‹ Notions de physiologieChapitre 4 sur 86 · DURÉE · texte numérisé non relu

DURÉE

de

leur

de leur

séjour dans

NOMS DES ALIMENTS. l’estomac.

NOMS DES ALIMENTS. SéjOUT dans

1 estomac.

Heures

Minutes

Heures Minutes

Riz 1

Boudin aux pommes de terre

Pied de cochon mariné. ... 1

Côtelette de porc grillée. . .

Truite et saumon frais. ... 1

Pain de froment cuit au four,

Cervelle bouillie 1

Carottes bouillies

OEufs frais rôtis 2

Saucisse fraîche grillée. . .

Oie sauvage rôtie 2

Beurre fondu. .

Agneau frais bouilli 2

Fromage à la crème

Navets bouillis. ...... 2

Pain blanc frais cuit au four.

Pommes de terre frites. . . 2

OEufs frais cuits durs. . . .

Haricots en cosse bouillis. . 2

Veau frais bouilli

Poulet fricassé 2

Canard rôti

Bœuf bouilli 2

Porc salé bouilli

Porc salé cuit à l’étuvée. . . 3

Tendons bouillis. ...

Lait bouilli 3

Graisse de bœuf fraîche. .

Lallemand ayant, comme nous l’avons dit, opéré, à l’Hôtel- Dieu de Paris, un malade dans les mêmes conditions où se trouvait le Canadien de Beaumont, c’est-à-dire lui ayant pratiqué une opération qui laissa une fistule gastrique, fit sur ce nouveau sujet des expériences semblables à celles qu’avait exécutées le médecin américain. Ces expériences ne modifièrent pas beaucoup les résultats publiés par Beaumont, en ce qui concerne la durée du séjour des différents aliments dans l’estomac et, par conséquent, leur digestibilité.

De semblables tableaux sont utiles pour nous guider dans le choix du régime; mais on ne saurait leur accorder une confiance absolue. L’expérience prouve que telle substance réputée de digestion facile pour certaines personnes, est indigeste pour d’autres, et cela en vertu de ces bizarreries individuelles, que l’on constate, sans les expliquer, et que les physiologistes désignent, pour déguiser leur ignorance, sous le nom d ’idiosijn-

GOMMENT ON DIGÈRE

crasies, mot grec sonore et pompeux, mais aussi vide que sonore, aussi vague que pompeux. On sait, par exemple, que certaines personnes sont purgées par une tasse de lait, d’autres par une cuisse de poulet; que quelques individus vomissent par l’ingestion du sucre, tandis qu’ils résistent à l’ipécacuanha, etc. Le tableau donné par Beaumont ne peut d’ailleurs indiquer qu’une chose : l’intervalle de temps pendant lequel l’aliment séjourne dans l’estomac. Or, si tous les aliments sont dissociés et en partie dissous dans l’estomac, nous verrons plus loin que .tous n’y sont point véritablement digérés, c’est-à-dire n’y subissent pas toutes les modifications nécessaires pour devenir absorbables. L’estomac n’exerce, par exemple, aucune modification sur les graisses et sur les huiles. Il n’a pas davantage d’action sur les substances féculentes. Les corps gras et les féculents franchissent le pylore suspendus, au milieu du chyme, et c’est dans l’intestin qu’ils vont subir leur transformation digestive.

La question de la digestibilité des différentes substances alimentaires est donc encore aujourd’hui obscure, mal éclaircie. Il est permis cependant d’émettre à ce sujet quelques propositions générales. Longet, dans son Traité de physiologie , résume ces propositions comme il suit :

« 1° La viande des mammifères se digère un peu moins vite que celle des oiseaux; beaucoup moins facilement que celle des poissons; elle est plus digestible étant rôtie que frite ou bouillie. \»

« 2° La volaille blanche se digère mieux que la volaille noire et le gibier.

« 3° La chair des poissons frais est plus digestible que celle des poissons salés.

« 4° Le lait est plus facile à digérer que tous les aliments précédents, le poisson frais excepté; le lait cru est mieux digérée que le lait cuit, la crème mieux que le beurre et le fromage.

« 5° Les œufs à peine cuits sont d’une digestion à peu près aussi rapide que le laitage; l’albumine liquide est digérée bien plus vite que l’albumine coagulée.

« 6° Les tendons, les membranes des artères, les cartilages, les os, pendant la durée ordinaire d’une digestion (3 à 4 heures), n’éprouvent pas d’altération notable.

« 7° La graisse, les huiles, séjournent très longtemps dans l’estomac, entravent les phénomènes de la digestion, et peuvent, à juste titre, être regardées comme des aliments indigestes, quand elles sont prises en grande quantité.

« 8° Parmi les aliments végétaux les plus digestibles se trouvent les féculents cuits, qui sont digérés (non dans l’estomac, mais dans l’intestin grêle) aussi vite que le lait, les œufs demi-cuits et le poisson frais. Le pain rassis de froment est plus digestible que la pâtisserie et les pommes de terre.

DIGESTION STOMACALE

« 9° Les fruits cuits et les légumes frais sont des plus faciles à digérer.

« 10° Quant à l’épiderme et au péricarpe (enveloppes extérieures des graines), absolument réfractaires s’ils ne sont pas d’abord broyés, ils empêchent la digestion des substances alimentaires qu’ils renferment. Aussi a-t-on vu certaines graines non décortiquées parcourir tout le tube digestif et néanmoins conserver leur faculté germinative. »

La thèse de M. Ch. Richet, que nous avons citée plus haut, à propos de la nature de l’acide du suc gastrique, renferme dans un Appendice le résultat d’expériences que l’auteur a faites, en 1876, sur l’opéré de M. Yerneuil dont nous avons raconté l’histoire, pour constater la durée de la digestion stomacale des diverses espèces d’aliments.

M. Ch. Richet a trouvé que la durée minimum de la digestion d’un aliment appartient au lait. Après une heure d’ingestion c’est à peine s’il reste quelques traces de lait dans l’estomac. Seulement, comme le lait est un aliment complexe, composé de sucre, de caséine- et de matière grasse (beurre), il se fait un dédoublement curieux dans ses éléments. Le sucre, l’eau et les sels solubles du sérum du lait disparaissent avant une heure, et on ne peut plus les retrouver; mais la matière grasse persiste encore dans l’estomac une demi-heure au moins.

M. Ch. Richet fait remarquer que c’est ce qui arrive pour tous les aliments complexes, mélangés de graisse : la graisse est toujours la dernière à disparaître de l’estomac, non seulement à cause de la difficulté de sa digestion, mais encore parce que cette substance, qui est liquide à la température de + 38° et -f- 39°, qui est celle de l’estomac, surnage le liquide contenu dans cette cavité, et ne peut passer par le pylore que quand tous les autres liquides ont disparu.

Cette dernière remarque de M. Ch. Richet suffît peut-être pour expliquer le temps considérable qu’exige la digestion des corps gras en général. Il faut que tous les autres liquides aient été absorbés pour que les corps gras, fondus par la température de l’estomac, parviennent au pylore.

Nous venons d’énumérer les différences les plus notables que présente la digestibilité des principaux aliments. Mais, d’autre part, l’organe dirigeant, l’estomac, doit également entrer en ligne de compte. Il n’y a pas, dit-on, deux hommes qui se ressemblent exactement. Ce qui est vrai de l’ensemble doit l’être de chacune des parties constituantes. Voyez les bras, les jambes, toute la musculature des montagnards, et comparez-la à celle de nos

GOMMENT ON DIGÈRE

chétifs citadins que l’argot parisien baptise du nom expressif de gommeux. Pourquoi Pestomac ne participerait-il pas à ces différences? Il y participe, en effet. Nos paysans digèrent gaillardement maintes substances dont la quantité et la nature nous causeraient de singuliers mécomptes. Bien qu’il soit taillé chez tous les hommes sur le même modèle et qu’il fonctionne suivant le même mécanisme, l’estomac n’a donc pas chez tous la même vigueur. Tout bon ouvrier qu’il soit, il ne peut travailler qu’avec ses propres forces.

Disons, enfin, que ce serviteur n’est pas toujours également apte au travail. Il opère autrement selon qu’il est bien portant ou malade. Vient- il à souffrir, il ne peut se plaindre directement à nous; mais il a, tout en haut du tube digestif, un confident, un révélateur. Ce révélateur, c’est la langue. C’est donc une langue plus ou moins chargée, plus ou moins saburrale, qui nous fait savoir que notre estomac demande des ménagements. Beaumont a constaté, en effet, qu’il y a relation constante entre l’état de la langue et celui de l’estomac.

Signalons un dernier ordre d’influences, qui est indépendant et de l’aliment et de l’estomac. Nous voulons parler de l’état de repos ou d’exercice dans lequel nous nous maintenons pendant le travail digestif. On a cru longtemps qu’un repos complet était, sinon nécessaire, du moins très favorable à la digestion. Post 'prandium sta, « après le repas repose-toi, » disaient gravement des docteurs de l’école de Salerne. Cet aphorisme, si souvent cité, est une évidente erreur. Le Canadien de Beaumont, qui nous a déjà enseigné tant de choses, nous enseigne encore qu’un exercice modéré, la simple marche par exemple, augmente légèrement la température de l’estomac, et accélère ainsi la digestion.

« Bien mâcher et bien marcher, disait Fr. Bosquillon, ancien médecin de l’Hôtel-Dieu de Paris, tels sont les deux plus grands secrets que je connaisse pour vivre longtemps. »

Nous disons un exercice modéré . C’est qu’en effet un exercice violent retarde la digestion, l’enraye complètement, ou même la bouleverse de fond en comble. Dans l’organisme tout ne peut travailler en même temps. Qui dit travail d’un organe, dit afflux de sang vers cet organe. Pour suffire à un violent exercice, il faut que le sang se dirige vers les muscles; dès lors l’estomac ne reçoit plus assez de sang pour exercer ses fonctions avec intégrité. C’est pour cela que les exercices physiques sont très

DIGESTION STOMACALE

nuisibles après le repas, et même quelquefois à un trop court intervalle avant le repas.

Ce que nous venons de dire de l’activité musculaire, c’est-àdire des exercices du corps, nous devons le dire également de l’activité de l’esprit. Le cerveau ne saurait se soustraire à la loi qui régit les autres organes; il lui faut du sang pour fonctionner. Et si l’on détourne l’afflux du sang qui se fait vers l’estomac, au moment de la digestion, pour le diriger vers un autre appareil organique, on nuit à l’accomplissement régulier de la digestion. On doit donc s’abstenir de tout travail intellectuel après le repas. Un intervalle d’une heure, au sortir de table, est nécessaire avant de se livrer à une occupation d’esprit.

Il est sage également de ne pas passer immédiatement du travail intellectuel au travail stomacal. Voltaire, dans sa Correspondance avec Frédéric II, donne à son royal ami des conseils fort judicieux sous ce rapport :

« On soupe quelquefois, écrivait Voltaire, sans avoir mis d’intervalle entre le travail et le repas ; on se relève le lendemain avec une digestion laborieuse. On travaille avec la tête moins nette, on s’efforce, et l’on tombe malade. »

Les différentes considérations dans lesquelles nous venons d’entrer sont autant de leçons pratiques pour le lecteur désireux de conserver intactes ses fonctions digestives. L’occasion d’appliquer ces préceptes ne manquera pas : elle se présentera pour lui deux fois par jour. Et s’il veut se mettre trop manifestement en opposition avec les salutaires conseils que nous lui donnons, ce sera à ses risques et périls. L’estomac est un très bon serviteur, mais il peut se fâcher, si l’on n’a pas pour lui les égards voulus; et il use alors de représailles, assez désagréables pour nous.

Supposons la faute commise. L’estomac est en révolte ouverte contre la trop volumineuse masse alimentaire que nous lui avons imposée. Il ne veut pas, ou ne peut pas lui faire suivre la voie habituelle. Comment s’y prendra-t-il? Il agira tout à l’opposé de ce qu’il doit faire normalement. Il congédiera l’aliment, non plus par l’orifice de sortie, mais bien par l’orifice d’entrée. Il lui fera rebrousser chemin.... On a deviné qu’il s’agit du vomissement. Voyons quel est le mécanisme exact de cet acte physiologique.

GOMMENT ON DIGÈRE

On se rappelle que, normalement, l’estomac exécute deux mouvements en sens inverse. L’un de ces mouvements, dit antipéristaltique, consiste à ramener la masse alimentaire de l’orifice de sortie, le pylore, vers l’orifice d’entrée, le cardia. Cela étant, on est naturellement amené à croire que dans le vomissement il y a exagération du mouvement antipéristaltique, et que c’est grâce à ce mouvement poussé à l’extrême que l’estomac triomphe de la résistance de l’orifice œsophagien, et rejette au dehors l’hôte importun dont il veut se débarrasser. On a cru longtemps que les choses se passaient aussi simplement. Mais des expériences précises ont prouvé que les seules forces de l’estomac seraient insuffisantes pour le débarrasser du poids qui le surcharge. Ce qui le prouve, c’est que si on prive l’estomac des deux alliés puissants dont nous allons parler, il n’y a pas de vomissement.

Ces deux alliés sont, d’une part le diaphragme , de l’autre un ensemble de puissances musculaires assez nombreuses, disposées au-devant du ventre, puissances avec lesquelles nous aurons à faire un peu plus ample connaissance dans l’étude de la respiration, et que l’on désigne sous le nom de muscles expirateurs.

Le diaphragme , organe fondamental de l’économie animale, est cette grande cloison musculaire, recourbée en forme de tente, qui sépare l’abdomen de la poitrine. Comme le montre la figure 20, il est directement en rapport, par sa face inférieure, avec le foie et l’estomac. Cette face inférieure, étant concave, ne gêne pas la digestion; mais si le diaphragme vient à se contracter trop fortement, s’il efface sa concavité, pour descendre plus profondément dans l’abdomen, il exerce alors une pression sur l’estomac. Cette pression sera d’autant plus énergique que l’estomac, plus distendu, tendra lui-même à remonter davantage du côté de la poitrine. Ainsi comprimée, la poche stomacale devra nécessairement évacuer son contenu.

L’orifice le plus fort résiste : c’est le pylore; le plus faible cède : c’est le cardia. D’autre part, les muscles expirateurs qui tapissent la paroi antérieure du ventre, prennent leurs points d’appui sur les parois thoraciques distendues et fixées par l’air, qui a été, dans ce but, emprisonné dans la poitrine, ainsi que nous le prouve l’inspiration forte et parfois sonore qui précède les premiers efforts du vomissement. La contraction de ces muscles a pour effet de comprimer très énergiquement l’estomac en

DIGESTION STOMACALE

haut et en arrière. Elle doit tendre à le vider dans le même sens.

De nombreuses expériences prouvent que Lun et l’autre de ces agents viennent prêter main-forte à l’estomac, quand il éprouve le besoin de vider son contenu par les voies supérieures. Si l’on paralyse l’effet des muscles abdominaux par l’incision des parois abdominales, et celui du diaphragme par la section du nerf qui l’anime (nerf phrénique), il n’y a plus de vomissement.

Quand l’estomac est aux prises avec un bagage alimentaire qu’il est impuissant à digérer, il nous en prévient par cette sensation particulière d’anxiété qui constitue ce que l’on appelle

Fig. 20. Rapports de l’estomac avec le diaphragme, le foie et l’intestin.

1. Estomac. — 2. Vésicule biliaire. — 3. Intestin grêle. — 4. Gros intestin. — 5. Foie. — 6. Duodénum. — 7. Diaphragme, un peu soulevé, pour mieux laisser voir l’estomac et le foie.

nausée. Informés ainsi des dangers de la position, le diaphragme et les muscles abdominaux interviennent, et les vomissements s’opèrent aussitôt.

On est allé jusqu’à prétendre que l’estomac n’est pour rien dans l’acte du vomissement; qu’il s’en remet complètement, pour l’accomplissement de cet acte, aux diaphragmes et aux muscles expirateurs; qu’il se croise, pour ainsi dire, les bras et les regarde faire. Des arguments fort plausibles, fondés tout à la fois sur les vivisections et sur la pathologie, ont été invoqués à l’appui de cette assertion hardie.

GOMMENT ON DIGÈRE

Reprenant les expériences de ses devanciers, Magendie fit à ce propos une expérience des plus curieuses. Il ouvrit un chien vivant, lui enleva l’estomac, et remplaça cet organe par une vessie remplie d’eau. Il adapta cette vessie, au moyen d’une ligature, à la partie inférieure de l’œsophage, et injecta de l’émétique dans les veines de l’animal, de manière à provoquer des nausées; puis il referma les parois abdominales par une suture. Or on vit cet estomac postiche se débarrasser de son contenu, sous l’influence du diaphragme et des muscles abdominaux. La poche artificielle se vidait par le vomissement, comme aurait pu le faire l’estomac donné par la nature!

Le fait pathologique qui suit n’est pas moins probant. En 1846, on apporta à l’hôpital de Vienne une pauvre fille qui venait de s’empoisonner volontairement, en avalant une quantité considérable d’un acide minéral. Cette malheureuse fut en proie jusqu’à sa mort à des vomissements continuels. Elle vomit jusqu' aux lambeaux de son estomac , et l’autopsie prouva que cet organe avait été complètement détruit.

Tous ces faits prouvent manifestement que le diaphragme et les muscles abdominaux font les principaux frais de l’acte du vomissement, et qu’ils peuvent même parfaitement l’opérer à eux seuls. Est-ce à dire pourtant que l’estomac ne prenne habituellement aucune part à cet acte, comme le voulait Magendie? On ne voit pas pourquoi le mouvement antipéristaltique, que l’on sait exister normalement, n’y concourrait pas en ramenant les matières à rejeter jusqu’à l’orifice de sortie. Cette opinion est généralement admise aujourd’hui. La résistance que présente le cardia est ensuite vaincue par le mécanisme que nous avons exposé. Cet orifice une fois franchi, l’œsophage doit, lui aussi, se prêter à la circonstance. Il contracte successivement ses anneaux, non plus de haut en bas, comme pour la déglutition, mais de bas en haut, et il ramène jusqu’au pharynx le malencontreux aliment, qui fait ainsi un voyage à reculons. Le pharynx se charge alors de les jeter vigoureusement à la porte, soit par la bouche exclusivement, soit par la bouche et les fosses nasales, si le voile du palais, pris à l’improviste, n’a pas réussi à en protéger l’entrée.

On cite quelques personnes qui ont joui de la faculté de vomir à volonté. Tel était, au commencement de notre siècle, le docteur Gosse, de Genève. Gosse ne manqua pas d’ailleurs, en

DIGESTION STOMACALE

homme dévoué à son art, d’utiliser cette anomalie pour se livrer sur lui-même à d’intéressantes expériences concernant la digestibilité des différents aliments.

Un médecin de Paris, le docteur Montègre, contemporain du docteur Gosse, jouissait de la même faculté, et il s’en servit, comme son confrère de Genève, pour faire des études sur la digestion. Comme il vomissait à volonté, il lui était facile, en

Fig. 21. Magendie.

effectuant ses vomissements une heure, une demi-heure, etc., après le repas, de reconnaître l’état des aliments au bout de cet intervalle de temps.

Il est bien entendu toutefois que ce sont là des faits exceptionnels, et que le vomissement n’est pour l’homme qu’un acte anormal, qui confine même, il faut le dire, à un état pathologique.

En résumé : séjour de trois à quatre heures dans l’estomac, grâce à l’occlusion énergique de ces deux orifices; contractions, s’effectuant alternativement, de l’orifice de sortie et vice versa , mais les premières finissant par prédominer sur les secondes, de manière à entraîner les matières vers l’intestin ; sécrétion du suc gastrique, qui, se trouvant brassé avec la pâte alimentaire, secondé en tout cela par les mouvements et la température de l’estomac, dissout les substances animales, la viande, les matières musculaires ou fibreuses, et les transforme finalement en chyme; tels sont les phénomènes essentiels et caractéristiques de la digestion stomacale.

Nous n’avons maintenant plus rien à faire dans l’estomac. Passons dans Y intestin grêle , en compagnie du chyme.

DIGESTION DANS L’iNTESTIN GRÊLE.

Si l’on jette un coup d’œil sur la figure 22, on verra que la masse de nos intestins se divise en deux parties. L’une, qui est continue avec l’estomac d’une part, et avec le gros intestin d’autre part, porte le nom d 'intestin grêle . L’autre, que l’on nomme le gros intestin , est#la partie terminale du tube digestif.

C’est dans l’intestin grêle que nous venons de pénétrer, en compagnie du chyme, et nous allons y faire une halte.

Le séjour du chyme dans l’intestin grêle a pour but de séparer définitivement les principes assimilables que contient la masse chymeuse, des matières réfractaires à la digestion, de livrer les premiers à l’absorption, séance tenante, et d’amener les autres au gros intestin, qui est chargé de les expulser au dehors.

Disons tout d’abord que cette épithète d’intestin grêle , ou de petit intestin , donnée à la première partie du conduit qui nous occupe, ne doit s’entendre qu’au point de vue du calibre; car, sous le rapport de la longueur, l'intestin grêle forme à lui seul les quatre cinquièmes de la masse intestinale. Or, la longueur tolale des intestins est évaluée approximativement à sept fois la longueur du corps entier. Le fait peut paraître surprenant, mais il résulte de mesures qui ont été prises bien des fois.

L’intestin grêle est partagé par les auteurs, plus ou moins arbitrairement, en trois parties qui sont, en allant ‘de haut en bas, c’est-à-dire de l’estomac vers le gros intestin : 1° le duodénum ;

DIGESTION STOMACALE

2° le jéjunum ; 3° l’iléon. Préoccupons-nous médiocrement de ces noms baroques, car cette division de l’intestin en trois parties n’a rien d’important. Il est convenu que, sous le titre de digestion dans l’intestin grêle , nous nous occuperons des phénomènes qui se passent dans toute l’étendue de cet intestin, sans tenir compte du fractionnement de l’intestin en trois parties géographiques, fractionnement qui n’a aucune utilité dans l’étude de la digestion intestinale.

La digestion dans l’intestin grêle s’accomplit, comme dans l’estomac, au moyen de deux agents distincts :

Fig. 22. Vue générale des intestins (Duodénum, intestin grêle et gros intestin), l. Duodénum. — 2. Intestin grêle. — 3. Gros intestin. — 4. Iléon, se continuant avec le gros intestin. — 5. Appendice cæcal. — 6 Rectum. — 7. Colon. — 8. Estomac. — 9. Diaphragme coupé.

1° Les mouvements de l’intestin grêle, sollicité à se contracter par le contact des matières alimentaires avec sa membrane muqueuse;

2° Les liquides particuliers avec lesquels ces matières se trouvent mises en rapport, et qui leur impriment des modifications nouvelles.

Haller s’est immortalisé par sa découverte de la propriété des tissus que l’on nomme \ irritabilité , et c’est surtout dans l’intestin que cet illustre physiologiste mit en évidence cette propriété de nos organes.

Quand on a été à même, une seule fois dans sa vie, de voir à

GOMMENT ON DIGÈRE

découvert la masse intestinale d’un animal vivant ou récemment tué, on est resté convaincu, tout autant que le grand Haller, de l’irritabilité des intestins. On entend sous le nom d’ irritabilité des intestins la propriété dont jouissent ces organes d’entrer en contraction lorsqu’un agent convenable les provoque à ce mouvement. Cette irritabilité se révèle : par le resserrement qu’éprouve l’intestin dans le point où on le touche, — par sa tendance à se rétrécir à une place, tandis qu’il s’élargit à une autre, — par le mouvement incessant qu’éprouve, tantôt telle ou telle anse intestinale isolée, tantôt toute la masse. « Cela grouille comme un tas de vers », a dit Burdach. Aussi le nom de mouvement vermiforme a-t-il été imposé aux contractions intestinales.

Il n’est pas nécessaire, pour constater ces contractions, d’être un aussi grand physiologiste que Haller. Le chasseur à la grosse bête est témoin de ce fait lorsqu’il abandonne à sa meute les entrailles de la pièce de venaison qu’il vient de forcer ; ou bien encore lorsqu’il replace dans le ventre d’un de ses chiens les intestins que vient d’en arracher le coup de boutoir d’.un brutal sanglier. Il suffit, du reste, d’entrer dans un abattoir pour avoir de trop nombreuses, et souvent trop cruelles occasions de constater le fait de l’irritabilité des intestins. On voit, en effet, quand on parcourt un abattoir, les entrailles des animaux se tordre et s’enrouler sur elles-mêmes après que la vie s’est retirée du corps, et que la masse intestinale a été jetée à part, dans un baquet. Enfin il n’est pas jusqu’à nos cuisinières qui ne connaissent parfaitement ce mouvement des intestins après la mort violente d’un animal, volaille ou lapin.

Dans la multitude des mouvements intestinaux que nous venons de signaler, tout paraît désordre, et tout est désordre, en effet, avec les conditions où nous nous sommes placés. Mais le désordre est de notre fait, ou du moins le résultat de la mort violente qui nous a permis de l’observer. Quand les contractions intestinales s’effectuent dans le but qui leur est normalement assigné, c’est-à-dire pour accomplir la digestion intestinale, on voit, au milieu de cette confusion apparente, régner l’ordre admirable que l’on constate toujours dans les opérations de la nature.

Voyons donc quel genre de phénomènes va s’accomplir dans la masse alimentaire parvenue à l’intestin grêle.

Après avoir été puissamment travaillé par l’estomac, l’aliment

DIGESTION STOMACALE

doit subir, dans l’intestin grêle, de nouvelles et importantes modifications. Pour séparer définitivement les principes nutritifs des matières inutiles ou inertes, la nature a besoin de s’assurer une halte prolongée dans l’intestin. Elle doit, d’autre part, provoquer un mélange intime entre la masse alimentaire et les liquides destinés à agir sur elle,, de manière qu’aucune parcelle

utile ne soit retenue dans le détritus qui passera dans le gros intestin. Elle doit, en fin de compte, amener le résidu alimentaire jusqu’à l’extrémité du gros intestin, pour que celui-ci le rejette au dehors. Telle est la triple indication à laquelle satisfont les contractions intestinales. Disons comment ces trois indications sont remplies.

Nous avons quitté l’estomac à l’instant où il venait de déver-

GOMMENT ON DIGÈRE

ser le chyme dans l’intestin grêle. Une fois là, les matières ne peuvent plus refluer dans l’estomac; la contraction du pylore s’y oppose. Dès lors elles sont forcées de s’accumuler momentanément dans la partie de l’intestin la plus voisine de l’estomac, c’est-àdire au commencement du duodénum, première partie de l’intestin grêle, ainsi nommée parce qu’elle a chez l’homme la longueur de douze doigts. Cette première partie de l’intestin se trouve distendue par la masse qu’elle vient de recevoir. Or le duodénum, comme tout le reste de l’intestin, a une charpente musculaire à peu près analogue à celle de l’œsophage et de l’estomac. Il présente deux ordres de fibres, les unes circulaires, les autres longitudinales. La contraction des fibres circulaires a pour effet de rétrécir l’anse intestinale sur laquelle elle porte, et en même temps de servir de point fixe pour la contraction des fibres longitudinales. Celles-ci, au contraire, dilatent l’intestin, redressent ses flexuosités et amènent la partie dilatée au-devant des matières que vient de chasser la contraction des fibres circulaires.

Ce mécanisme n’a rien, du reste, que nous ne connaissions déjà. C’est le même que celui qui a amené le bol alimentaire du haut de l’œsophage à l’estomac et de l’estomac à l’intestin. L’ensemble des contractions qui effectuent ce mouvement porte ici, comme à l’estomac, le nom de mouvement péristaltique. Il amène les matières du commencement à la fin de l’intestin grêle, c’est-à-dire du commencement du duodénum jusqu’à la fin de l’iléon.

Arrivées là, les matières chymeuses vont-elles quitter l’intestin grêle, pour passer dans le gros intestin? Non, car nous avons dit que la halte doit être prolongée. Remarquons déjà que le mouvement péristaltique a dû mettre un certain temps pour s’effectuer, et cela en raison même de la longueur du trajet parcouru. Ce trajet n’est plus de quelques centimètres, comme du haut en bas de l’œsophage, ou du cardia au pylore : il a l’énorme longueur de 9 à 10 mètres. Cependant cela ne suffit pas encore. Arrivées à la fin de l’iléon, les matières vont distendre cette partie comme l’instant d’avant elles distendaient le duodénum. Dès lors, une série de contractions, exactement inverses aux précédentes, ramèneront le contenu intestinal de l’iléon au duodénum. C’est là ce que l’on nomme le mouvement antipéristaltique. Puis viendra un nouveau mouvement péristaltique , et vice versa.

Il y a là, comme on le voit, non pas du désordre, mais, au

DIGESTION STOMACALE

contraire, un rylhme parfaitement déterminé, qui tient sous sa dépendance le mode et la vitesse de progression des matières. Ce rythme vient-il à être gravement altéré, la digestion est ellemême troublée.

C’est ainsi que s’explique le flux de ventre involontaire qui accompagne les fortes émotions morales.

Voici comment le physiologiste explique les mésaventures intestinales du soldat qui voit le feu pour la première fois, situation que le peintre Charlet a si bien traduite dans son tableau, Le premier coup de feu. L’ébranlement nerveux, l’émotion morale, ressentis par le conscrit, se propagent jusqu’à l’intestin, lequel, comme s’il voulait fuir à sa manière, active les mouvements de sa charpente musculaire, et accélère, par cela même, l’expulsion de son contenu.

C’est de la même façon, c’est-à-dire en excitant les contractions musculaires de l’intestin, qu’agissent les laxatifs et les purgatifs.

Au contraire, certaines substances, comme l’opium, ont la propriété de ralentir singulièrement les contractions intestinales, et de produire, par conséquent, l’effet inverse des laxatifs.

Voilà donc remplie la première indication, qui était d’assurer dans l’intestin grêle un séjour prolongé de la pâte chymeuse. Cependant il faut que ce va-et-vient finisse. Il faut que le mouvement péristaltique triomphe de son adversaire, le mouvement antipéristaltique , de telle sorte que les matières arrivent à se donner rendez-vous aux approches du gros intestin dans lequel pénétreront également celles qui n’ont été aucunement digérées. Prédominance du mouvement péristaltique sur le mouvement antipéristaltique, telle était, en effet, notre seconde indication. La nature l’a assurée en donnant aux faisceaux circulaires des parties voisines de l’estomac un excès de fibres, et par conséquent un excès de force, sur ces mêmes faisceaux circulaires des parties voisines du gros intestin. Dans les deux tiers inférieurs de l’iléon, la couche musculaire est épaisse, il est vrai; mais ce sont les fibres longitudinales, ou dilatatrices, qui prédominent manifestement, si bien que l’on éprouve quelque difficulté à découvrir les faisceaux circulaires sous-jacents.

La seconde indication se trouve donc remplie. Ce qui le prouve, c’est que si l’on sacrifie un animal à la fin de sa digestion, on trouve les matières chymeuses accumulées au bas de l’iléon. Au contraire, si on le sacrifie à une période peu avancée de la diges-

106 GOMMENT ON DIGÈRE

tion, les deux premières parties de l’intestin grêle sont distendues par ces matières.

Les mouvements alternatifs en sens inverse que nous venons de signaler, ont eu un troisième résultat. Elles ont longuement brassé, les unes avec les autres, les différentes matières contenues dans l’intestin grêle. La bouillie alimentaire, ainsi promenée d’un bout à l’autre de l’intestin, a pu multiplier ses points de contact avec les surfaces absorbantes, et s’est mêlée, molécule à molécule, avec les liquides qui doivent achever ses transformations.

Quels sont les liquides que le chyme trouve dans l’intestin, et qui doivent achever la digestion commencée dans l’estomac? Ces liquides sont au nombre de trois.:

1° La bile;

2° Le suc pancréatique;

3° Le suc intestinal.

La bile est un liquide visqueux, d’une couleur ordinairement jaune verdâtre, d’une odeur nauséabonde, d’une saveur amère, qui laisse après elle un arrière-goût fade, particulièrement désagréable. Traitée par l’acide azotique, la bile jouit de la propriété singulière et caractéristique de passer successivement au vert foncé, puis au bleu, puis au rouge, enfin au jaune.

La bile est essentiellement représentée, sous le rapport de sa composition chimique, par une dissolution de deux sels, le cholate et le choléate de soude, qui contiennent l’un et l’autre un excès de base. C’est à cette base en excès que la bile doit son alcalinité et sa propriété de dissoudre les graisses,, en formant un sel soluble, c’est-à-dire un savon , puisque les chimistes appellent savon le sel qui résulte de la combinaison d’un acide gras avec une base.

Des analyses chimiques, souvent peu concordantes entre elles, ont signalé différentes autres substances accessoires comme faisant partie de la bile, mais l’énumération en serait ici fastidieuse.

Deux de ces substances seulement existent toujours dans la bile. L’une est la biliverdine , c’est-à-dire le principe colorant de la bile; l’autre la cholestérine. Cette dernière substance est grasse et cristallisable. Lorsqu’elle existe en trop forte proportion, elle peut se déposer dans la vésicule biliaire, et elle constitue alors

DIGESTION INTESTINALE

ces calculs biliaires , ou hépatiques , dont le passage dans le conduit biliaire et l’expulsion sont extrêmement douloureux.

La bile existe dans l’intestin au moment de la digestion, mais ce n’est pas dans l’intestin qu’elle est produite; elle y est simplement déversée. Il nous faut donc, tout d’abord, savoir d’où la bile arrive dans l’intestin.

Personne n’ignore que la bile est sécrétée, c’est-à-dire produite, par le foie. Chacun sait également que le foie est un énorme organe glanduleux, situé latéralement à la partie supérieure du ventre, dans ce que l’on appelle Yhypochondre droit. Mais com-

Fig. 24. Le foie vu par sa partie inférieure, et la vésicule biliaire, avec ses canaux adducteurs.

A. Lobe gauche du foie. — B. Lobe droit du foie. — D. Lobe médian du foie. — C. Lobule Spiegel. — 1. Vésicule biliaire. — 2. Conduit hépatique. — 3. Conduit cystique. — 4. Canal cholédique qui reçoit la bile du canal cystique et des canaux hépatiques. — 5. Artère hépatique. — 6. Veine cave. — 7. Tronc de la veine hépatique. — 8. Veine cave inférieure. — 9. Veine porte. — 10. Veine ombilicale.

ment la bile sécrétée par le foie arrive-t-elle dans l’intestin grêle? Pour comprendre le voyage de la bile depuis le foie jusqu’à l’intestin, quelques notions anatomiques sont indispensables.

Si l’on jette un coup d’œil sur la figure 24, qui représente le foie et la vésicule biliaire, on voit, entre la portion de l’intestin grêle la plus voisine du foie et ce dernier organe, trois conduits, de volume différent. L’un de ces conduits, nommé canal hépatique, va depuis le sillon transversal que l’on remarque à la face inférieure du foie jusqu’à sa rencontre, à angle aigu, avec un autre conduit, plus petit, le canal cystique , lequel vient de la vésicule biliaire. La réunion de ces deux canaux en forme un troi-

GOMMENT ON DIGÈRE

sième, plus volumineux, qui porte le nom de canal cholédoque. C’est ce dernier conduit qui pénètre dans l’intestin. Après avoir rampé quelque temps à travers les parois de celui-ci, il débouche dans le duodénum.

Avec cette courte géographie de la région du foie, le lecteur pourra comprendre le voyage que la bile accomplit pour se rendre du foie, où elle est sécrétée, dans l’intestin, où elle doit opérer la digestion de certaines parties de la masse chymeuse.

Élaborée par la réunion de petits corpuscules sécréteurs qui constituent le tissu du foie, la bile doit nécessairement s’engager dans le canal hépatique , puis, de là, dans le canal cholédoque , qui lui fait suite. Il serait tout naturel de penser dès lors que la bile coule toujours directement dans l’inteslin. Mais les choses ne se passent pas ainsi. Dans l’intervalle des digestions, l’intestin grêle est vide et rétracté sur lui-même. Ses parois compriment alors l’extrémité terminale du canal cholédoque, et ferment ainsi, en grande partie, son orifice. Dans ces conditions, la bile, ne trouvant pas, dans le canal cholédoque , une issue en rapport avec la proportion dans laquelle elle est sécrétée, remonte jusqu’au point où ce canal vient s’aboucher avec le canal cystique.

Il semble un peu étrange, au premier abord, que la bile puisse cheminer contre l’action de la pesanteur, pour se rendre dans le canal cystique , qui est assez étroit. Aussi, pendant la digestion, même alors que l’orifice intestinal du canal cholédoque est libre, la bile qui vient du foie tombe-t-elle directement dans l’intestin, par les canaux hépatique et cholédoque. Mais dans l’intervalle des digestions, alors que l’orifice du canal cholédoque est comprimé, on comprend que la bile, qui est poussée d’une manière continue dans le canal hépatique, n’ayaiit plus, après la réplétion du canal cholédoque , d’autre issue que le canal cystique, doive s’y engager, et arriver, par ce conduit, à la cavité qui le termine.

Cette cavité, c’est la vésicule biliaire.

Nos cuisinières savent parfaitement qu’il existe, à la partie inférieure du foie des oiseaux et autres animaux, une petite poche, allongée en forme de poire, laquelle, si elle vient à être rompue, déverse sur les parties environnantes un liquide jaune verdâtre, qui imprime à ces parties une amertume toute particulière. C’est ce que l’on appelle vulgairement la poche du fiel. Nos cuisinières savent également qu’elles trouvent cette poche tantôt vide, tantôt pleine. Elle est pleine quand l’animal a été

DIGESTION INTESTINALE

sacrifié assez longtemps après son dernier repas. Si au contraire il a été immolé pendant le cours d’une digestion, la poche est à peu près vide.

La vésicule biliaire ne sécrète pas, elle-même, le liquide qu’elle contient, comme on le croit assez généralement, et comme le croyaient, du reste, quelques physiologistes du dix-septième siècle. Le foie seul sécrète la bile ; la vésicule ne sert qu’à l’emmagasiner.

Ce qui prouve que la vésicule biliaire n’est qu’un simple réservoir pour labile, c’est que, si on lie le canal cystique , on supprime tout afflux de bile dans la vésicule biliaire. La vésicule biliaire n’a donc d’autre destination que de tenir en réserve la bile produite par le foie, afin de la débiter quand les besoins de la digestion réclameront sa présence dans l’intestin.

Cette destination est si vraie, que la nature n’a pas accordé de vésicule biliaire au plus grand nombre des herbivores, qui prennent à chaque instant de la nourriture, et qu’elle a, au contraire, donné une vésicule biliaire volumineuse aux carnassiers, qui sont exposés à attendre longtemps leur proie, et par conséquent à laisser de longs intervalles entre leurs repas.

C’est donc à l’instant de la digestion intestinale, et à cet instant seulement, que la vésicule biliaire se vide. Mais comment son écoulement est-il provoqué?

Quand le chyme passe dans le duodénum, il distend nécessairement cette première partie de l’intestin grêle, et il distend, par cela même, l’orifice du canal cholédoque, qui se trouve ainsi dilaté, au lieu d’être comprimé, comme il était auparavant. Ce n’est pas tout. Comme une des courbures que décrit le duodénum avoisine la vésicule biliaire, la distension de cette anse intestinale doit exercer une certaine compression sur le réservoir biliaire, compression qui tend naturellement à lui faire évacuer son contenu. Ajoutez à cela la contraction des fibres musculaires dont sont pourvues les parois de ce réservoir, et vous comprendrez comment, sous l’influence de cette triple cause, la vésicule ne déverse la bile dans l’intestin qu’au moment même où le chyme vient d’y pénétrer.

Maintenant que nous avons amené la bile à sa destination, c’est-à-dire dans l’intestin, voyons quel en est l’usage dans la digestion intestinale.

GOMMENT ON DIGÈRE

On est unanimement d’accord aujourd’hui pour admettre que le rôle de la bile dans la digestion intestinale se réduit à produire Y émulsion des corps gras.

Qu’est-ce que Y émulsion d’un corps gras? Cette opération, telle que l’exécutent les pharmaciens pour préparer les juleps, les loochs, etc., consiste à diviser les molécules graisseuses et à les suspendre dans un liquide aqueux, par l’intermédiaire d’une substance soluble et visqueuse, comme l’albumine, ou le jaune d’œuf. Mais comment l’opération pharmaceutique de l’émulsion des corps gras peut-elle nous expliquer la digestion des graisses dans l’intestin?

Nous avons dit que l’estomac n’exerce aucune action sur les corps gras alimentaires et que les huiles et les graisses arrivent à l’intestin avec leurs propriétés habituelles et distinctives. L’une des propriétés essentielles des corps gras, c’est de ne point être miscibles à l’eau. Cependant les parois de l’intestin sont constamment lubrifiées par un liquide aqueux. Il faut donc que les graisses, pour être absorbées, puissent se mêler à ce liquide aqueux. Or, que fait le pharmacien quand il veut incorporer une substance grasse à une substance aqueuse? Ainsi que nous venons de le dire, il ajoute au corps gras un liquide mucilagineux ou gommeux, tel que du blanc d’œuf, une solution de gomme arabique, de la glycérine, etc., puis il verse lentement l’eau ou le liquide aqueux, en triturant ensemble, dans un mortier, à l’aide d’un pilon, le mélange d’eau, de corps gras et de matière gommeuse. Les molécules graisseuses se divisent en particules très déliées, et, adhérant aux molécules gommeuses ou mucilagineuses, elles se suspendent, avec elles, au milieu du liquide aqueux, en donnant à ce liquide un aspect laiteux. C’est ainsi que l’on prépare les émulsions pharmaceutiques, c’est-à-dire les loochs, les juleps, les potions gommeuses, etc.

Nous pouvons ajouter que les amandes bien triturées et délayées dans l’eau produisent une émulsion naturelle , parce que l’albumine de l’amande, se dissolvant dans l’eau, sert à mettre en suspension l’huile contenue dans l’amande même, c’est-àdire Yhuile d'amandes douces.

On appelle lait d'amandes cette émulsion naturelle, composée de l’albumine et de l’huile de l’amande. L q sirop d'orgeat est une émul sion naturelle d’amandes douces, mélangée à du sirop de sucre.

La bile joue dans l’intestin exactement le même rôle que joue

DIGESTION INTESTINALE. m

le mucilage ou la gomme dans le mortier du pharmacien, le même rôle que l’huile d’amandes douces joue dans le lait d’amandes. Brassée, par les mouvements péristaltiques et antipéristaltiques de l’intestin, avec les matériaux graisseux qu’a entraînés le chyme, la bile, par les sels d’acides gras qu’elle renferme (choléate et cholate de soude) émulsionne cette graisse, c’est-à-dire la divise, la tient en suspension, la rend miscible au liquide aqueux de l’intestin et, par conséquent, absorbable

La propriété dont jouit la bile d’émulsionner les corps gras explique que cette matière soit quelquefois employée par les dégraisseurs en guise de savon.

Notons, comme fait curieux, et pour bien prouver la destination spéciale de la bile dans la digestion ou l’émulsion des corps gras, que Beaumont voyait la bile affluer dans l’estomac de son Canadien toutes les fois que des matières grasses venaient à y séjourner trop longtemps.

Les physiologistes modernes ont fait une expérience remarquable, qui établit parfaitement, et qui en même temps limite exactement le rôle que joue la bile dans la digestion intestinale. Si on lie le canal cholédoque sur un animal, en pratiquant au point convenable une incision aux parois du ventre, le canal cholédoque étant ouvert, la bile ne peut plus affluer dans l’intestin. Et si on a la précaution d’établir, en même temps, une fistule biliaire, c’est-à-dire une ouverture artificielle, pour faire écouler la bile au dehors, l’animal présente bientôt un amaigrissement considérable, qui résulte de ce que, chez lui, la digestion des graisses ne s’opère plus. Si on sacrifie l’animal, au bout de quelque temps, on constate que le produit ultime de la digestion intestinale, ce qu’on appelle le chyle, n’est plus aussi blanc que d habitude : il a perdu en partie l’aspect laiteux qu’il doit à la suspension des molécules graisseuses.

Ajoutons cependant que les animaux porteurs d’une fistule biliaire survivent habituellement à cette opération, qu’ils peuvent meme recouvrer leur embonpoint, et que leur chyle a repris a ors son aspect laiteux normal, témoignant ainsi qu’il tient en suspension des molécules graisseuses émulsionnées, malgré absence de la bile dans l’intestin. Que conclure de ce fait? Que, pour être utile à la digestion intestinale, la bile n’est cependant pas tout a fait indispensable à l’accomplissement de cet acte; que, si elle sert certainement à l’émulsion des corps gras, elle

GOMMENT ON DIGÈRE

n’est pas l’agent exclusif de cette émulsion, et qu’elle doit trouver dans l’intestin grêle un associé qui peut la remplacer au besoin. Quel est cet auxiliaire, cet associé? C’est le suc 'pancréatique.

Ceci nous amène à étudier, au point de vue de la digestion, le

suc pancréatique.

Le suc , ou liquide pancréatique , existe dans l’intestin grêle, comme la bile, mais, pas plus que la bile, il n’est sécrété dans l’intestin grêle. D’où vient-il donc?

Si l’on soulève l’estomac et le duodénum, on trouve, transversalement et au fond de l’abdomen, au niveau de la douzième

vertèbre dorsale, un petit organe, d’un blanc grisâtre, granuleux, et assez semblable, pour la forme et l’aspect extérieur, à ce que nous mangeons sous le nom de ris de veau. Cet organe, c’est le pancréas (flg. 25, A).

Si l’on incise ce petit organe, on reconnaît que sa texture est assez semblable à celle des glandes salivaires : d’où le nom de glande salivaire intestinale, qui est quelquefois donné au pancréas.

D’après sa texture, nous sommes donc assez portés à penser que le pancréas doit aussi sécréter un liquide propre à la digestion. C’est, en effet, ce qui a lieu. Le liquide sécrété par cet or-

A. Pancréas. — 4. Portion cardiaque de l’estomac. — 5. Foie. — 6. Vésiculaire biliaire. — 7. Canal hépatique. — 8. Canal cystique. — 9. Duodénum. — 10, 10. Rein gauche et rein droit. — u. Rate. — 1. Artère hépatique. — 2. Artère splénique. — 3. Artère et veine mésentériques supérieures.

Fig. 25. Le pancréas et ses rapports avec le foie et les autres viscères et vaisseaux de l’abdomen.

DIGESTION INTESTINALE

gane, c’est le suc pancréatique , dont le rôle dans la digestion est bien nettement tracé.

Par quelle voie le suc pancréatique arrive-t-il à l’intestin? Par l’intermédiaire d’un petit conduit, qui se cache profondément dans l’épaisseur de la glande, et qui porte le nom de canal pancréatique} ou canal de Wirsung , d’après le nom de l’anatomiste allemand qui a découvert ce petit conduit.

La figure 26, qui représente une coupe du pancréas, met à nu le canal pancréatique et en montre les divisions principales.

La découverte du canal pancréatique remonte au xvne siècle. Cette découverte était environnée de beaucoup de difficultés. Nombre d’anatomistes avaient échoué dans la recherche du

Fig. 26. Coupe du pancréas, pour montrer le canal pancréatique.

1. Grand conduit principal. — 2. Conduit excréteur pancréatique. — 3. Duodénum.

canal excréteur du pancréas. Quelques-uns l’avaient aperçu, mais ils l’avaient pris pour une artère.

On prétend qu’un anatomiste allemand, Maurice Hoffmann, avait découvert ce conduit avant Wirsung, sur un coq d’Inde, et qu’il l’avait reconnu comme le véritable canal excréteur du pancréas. Mais le fait n’est pas prouvé. Ce qui est, au contraire, fort authentique, c’est la description que Wirsung donna de ce canal, et le dessin qu’il en adressa, le 7 juillet 1643, à l’anatomiste Riolan, doyen de la Faculté de médecine de Paris. Aussi le canal pancréatique est-il désigné aujourd’hui sous le nom de canal de Wirsung.

Georges Wirsung était né en Bavière, mais il avait étudié la médecine à Padoue, sous Yeslingius. C’est à Padoue qu’il fit, en 1642, la découverte du canal excréteur du pancréas.

GOMMENT ON DIGÈRE

Cette découverte fit grand bruit dans l’Europe savante et valut une grande renommée dans Padoue à Georges Wirsung.

Il faut ajouter que cette renommée devait lui être fatale. Wirsung fut provoqué par Cambier, médecin dalmate, qui exerçait son art à Padoue, à une discussion publique, à propos de sa découverte du canal pancréatique, dont Cambier contestait l’existence. Wirsung confondit publiquement son adversaire, et le réduisit au silence par son éloquence et la force de ses démonstrations. Le médecin dalmate jura de tirer une éclatante vengeance de cet échec scientifique, et il ne tint que trop sa parole.

Le 22 août 1643, comme Wirsung était sur le seuil de sa porte, environné de ses élèves et de ses amis, tenant une conversation sur quelques points de science, le médecin dalmate, s’approchant du groupe sans être vu, et l’ajustant avec une carabine, l’étendit mort aux pieds de ses amis1 !

Le canal excréteur du pancréas, comme on le voit sur la coupe du pancréas que représente la figure 26, se bifurque un peu avant son arrivée à l’intestin, et y déverse son contenu, par deux orifices distincts. Le plus considérable et le plus important de ces deux orifices est commun au canal pancréatique et au canal cholédoque. L’autre, beaucoup plus petit et de découverte assez récente, vient s’ouvrir à une distance qui varie ordinairement de 1 à 4 centimètres au-dessus de l’orifice commun du conduit cholédoque et du canal de Wirsung.

La plus grande partie du suc pancréatique se trouve donc ainsi mélangée à la hile, au moment même de son entrée dans l’intestin. Ce seul fait tend déjà à indiquer une certaine communauté d’action entre ces deux liquides. En même temps aussi, il rend assez délicate l’étude isolée du suc pancréatique.

On peut se procurer ce liquide à l’état de pureté, grâce à la bifurcation de son conduit excréteur, bifurcation qui est beaucoup

1. C’est ce que Morgagni rapporte, dans sa première Lettre anatomique, en ces termes :

22 Augusti illuxit fatalis dies, nob. et clariss. D. Joli. Georgio Wirsung , philosophiæ ac niedicinæ doctori, inclytæ nationis nostræ assessori honorando, qui, circà 24 noetis horam , ex solito, sub proprix domus janua, familiariter cum aliquibus dominis concivibus eodem contubernio utentibus, conversatus , a D. Jacobo Cambier, ob nescio quod odium privatum, sclopeto majori quod carabine vulgo dicunt, petitus, globoque transjectus, cum sanguinis copia simul et animam fundit, hæc verba identidem repetens : Son morto io. 0 Cambier! O Cambier!

Fig. 27. La vengeance d’un anatomiste dalmate, ou le meurtre de Georges Wirsung par Gambier, le 22 août 1643.

DIGESTION INTESTINALE

plus prononcée encore chez certains animaux que chez l’homme. Pour cela, on fait une incision à l’abdomen d’un chien, du côté droit. On soulève alors la partie du duodénum la plus rapprochée du pancréas, puis on saisit la petite branche isolée du canal pancréatique, et on l’utilise, pour établir une fistule pancréatique,, comme nous avons déjà vu établir des fistules gastrique et biliaire.

L’expérience démontre qu’il convient de choisir l’instant d’une digestion pour faire cette opération. Si on l’a pratiquée sur un chien qui vient de manger, on trouve au pancréas une couleur rosée, résultant de l’activité de la circulation. Le canal pancréatique est alors gonflé de liquide, qui s’écoule immédiatement après la section, et qui continue à couler pendant les six à sept heures qui suivent. Si, au contraire, l’opération a été faite sur un animal à jeun depuis quelque temps, le pancréas est d’un blanc pâle, le canal pancréatique à peu près complètement vide, et il ne coule rien après son incision.

Ceci prouve que le suc pancréatique n’est sécrété et n’arrive à l’intestin que quand les besoins de la digestion l’y appellent. Nous avons vu qu’il en est de même de la salive, du suc gastrique et de la bile. Nous trouvons ainsi, à chaque pas, une preuve nouvelle de l’harmonie parfaite avec laquelle sont coordonnés les différents phénomènes qui concourent, dans le corps humain, à une même fonction.

Frais et normal, tel qu’il se présente quand il coule d’une fistule, le suc pancréatique est un liquide incolore, de consistance sirupeuse, sans odeur à l’état frais, mais qui s’altère facilement. Sa saveur est salée, sa réaction au papier de tournesol manifestement alcaline, comme celle de la bile. Sous l’influence de la chaleur, par l’action des acides ou de l’alcool, il se coagule en une masse blanche, comme pourrait le faire du blanc d’œuf. Cette matière blanche, précipitée par les acides concentrés, l’alcool ou la chaleur, paraît être la substance active du pancréas. On l’a donc nommée pancréatine.

N’oublions pas de dire que le suc pancréatique est sécrété, à l’intérieur du pancréas, par des glandes particulières, dont nous donnons dans la figure 28 le dessin exact, avec un fort grossissement.

Voyons maintenant quelles sont les propriétés du suc pancréatique. On les rapporte à deux chefs :

GOMMENT ON DIGÈRE

1° Emulsion. des corps gras;

2° Saccharification des substances féculentes.

Si Ton agite une matière grasse quelconque, soit de l’huile, soit du beurre frais, avec du suc pancréatique, on voit le mélange se transformer en un liquide d’apparence laiteuse, en tout semblable au produit définitif de la digestion connu sous le nom de chyle. La matière graisseuse, qui n’était miscible ni à l’eau, ni à la salive, ni au suc pancréatique, se trouve, par son mélange avec le suc pancréatique, divisée en particules d’une finesse extrême, qui ne sont plus reconnaissables qu’au micros: cope : elle est, en un mot, émulsionnée. Cette simple expérience a déjà sa valeur. Elle constitue, tout au moins, une présomption pour nous faire penser que nous avons dans le suc pancréatique cet auxiliaire, cet associé auquel nous avons fait allusion, en

terminant l’histoire de la bile, comme pouvant suppléer à l’absence de ce dernier liquide dans l’intestin.

La présomption deviendra plus forte, si nous ajoutons que les maladies du pancréas coïncident avec un amaigrissement considérable de l’individu qui en est affecté.

S’il restait encore quelques doutes sur le rôle émulsif du liquide pancréatique, voici qui serait de nature à les lever. Que nous faut-il, en effet, pour changer la vraisemblance en certitude? Surprendre le suc pancréatique émulsionnant les graisses, dans l’intestin même.

Ce qui rend l’expérience délicate, c’est le mélange immédiat, qui se fait dans l’intestin, du liquide pancréatique avec la bile. Mais il est un animal chez lequel le canal pancréatique, qui est unique, au lieu de venir s’aboucher avec le canal cholédoque , verse son contenu plus de 30 centimètres au-dessus de ce dernier conduit. L’animal qui présente cette disposition, c’est le lapin, l’une des malheureuses bêtes qui ont le plus à se plaindre des physiologistes vivisecteurs. Si l’on sacrifie un lapin en pleine digestion de substances grasses, voici ce que l’on constate. Toute la portion de l’intestin située au-dessus de l’inser-

Fig. 28. Glandes pancréatiques, vues à un grossissement de 100 diamètres.

DIGESTION INTESTINALE. 119

tion du conduit pancréatique contient des graisses peu ou point émulsionnées. Les vaisseaux absorbants qui partent de ce segment intestinal charrient un liquide clair, qui atteste, par sa limpidité, l’absence presque complète des corpuscules graisseux. Tout au contraire, immédiatement au-dessous de l’orifice du canal pancréatique, on trouve les matières grasses parfaitement émulsionnées. Les vaisseaux absorbants qui partent de cette partie de l’intestin se montrent gonflés d’un liquide, non plus transparent, mais laiteux, ce qui trahit la présence des molécules graisseuses émulsionnées.

Cette expérience est des plus convaincantes, nous dirions presque qu’elle est trop convaincante. Elle nous prouve, en effet, que la bile a été insuffisante pour opérer seule l’émulsion complète des graisses dans les 30 centimètres qui séparent, chez notre lapin, l’orifice du canal cholédoque de celui du canal pancréatique.

Le sucre pancréatique a, en effet, une action émulsionnante beaucoup plus immédiate et beaucoup plus prononcée que la bile elle-même. Pour quelques physiologistes, son pouvoir émulsif serait dix fois plus considérable que celui de la bile. Faisons remarquer toutefois que, la sécrétion de la bile étant au moins dix fois plus abondante que celle du suc pancréatique, la bile regagne en quantité ce qu’elle perd en intensité émulsive. Respectons donc les droits de chacun, et concluons que ces deux liquides se prêtent, pour la digestion des substances grasses, un mutuel et efficace concours.

C’est au physiologiste allemand Eberle que l’on doit la découverte de la propriété émulsionnante du pancréas.

Le second usage du suc pancréatique est relatif, avons-nous dit, à la digestion des fécules. Nous avons exposé avec détails, à propos de V insalivation, le rôle important que jouent, dans notre alimentation, les matières féculentes. Nous avons dit que ces matières, étant insolubles dans l’eau, doivent, pour devenir absorhables, être transformées en sucre, c’est-à-dire en matière soluble. C’est là ce que nous avons appelé la saccharification des fécules. L’étude du rôle chimique de la salive nous a prouvé que ce liquide ne saccharifie qu’une petite partie des aliments féculents. Et comme le suc gastrique est sans aucune action sur la fécule, toute celle qui a échappé à l’action de la salive passe dans l’intestin grêle sans avoir subi de modification.

C’est dans l’intestin grêle que la saccharification des aliments

COMMENT ON DIGERE.

féculents reprend une activité nouvelle. La bile cependant n’y a aucune part, car, pas plus que le suc gastrique, la bile n’a d’influence sur les matières féculentes. Les honneurs de cette métamorphose alimentaire reviennent tout spécialement au suc pancréatique.

C’est ce qu’ont prouvé MM. Bouchardat et Sandras. Si, à leur exemple, on prend du suc pancréatique de poule ou d’oie, oiseaux à pancréas volumineux, qu’on mêle ce suc pancréatique avec de l’amidon, et qu’on élève graduellement la température du mélange, de manière à lui donner sensiblement celle du corps humain (4- 37° à -+- 38°), on voit la fécule devenir immédiatement soluble. On peut constater sa transformation en sucre, comme lorsqu’on opère avec la salive. L’absence de coloration bleue par l’iode indique qu’il ne reste plus de fécule, et la coloration brune provoquée par l’ébullition avec la potasse prouve que cette fécule a été changée en glucose.

Telle est la puissance saccharifiante du suc pancréatique, que de petits fragments de pancréas, imprégnés qu’ils sont de suc pancréatique, saccharifient la fécule comme pourrait le faire le pancréas lui-même.

Cette propriété a été constatée non seulement sur des pancréas d’animaux, mais aussi sur celui de l’homme.

En résumé, émulsion des matières grasses et saccharification des fécules, tel est le double usage du suc pancréatique.

Le docteur Lucien Corvisart mort en 1883, accordait au pancréas une troisième action : celle d’achever la digestion des viandes ; mais aucune preuve satisfaisante n’est venue confirmer cette nouvelle propriété accordée au pancréas. Nous n’avons donc pas à insister sur ce sujet, bien que des préparations annoncées comme digestives au même titre que les préparations de pepsine, et ayant pour base la 'pancréatine (ou ce qu’on a appelé de ce nom), aient été lancées dans le commerce de la pharmacie.

Il nous reste à parler du troisième liquide qui concourt à la digestion intestinale, c’est-à-dire du suc intestinal.

Contrairement aux deux sécrétions que nous venons d’examiner, le suc intestinal n’est pas sécrété par un organe particulier : il s’exhale des parois intestinales.

DIGESTION INTESTINALE

Si Ton observe à la loupe la muqueuse de l’intestin, on voit, dans l’intervalle des villosités qui la hérissent, une multitude de petits pertuis, étroits et arrondis, semblables aux alvéoles d’une ruche et qui sont pleins de liquide. Ce sont les orifices des organes sécréteurs du suc intestinal, lesquels se trouvent à l’intérieur de la tunique de l’intestin.

La nature de cet ouvrage ne nous permet pas d’entrer dans des détails anatomiques à l’égard de ces organes sécréteurs. Disons seulement que les glandes qui sécrètent le suc intestinal sont de deux ordres : les glandes en grappe et les glandes en tube .

Les figures 29 et 30 représentent les glandes intestinales en grappe et en tube, vues avec grossissement de cent diamètres.

Les glandes intestinales, diversement groupées, constituent ce que les auteurs d’anatomie nomment :

1° Les glandes tubuleuses simples, ou glandes de Lieberkühn ;

2° Les follicules isolés, ou glandes en bourse ;

3° Les follicules agminés, ou plaques de Peyer ;

4° Les glandes plus composées, dites de Brunner.

Telles sont les origines multiples du suc intestinal. Nous n’avons, du reste, nullement à nous préoccuper de ces noms.

Celte quantité énorme de petits organes sécréteurs disséminés à la surface de la muqueuse intestinale, peut seule rendre compte de l’abondance des déjections dans certains flux intestinaux qui surviennent en dehors de toute alimentation. On ne peut, en effet, invoquer pour les expliquer, ni les aliments ingérés, ni le suc pancréatique, ni la bile, lesquels, comme on le sait, n’affluent dans l’intestin, du moins en quantité un peu notable, que pendant la digestion. Telles sont les évacuations

Fig. 29. Glandes intestinales en grappe (grossies 100 fois).

Fig. 30. Glandes intestinales en tube (grossies 100 fois).

COMMENT ON DIGÈRE

excessives des cholériques et celles qui accompagnent la fièvre typhoïde. Telles sont encore les évacuations auxquelles sont exposés les intestins délicats, sous l’impression des premiers froids. L’abaissement de température, en supprimant brusquement la sécrétion cutanée, la rejette sur l’intestin. Voltaire et Haller payèrent toute leur vie un long tribut à ces misères physiologiques.

C’est en excitant la sécrétion intestinale des glandes qu’agissent les purgatifs.

Mais, s’il est facile de rendre abondante la sécrétion du suc intestinal, il l’est beaucoup moins de se procurer ce liquide à l’état de pureté. La multitude infinie des petits conduits qui déversent isolément leur contenu sur chaque point de la muqueuse, ne permet pas d’établir une fistule intestinale. Aussi le suc intestinal est-il resté fort mal connu jusqu’à ces derniers temps, à cause de la difficulté que l’on trouvait à se procurer ce liquide pur de tout mélange avec le suc pancréatique ou la bile. M. G. Collin, professeur à l’École vétérinaire d’Alfort, est cependant parvenu à se procurer de grandes quantités de ce liquide, en opérant sur le cheval, par un procédé dont nous pouvons omettre ici la description.

Le suc intestinal, quand on l’a séparé, par la filtration, du mucus qui l’accompagne, est un liquide très fluide, et de réaction manifestement alcaline au papier rouge de tournesol.

Ses usages sont de deux ordres. Il sert :

1° A l’émulsion des graisses;

2° A la saccharification des fécules.

Ces deux propriétés sont beaucoup moins prononcées dans le suc intestinal que dans le suc pancréatique et dans la bile. 11 faut tenir compte, néanmoins, de l’abondance avec laquelle est sécrété le suc intestinal, pour comprendre que son contact prolongé avec l’aliment soit de nature à parachever les modifications qui n’auraient été qu’incomplètement effectuée par les autres liquides digestifs.

Quant au mucus , il ne participe, avons-nous dit, à aucune des deux propriétés énoncées ci-dessus. Il est au suc intestinal ce que le mucus buccal est à la salive. Son rôle consiste uniquement à faciliter le glissement des matières contre la muqueuse de l’intestin, et à protéger cette membrane. C’est d’ailleurs le seul liquide que l’on trouve mêlé au suc intestinal dans le gros intestin.

DIGESTION INTESTINALE

Pour préciser davantage le rôle de l’intestin grêle dans l’acte de la digestion, il faut bien établir la composition de la bouillie alimentaire, à l’instant où elle passe dans l’intestin grêle, en constituant ce que l’on nomme le chyme. Cette bouillie alimentaire contient :

1° La totalité des matières grasses, lesquelles n’avaient subi encore aucune modification;

2° La plus grande quantité des matières féculentes, non encore saccharifiées ;

3° Du sucre, ou glycose , formé dans la bouche aux dépens d’une petite quantité de matières féculentes, sous l’influence de la salive, auquel il faut ajouter le sucre qui a été ingéré en nature;

4° Les matières albuminoïdes dissoutes en grande partie parle suc gastrique, passées à l’état de peptone , mais non encore absorbées; plus une certaine quantité de ces mêmes matières albuminoïdes, ou peptoniques , encore incomplètement dissoutes;

5° Enfin, les substances réfractaires à la digestion. Ces dernières sont les seules que nous retrouverons dans le gros intestin.

Le mélange de ces différentes matières, soumises aux mouvements péristaltiques et antipéristaltiques de l’intestin, a été brassé pêle-mêle avec la bile, le suc pancréatique et le suc intestinal. Dès lors, l’émulsion des matières grasses a été opérée, grâce à l’alcalinité des sucs biliaire, pancréatique et intestinal. En même temps, la saccharification des fécules s’est opérée, et la dissolution des matières albuminoïdes et peptoniques s’est complétée, si elle n’a pas été entièrement accomplie dans l’estomac. A mesure que cette triple transformation a lieu, le mouvement antipéristaltique le cède graduellement au mouvement péristaltique.

Au milieu du va-et-vient incessant auquel les substances alimentaires sont soumises, elles finissent donc par se rassembler à la partie inférieure de l’intestin grêle. Mais pendant ce parcours elles sont en contact multiplié avec les vaisseaux absorbants dont est pourvue la muqueuse intestinale. Ces vaisseaux prélèvent, par un mécanisme que nous aurons à examiner plus loin, tous les principes assimilables, à mesure qu’ils ont subi les modifications que nous avons signalées.

Lorsque les matières sont arrivées à la fin de l’intestin grêle, elles ne renferment donc que les substances réfractaires à la digestion : de sorte que la digestion proprement dite est terminée.

GOMMENT ON DIGÈRE

Il ne reste que des matériaux de rebut, lesquels, jtevêtus de mucus à leur surface, sont chassés dans le gros intestin par le mouvement péristaltique. Tout ce qui était important, utile, assimilable, a été enlevé par l’absorption.

On donne le nom de chylification à l’ensemble des phénomènes qui constitue la digestion dans l’intestin grêle, comme on donne le nom de chymification à l’ensemble des phénomènes de la digestion dans l’estomac. Le chyle est, en effet, le produit ultime de la digestion intestinale, comme le chyme est le produit ultime de la digestion stomacale.

Ainsi le chyle est le principe utile, absorbable, réparateur, que l’économie a extrait des aliments. C’est la partie assimilable, celle qui doit être enlevée par les vaisseaux absorbants. C’est le produit final de la digestion. Il circule dans les vaisseaux dits chylifères , qui partent de l’intestin pour aboutir à un canal commun, le canal thoracique. Nous ferons connaître plus loin la composition chimique du chyle , qui varie nécessairement selon la nature des aliments sur lesquels la digestion s’est exercée.

On voit, en résumé, que les trois ordres de principes qui, par leurs associations diverses, constituent nos différents aliments, ont subi, en parcourant l’intestin grêle, les modifications qui étaient nécessaires pour les rendre absorbables; — que l’absorption a prélevé, chemin faisant, tous les 'éléments utiles à l’organisme, et cela par un mécanisme qui nous est encore inconnu, malgré les études si nombreuses qu’on en a faites; — enfin qu’il n’y a plus dans l’intestin grêle que des matériaux de rebut.

Il ne reste donc qu’à débarrasser l’économie de ces résidus. Tel est le but de la digestion dans le gros intestin .

Page 1