Mundini, Anatomia, 1540, p
2. Fil autem communicatio hæc, non per parietein cordis medium, ut vulgô creditur, sed magno arlifieio, à dextro cordis ventriculo, longo per pulmones ductu, agi-
GOMMENT LE SANG CIRCULE
Ces lignes sont contenues dans un passage de l’ouvrage de Servet, Chris tianismi Restitutio , passage qui a surtout pour objet de prouver que l’âme humaine réside dans le sang. Il est perdu au milieu d’une foule d’arguments de l’épineuse controverse religieuse que Servet soutenait contre Calvin, et qui fut pour lui si fatale.
Michel Servet était né en 1509, à Villanueva, dans la province d’Aragon (Espagne). Il était fils d’un notaire, qui l’envoya à Toulouse pour étudier le droit. La réformation religieuse commençait alors à beaucoup agiter les esprits. Le jeune étudiant espagnol prit une large part au mouvement des idées nouvelles : il voulut combattre les dogmes de la Trinité chrétienne. Il jugea prudent toutefois d’aller publier en Allemagne les opuscules de polémique religieuse que cette idée lui inspirait.
Assez mal accueilli en Allemagne, il rentra en France, et résolut d’embrasser la carrière de la médecine.
Après avoir vécu quelque temps de leçons de mathématiques, il prit, à Paris, le grade de docteur en médecine. Il suivit les leçons de médecine de Sylvius et de Fernel, et publia à Paris, en 1537, un ouvrage de pharmacie, Ratio syruporum ( Traité des sirops). Il étudia l’anatomie sous Jean Guinterus, et lui servit même de préparateur pour ses dissections, de concert avec André Vésale1.
Il quitta Paris, au bout de quelques années, pour aller s’établir, d’abord à Vienne, ville du Dauphiné, située sur les bords du Rhône, ensuite à Lyon, où il exerça la médecine.
Il cumulait la pratique de son art avec les fonctions de correcteur d’épreuves, à l’imprimerie de Frellon, à Lyon. En cette qualité, il revit les épreuves d’une édition latine de la Bible de Sanctes Pangin, corrigée d’après l’hébreu, à laquelle il ajouta
tatur sanguis subtilis ; à pulmonibus præparatur, flavus efficitur, et à vena arteriosa in arteriam venosam transfunditur. »
Ce qui veut dire que le sang passe de l’artère pulmonaire dans la veine pulmonaire. Du temps de Servet, on appelait veine arlérieuse (vena arteriosa) l’artère pulmonaire, et veine veineuse (arteria venosa) la veine pulmonaire.
Voir dans l 'Histoire de la découverte de la circulation du sang de Flourens (2e édition in-12, 1857, pages 265-279) divers extraits de la partie physiologique du livre de Servet.
1. Harvey et la circulation du sang} lecture faite à l'Institution royale de la Grande-Bretagne , traduit dans la Revue scientifique de M. Germer Baillère du 8 juin 1878, page 1158.
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une préface et des notes. Il publia également une traduction de la Géographie de Ptolémée.
Toujours inquiet, toujours ambulant, Michel Servet résidait
Fig. 53. André Vésale.
tantôt à Charlieu, sur les frontières de la Bourgogne et du Beaujolais, tantôt à Lyon, sans pouvoir se fixer longtemps dans le môme lieu.
Il était malheureusement toujours possédé de la manie des
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disputes théologiques. Ce fut pendant son séjour à Vienne qu’il commença à écrire à Calvin et contre Calvin. Ce commerce épistolaire, qui allait toujours en s’aigrissant, finit par élever entre ces deux hommes une haine furieuse. Calvin écrivait, en 1546, à son ami Farel, que, si Servet mettait jamais le pied à Genève, il le ferait punir du dernier supplice. On sait que Calvin était alors tout-puissant en Suisse et qu’on l’appelait le pape de Genève.
Plutôt irrité que confondu par les arguments de Calvin, Michel Servet écrivit contre lui son célèbre ouvrage, Christianismi Restitutio , publié en 1553, dans lequel il attaque le dogme de la Trinité. C’est ce livre qui renferme les passages que nous venons de citer et dans lequel se trouve décrit le phénomène de la circulation du sang du cœur au poumon, ou ce qu’on appela plus tard la petite circulation.
Le livre de Michel Servet était contraire aux dogmes de la religion protestante, dont Calvin était le chef reconnu. Le fougueux réformateur dénonça Servet qui, à partir de ce moment, devint l’objet des persécutions de tout le monde. Calvin le fit poursuivre juridiquement à Vienne, où il résidait; et tel était le crédit, même hors de France, du chef de la religion réformée, que, sur les dénonciations de Calvin, Michel Servet fut incarcéré à Vienne en 1553. Cependant, grâce à ses amis, il put s’évader de prison, et il s’empressa de quitter la France.
Calvin fit instruire à Genève, par contumace, le procès de Michel Servet. Le tribunal de Genève rendit, le 17 juin 1553, une sentence par contumace, qui condamnait Michel Servet à être conduit sur un tombereau, avec ses livres, « en la place de Charnève, et illic bruslé tout vif à petit feu, tellement que son corps soit mis en cendres ».
Ce jugement contumace fut exécuté le même jour. Cinq ballots du livre de Servet, c’est-à-dire presque toute l’édition, que l’on avait fait saisir à Vienne, furent brûlés sur la place publique, au lieu et place du condamné.
Servet prit alors le parti de se retirer à Naples. Il se proposait d’exercer la médecine parmi les Espagnols qui habitaient cette ville. Nous avons dit qu’il était lui-même Espagnol de naissance. Mais en se rendant en Italie il commit l’imprudence de passer par la Suisse et de traverser Genève. Il ne voulait y demeurer qu’une nuit et s’embarquer, le lendemain matin, sur le lac Léman, pour gagner Zurich. Mais les espions de Calvin avaient an-
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noncé sa présence à Genève. Michel Servet fut arrêté, le 13 août, par ordre du premier syndic. On le dépouilla de l’argent et des objets de valeur qu’il portait avec lui, et on le jeta en prison.
Dès le lendemain, on commença la procédure, qui fut conduite
Fig. 54. Michel Servel.
sous l’inspiration de Calvin. Les syndics et les conseillers de la ville furent les juges chargés de prononcer dans l’accusation criminelle qui lui fut intentée, comme hérétique.
Les magistrats de Genève crurent cependant devoir consulter les cantons protestants. Les cantons de Zurich, Schafïhouse, Bàle et Berne répondirent qu’il était de la plus haute impor-
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tance de réprimer l’hérésie de Servet, mais ils ne conclurent pas formellement à la peine capitale.
La procédure suivit alors son cours régulier. Servet eut avec Calvin une conférence, qui se passa de part et d’autre en récriminations théologiques.
La sentence fut rendue par les syndics et juges des causes criminelles. Après avoir récapitulé tous les faits, et après avoir énuméré les épithètes de démon et de cerbère [à trois têtes , que l’accusé appliquait à la Trinité, le jugement se termine ainsi :
« Toy, Michel Servet, condamnons à devoir estre lié et mené au lieu de Champey, et là, devoir estre à un pilotis attaché et bruslé tout vif, avec ton livre, tant escrit de la main qu’imprimé, jusques à ce que ton corps soit réduit en cendres; et ainsi finiront tes jours, pour donner exemple aux autres qui tel cas voudroient commettre. »
La sentence fut exécutée dans toute sa rigueur. Le 27 octobre 1553, Michel Servet fut brûlé vif, comme hérétique. Farel, qui accompagnait et exhortait Servet pendant qu’il marchait au bûcher, ne put jamais obtenir du patient une renonciation formelle à sa doctrine théologique.
Servet, qui subissait cet horrible supplice, était âgé de quarante-quatre ans !
La bibliothèque nationale de Paris possède un exemplaire du livre de Servet, qui conserve encore la trace des flammes auxquelles il a échappé. Cet ouvrage, dont il n’a existé longtemps que deux exemplaires, celui de la bibliothèque de Paris et un autre de la bibliothèque de Vienne en Dauphiné, fut réimprimé plus tard à Nuremberg, page par page, sur l’édition originale.
Nous avons vu, à la Bibliothèque de la Faculté de médecine de Paris, un exemplaire de ce livre, magnifiquement relié; mais le savant bibliothécaire, le docteur Achille Chereau, mort depuis, ne put nous dire si c’est l’édition primitive de Vienne ou la réimpression faite à Nuremberg.
Le titre exact du livre de Servet est : Christianismi Restitutio , etc., qui a été ainsi traduit : Restitution du Christianisme , ou Toute V Église apostolique rappelée à son origine , à la véritable et pure connoissance de Die.u, de la foi chrétienne , de notre purification , de notre régénération , de notre baptême et de la Cène du Seigneur , enfin la restitution de notre règne céleste , la fin de la captivité
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impie de Bctbylone et la ruine finale de V Antéchrist. (Un volume in-8°, de 784 pages, imprimé à Tienne en Dauphiné, au commencement de Tan 1553.)
Au milieu de beaucoup d’idées très confuses et scolastiques, et même de quelques assertions qui semblent être des concessions orthodoxes, Servet combat la divinité du Christ. Il attaque l’Église calviniste, et se prononce également avec force contre l’Église romaine, car il traite la messe d 'imitation babylonique et de cérémonie de Satan.
Michel Servet, que la haine furieuse de Calvin jetait au bûcher, était protestant, comme Calvin. Seulement, il différait de vues avec lui, quant aux dogmes de cette religion. Il était ce que nous appelons aujourd’hui protestant libéral , et Calvin protestant orthodoxe. Les mêmes haines existent de nos jours entre les protestons libéraux et les protestants orthodoxes. Seulement, les mœurs s’étant adoucies, on ne brûle pas, comme au seizième siècle, les protestants libéraux : les Consistoires se contentent de faire destituer les pasteurs libéraux, et de leur fermer les églises.
Disons, pour en revenir à la physiologie, que ce qui conduisit Michel Servet à la découverte de la circulation du sang du cœur au poumon, c’est le fait, qui avait été annoncé peu de temps auparavant par André Vésale, de la non-communication du cœur droit au cœur gauche. Puisque, pour passer du ventricule droit du cœur dans le ventricule gauche, le sang ne trouve pas d’ouverture libre, il est forcé de faire un détour. Il passe dans l’artère pulmonaire (ce que l’on appelait alors la veine artérieuse), comme on l’a vu dans la citation du passage du livre de Servet, traverse les poumons, et revient au cœur gauche, par les veines pulmonaires.
Servet était parfaitement au courant des découvertes anatomiques récentes, puisqu’il avait été, avec Yésale, prosecteur d’anatomie de Jean Guinterus, à l’École de Paris, comme nous l’avons déjà dit.
Nos lecteurs comprennent maintenant comment la première mention du fait physiologique de la circulation du sang du cœur au poumon, c’est-à-dire la petite circulation , se trouve consignée dans un ouvrage de théologie, et comment l’ouvrage et l’auteur furent, l’un après l’autre, brûlés à la suite d’un jugement public.
COMMENT LE SANG CIRCULE
Dix ans après la mort de Michel Servet, deux professeurs, l’un * de l’Université de Padoue, Realdo Colombo, l’autre de l’Université de Pise, Césalpin, donnèrent la description de la circulation pulmonaire, en des termes à peu près semblables à ceux que l’on trouve dans le livre de Servet. C’est dans l’ouvrage de Césalpin que fut prononcé pour la première fois le mot de circulation du sang.
Realdo Colombo fit cette découverte sans avoir eu connaissance du passage du livre de Michel Servet cité plus haut. En effet, ce livre, dont l’édition entière avait été brûlée à Genève, dans un autodafé digne du Moyen âge, était alors entièrement inconnu, et les communications scientifiques entre les différents pays étaient, d’ailleurs, à cette époque, rares et difficiles.
Quelques auteurs, tels que Isidore Geoffroy Saint-Hilaire et Flourens, ont voulu attribuer à Césalpin, non seulement la description de la circulation pulmonaire, mais encore celle de la grande circulation. Les preuves à l’appui de cette opinion nous semblent bien insuffisantes pour enlever à Guillaume Harvey son plus beau titre de gloire. Sur quoi se fonde, en effet, cette revendication? Sur un passage que l’on trouve dans le livre de Césalpin, De Plantis , ouvrage qui ne traite que de botanique et de classification végétale. Voici ce passage, que nous traduisons du latin :
« Nous voyons dans les animaux l’aliment être conduit par les veines au cœur, comme à l’officine de la chaleur. Lorsqu’il a reçu sa dernière perfection, il est distribué dans tout le corps par les artères. »
Il faut d’abord chercher ce que Césalpin veut dire par le mot aliment. On en trouve la signification dans un autre de ses ouvrages, qui fut publié à Venise dix ans plus tard, et qui a pour titre : De quæstionum medicarum , etc. Le botaniste de Pise entend par aliment ce que l’on entendait de son temps par ce mol, c’est-à-dire le sang venant du foie. Ainsi, de même que Servet, Césalpin savait que Y aliment, ou le sang venant du foie, ne traverse pas le cœur, pour passer du ventricule droit dans le ventricule gauche; qu’il ne passe pas, comme l’avait affirmé Galien, par un trou percé dans la cloison interventriculaire, mais qu’il se rend du ventricule droit du cœur, dans les poumons. Realdo Colombo avait déjà déclaré, dans son remarquable ouvrage, De
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Re anatomica , publié en 1559, c’est-à-dire six ans seulement après la mort de Servet, que la cloison interventriculaire du cœur n’est point perforée, et que, par conséquent, tout le sang du ventricule droit est forcé d’aller traverser les poumons, pour parvenir au ventricule gauche. Césalpin, dans son ouvrage de
Fig. 56. Fabrice d’Aquapendente.
Plantis, publié en 1583, bien des années après la publication de l’ouvrage de Colombo, décrit incidemment la circulation pulmonaire, en des termes qui ne font qu’exposer la doctrine de Colombo, sans y rien ajouter1. Disons, toutefois, que Césalpin ne
1. Huxley. Article de la Revue scientifique du 8 juin 1878, page 1160.
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cherche nullement à s’attribuer l’honneur de cette découverte.
Realdo Colombo serait donc l’anatomiste à qui reviendrait le grand mérite d’avoir, après Michel Servet, et par l’application de la découverte d’André Vésale, renversé la doctrine de Galien, c’est-à-dire prouvé l’existence du voyage du cœur aux poumons, ou de la petite circulation.
Du reste, Ambroise Paré, dans un de ses ouvrages publié en 1579, parle de la circulation du sang du cœur aux poumons comme ayant été découverte par Realdo Colombo.
Cependant ni Michel Servet, ni Realdo Colombo, ni Césalpin, ne soupçonnèrent jamais l’existence de la grande circulation. Césalpin, dit-on, a parlé de la communication des artères avec les veines. Sans doute, mais il a parlé de ce phénomène comme l’avait fait Galien, en ne le considérant que comme un accident qui ne peut se produire que pendant le sommeil. Césalpin admet toujours, comme Galien, deux systèmes, veineux et artériel, totalement distincts l’un de l’autre, et sans communication entre eux.
On ne saurait contester à Guillaume Harvey le mérite de la découverte de l’ensemble de la circulation du sang. On savait déjà de son temps qu’il n’existe pas de communication entre le cœur droit et le cœur gauche; et que, par conséquent, il faul que le sang fasse un détour, et passe par le poumon, pour arriver au cœur gauche; mais ce fait n’aurait pas suffi pour amener la découverte du véritable mécanisme du cours du sang à travers tout le corps humain.
Ce qui contribua à mettre Guillaume Harvey sur la voie véritable, ce fut la belle découverte, faite par son maître, Fabrizzio (Fabrice d’Aquapendente), des valvules des veines. Le célèbre professeur d’anatomie de Padoue découvrit, en 1574, l’existence de valvules dans les veines des membres inférieurs. Il remarqua très bien que ces valvules, ou soupapes, s’ouvrent du côté du cœur, et par conséquent, s’opposent au retour du sang vers les parties inférieures.
Le livre de Fabrice [d’Aquapendente, intitulé De venarum os~ tiolis , parut en 1603 b
La découverte des valvules des veines aurait dû mettre Fabrice d’Aquapendente sur la voie du grand phénomène de la circulation
1. Opéra omnia anatomica et physiologica (édition d’Albinus). — De venarum ostiolis } p. 150.
lïg. 57. Harvey montrant » Charles I» et aux médecins du Collège royal d e phénomène de la circulation du sang, sur une biche vivante.
Londres,
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générale du sang. Fabrice constata le fait anatomique, mais il ne sut en tirer aucune conséquence pour la physiologie. Cette gloire était réservée à son élève Guillaume Harvey.
Né à Folkstone, le 1er avril 1578, Guillaume (William) Harvey s’était adonné, dès sa sortie de l’Université de Cambridge, à l’étude des sciences naturelles. Suivant la coutume excellente des savants de cette époque, il avait employé sa jeunesse à parcourir les pays où la science jelait le plus d’éclat. Il avait successivement visité la France et l’Allemagne. Fabrice d’Aquapendente (Fabrizzio) illustrait alors l’Université de Padoue par son enseignement et par ses travaux. Harvey se rendit à Padoue, en 1602, pour suivre les leçons de Fabrice d’Aquapendente. Ce fut certainement pour développer les conséquences de la découverte de Fabrice, c’est-à-dire des valvules veineuses, qu’Harvev s’adonna, à son retour en Angleterre, à l’étude approfondie de la circulation du sang.
C’est de 1613 à 1615 que Guillaume Harvey fit les nombreuses* dissections d’animaux qui le conduisirent à sa découverte de la grande circulation du sang. Au mois d’avril 1615, il consigna par écrit, pour la première fois, ses idées sur cet important phénomène organique.
Tel fut le sujet de la lecture publique que Guillaume Harvey fut invité à faire devant les professeurs du Collège royal de Londres. Le roi Charles Ier voulut entendre de la bouche de Harvey l’exposition de sa découverte.
Pour répondre aux désirs du roi, Harvey fit plus d’une fois en sa présence et devant les médecins de l’Université et quelques personnes de la cour, la démonstration de sa théorie (fig. 57).
Nous avons déjà dit qu’il y avait à la cour de Charles Ier, un jeune gentilhomme, le vicomte de Montgomery, qui, à la suite d’une blessure, avait eu les côtes gauches emportées, de sorte que l’on pouvait voir son cœur à nu et en sentir les mouvements en posant la main sur sa poitrine. Harvey profita, dit-on, de l’élat du gentilhomme pour étudier les mouvements du cœur.
On a prétendu que Charles Ier autorisa son médecin à faire sur un criminel condamné à mourir, la démonstration de la circulation du sang. Cette anecdote a servi de sujet à un tableau peint par Fichel, en 1850, qui se voit dans le vestibule de l’Académie de médecine de Paris; mais elle est de tous points conr
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trouvée. Le fait du vicomte de Montgomery est le seul authentique, et c’est sans doute ce qui a donné naissance à la légende du criminel que Harvey ouvre vivant, pour montrer les mouvements de son cœur.
Les collègues de Harvey, c’est-à-dire les médecins du Collège royal de Londres, accueillirent avec beaucoup de chaleur la doctrine de la circulation du sang, et pressaient l’auteur de consigner sa découverte dans un ouvrage. Charles Ier exprimait le même désir. Mais Harvey résista à toutes les instances qui lui furent adressées de livrer immédiatement sa découverte à la publicité. Il eut le courage, avant de rien publier sur ses travaux, de passer quatorze années consécutives à répéter patierm ment ses expériences, à étudier le problème sous toutes ses faces, enfin à se poser à lui-même et à résoudre toutes sortes d’objections.
Lorsqu’il crut avoir donné à sa découverte toute l’étendue désirable, il la consigna dans un livre, chef-d’œuvre de style et de clarté, qui fut imprimé à Francfort en 1629, qui a pour titre : De motu cordis et sanguinis circulatione , et qui contient la démonstration du mécanisme complet de la circulation du sang.
Harvey expose, dans ce livre, les nombreuses expériences qu’il a faites sur les animaux de toutes les classes, et il établit que dans la contraction du cœur il y a trois faits à distinguer : 1° le cœur se contracte, de façon à diminuer dans son diamètre transversal et à augmenter dans son diamètre vertical; 2° pendant sa contraction, les fibres du cœur se resserrent, et cet organe donne à la main appliquée sur la poitrine, la sensation d’un corps dur; 3° le cœur s’élève et vient frapper de sa pointe les parois de la poitrine : c’est ce qui fait sentir le battement au dehors.
Harvey démontre ensuite que le phénomène du pouls est dù à la dilatation des artères, par l’effet de l’impulsion du sang, lancé par la contraction du ventricule gauche du cœur, et que le pouls suit le rythme des contractions de cet organe. « On a, ditil, la preuve de cette concordance, lorsque l’on ouvre une artère, car l’on voit le jet de sang se produire en même temps que chaque contraction du cœur. »
Il prouve aussi que dans la contraction du cœur ce sont les oreillettes qui se contractent les premières. Les oreillettes envoient dans le ventricule correspondant, le sang qui les remplit,
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et le ventricule, à son tour, lance le Ilot sanguin dans les vaisseaux.
« J’ai la confiance, écrit Harvey, d’avoir trouvé que le mouvement du cœur se fait de cette manière : d’abord l’oreillette droite se contracte, et dans sa contraction elle lance dans le ventricule droit le sang dont elle
Fig. 58. Guillaume Ilarvey.
abonde, comme étant la tête et la citerne du sang. Le ventricule étant rempli, le cœur en s’élevant tend aussitôt tous les muscles, contracte les ventricules et produit le pouls, par lequel le sang, continuellement envoyé de l’oreillette, est poussé dans les artères. Le ventricule droit le pousse vers les poumons, par ce vaisseau qui est appelé veine artérieuse , mais qui réellement, par sa structure et tout son office, est une artère; le ventricule gauche pousse le sang dans l’aorte, et de là, par les artères, dans tout le corps. »
Harvey fait remarquer que lorsqu’on lie une veine et qu’on
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l’ouvre au-dessous de la ligature, on voit échapper un flot de sang. Si, au contraire, on ouvre la veine au-dessus du point oblitéré, on la trouve vide de sang.
Harvey déclare que la fonction des valvules des veines n’est pas, comme l’a dit Fabrice d’Aquapendente, d’empêcher l’arrivée d’une trop grande quantité de sang, qui pourrait distendre les vaisseaux, mais d’empêcher le retour du sang vers les parties qu’il a abandonnées. 11 déclare que le cœur n’est pas un organe d’aspiration, mais un organe de propulsion, un muscle creux , lequel, en se contractant, envoie sans cesse, et avec une très grande rapidité, le sang dans les artères. Le même sang revient ensuite au cœur, par les veines. Reproduisant la belle image d’Aristote, il compare le sang à l’eau qui circule éternellement entre le ciel et la terre.
« L’eau, dit Harvey, tombe sous la forme de pluie, pour féconder la terre, puis les rayons du soleil la ramènent dans l’atmosphère sous forme de vapeur; elle s’y condense, et elle retombe de nouveau. De môme le sang, chassé par le cœur dans les artères, porte partout la chaleur et la vie ; puis, vicié et refroidi, il retourne vers le cœur, qui le renvoie de nouveau vers les organes d’où il était parti. »
Les faits annoncés par Harvey étaient si nets, établis sur de si nombreuses preuves, qu’il semble que cette belle conquête de l’esprit humain aurait dû rallier immédiatement tous les suffrages et toute l’admiration de ses contemporains. Il en fut tout autrement. Cette découverte était si inattendue, elle choquait si manifestement toutes les notions reçues, qu’elle rencontra une résistance universelle. Presque tous les anatomistes, et parmi eux le plus célèbre, Riolan, que l’on nommait le Prince des anatomistes., attaquèrent avec violence la découverte de Harvey. On ne craignait pas de la traiter de fausse et d’absurde.
Le successeur de Riolan au décanat de la Faculté de médecine de Paris, Guy Patin, ne laissait échapper aucune occasion de décocher quelque trait de son esprit mordant contre l’inventeur de la circulation du sang. On aime à vanter, comme très spirituelles, les boutades de Guy Patin contre les partisans de la circulation. Quant à nous, elle nous ont toujours paru froides et sans portée. L’esprit ne peut briller là où manque la vérité, car l’esprit n’est que la gaieté du bon sens.
S’il est vrai qu’en France le ridicule soit une arme redoutable, il est vrai aussi que le trait qui tombe à faux, ricoche et vient
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frapper le plaisant mal inspiré. Guy Patin, en voulant tourner en ridicule la nouvelle découverte, ne fit que prêter à rire à ses dépens. C’est Guy Patin que Molière a dépeint, dans son Malade imaginaire , sous les traits de Diafoirus.
« Ce qui me plaît en lui, dit Diafoirus en parlant de son fils Thomas, et en quoi il suit mon exemple, c’est qu’il s’attache aveuglément aux opinions de nos anciens, et que jamais il n’a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle touchant la circulation du sang et autres opinions de même farine ! »
Et Thomas Diafoirus ajoute, en présentant une grande thèse :
« J’ai, contre les circulateurs, soutenu une thèse, qu’avec la permission de Monsieur, j’oserai présenter à Mademoiselle, comme un hommage que je lui dois des prémices de mon esprit1. »
En nous dépeignant Guy Patin sous les traits de Diafoirus, Molière a suffisamment vengé Guillaume Harvey des injustes attaques du satirique doyen de la Faculté de Paris.
Le grand mérite des travaux du physiologiste anglais sur la circulation du sang, c’est qu’ils n’étaient que le résultat de l’observation et de l’interprétation des faits pris en eux-mêmes. La preuve la plus brillante en fut donnée après lui. Harvey, par ses expériences et ses raisonnements, avait été amené à admettre l’existence des vaisseaux capillaires dans l’intimité des organes. Il les avait devinés, car il ne les vit jamais. Ce ne fut que dix années après la mort de Harvey, que Malpighi donna une magnifique confirmation à la doctrine de la circulation générale du sang, en découvrant les vaisseaux capillaires, et constatant de visu le passage direct du sang artériel dans le réseau capillaire, passage que Harvey avait proclamé comme certain sans l’avoir vu. Le microscope, qui venait d’être construit en Hollande pour la première fois, avait permis à Malpighi de réaliser cette découverte fondamentale. Nous avons mis suffisamment en évidence le fait de la communication des extrémités des veines, dans l’in-> timité des tissus, avec le réseau capillaire artériel (voir page 193.)
Aujourd’hui, la gloire de Harvey rayonne sans aucun nuage; on ne lui dispute pas la juste admiration que méritent sa persévérance et son génie. On a d’ailleurs ajouté dans notre siècle peu de chose à ses découvertes. Nous devons au physiologiste