DIGESTION DANS LE GROS INTESTIN
Le gros intestin, comme on peut le voir par la figure 31, commence, en haut, par une portion élargie en forme de cul-de-sac. On nomme cette partie [k) le cæcum. C’est là que vient se rendre le détritus alimentaire, expulsé par le mouvement péristaltique de l’intestin grêle (/*). Ce détritus se compose des ligaments, des tendons, des tissus élastiques propres aux viandes et aux sub-
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stances animales ingérées, — des parties végétales inattaquables par le suc gastrique, telles que les enveloppes extérieures des graines, les pépins, les noyaux, — de ce qui a échappé à l’action de la mastication, — de l’excès des principes alimentaires euxmêmes, — enfin de l’excès des graisses, lorsque la quantité d’aliments gras ingérés a dépassé les besoins de la réparation. Tout
Fig. 31. Le gros intestin vu en coupe.
d. Duodénum. — e. Iléon, se continuant avec le gros intestin. — f. Extrémité supérieure du jéjunum. — gg. Côlon transverse. — h. Côlon ascendant. — i. Côlon descendant. — k. Cæcum. — a. Valvule iléo-cæcale. — b. Appendice cæcal. — c. Rectum. — l. Vessie.
cela est mêlé aux principes de la bile et au mucus intestinal. Comme c’est là une fort mauvaise compagnie, nous la prolongerons le moins possible.
C’est dans la première partie du gros intestin que le résidu de la digestion commence à changer[de consistance, ainsi que de couleur, et à devenir fétide. Sa consistance plus grande et sa
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couleur beaucoup plus foncée proviennent de ce que l’absorption a enlevé, dans l’intestin grêle, toutes les parties fluides, à peu près incolores, pour ne laisser que les parties solides, mélangées aux principes colorants de la bile. L’odeur trouve son explication dans les phénomènes de décomposition qui s’accomplissent au sein de matières fermentescibles dans un milieu chaud et humide.
De la décomposition de ces matières, s’accomplissant dans le gros intestin, résultent les gaz intestinaux, qui sont composés de gaz, acide carbonique, azote, hydrogène carboné et hydrogène sulfuré.
La nature, qui sait tout utiliser, a assigné aux gaz intestinaux un double usage. Ils servent, d’une part, à favoriser le cours des matières, en distendant le gros intestin. Ils préservent, d’autre part, les organes contenus dans la cavité abdominale, en amortissant les chocs par leur élasticité, et répartissant l’effet de ces chocs d’une manière uniforme sur tous les viscères de cette cavité.
Changement de consistance et de couleur, développement d’odeur et de gaz, tels sont les phénomènes qui se passent dans le cæcum. Mais il faut qu’une fois arrivées là, les matières ne puissent plus remonter, refluer dans l’intestin grêle. C’est dans ce but que la nature a placé entre cet intestin et le cæcum une valvule très résistante que l’on nomme, à cause de sa position, valvule iléo-cæcale. On l’appelle aussi valvule de Bauhin , du nom de l’anatomiste suisse, qui passe généralement, quoique à tort, pour l’avoir le premier découverte. Elle a reçu enfin le nom, imagé, de barrière des apothicaires , pour indiquer que là s’arrête l’empire de la seringue. Cette valvule est, en effet, disposée de telle sorte que, laissant passer les matières qui cheminent de l’intestin grêle dans le gros intestin, elle s’oppose au retour ou reflux de toute matière du cæcum dans l’intestin grêle. Elle s’y oppose d’autant plus énergiquement que la distension du gros intestin a pour effet de la rendre plus rigide.
Ce n’est point assez que les matières contenues dans le gros intestin ne puissent rétrograder dans l’intestin grêle; il faut encore qu’elles gagnent la partie terminale du tube digestif. Elles cheminent dans ce sens, sous l’influence du mouvement péristaltique, que nous retrouvons ici encore prédominant sur
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le mouvement opposé. Elles traversent ainsi, plus ou moins lentement, les différentes parties que les anatomistes distinguent dans le gros intestin, et qui sont, après le cæcum (fig. 31) : le côlon lombaire droit ou côlon ascendant [h], le côlon transverse (gg) ou arc du côlon , enfin le côlon lombaire gauche , ou côlon descendant [i). Au sortir de ce dernier, elles s’engagent dans la partie qui plonge dans le bassin, en décrivant des flexuosités que l’on nomme l’S iliaque du côlon. Elles arrivent enfin à la partie terminale du gros intestin (c), que l’on nomme rectum, dénomination inexacte, car le mot rectum en latin veut dire droit, et la partie de l’intestin à laquelle s’applique cette dénomination, est, au contraire, fort incurvée.
Voici donc les matières qui composent le résidu de la digestion arrivées à la fin du tube intestinal, qui les expulse, quand leur accumulation est devenue gênante.
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Dans tout ce qui précède nous avons parlé uniquement de la digestion des aliments solides. Nous avons évité, à dessein, de parler des boissons. En terminant le chapitre de la digestion nous allons examiner ce que deviennent les boissons introduites dans l’estomac.
Les boissons (nous désignons sous ce nom les liquides qui ne peuvent fournir aux organes digestifs ni chyle, ni chyme, et qui sont essentiellement composées d’eau, mélangée quelquefois de matières alcooliques et d’autres), les boissons sont absorbées par les veines de l’estomac, et surtout par les veines de l’intestin grêle.
Les veines de l’estomac, réunies à celles de l’intestin, du pancréas et de la rate, aboutissent à la veine porte , qui amène le sang au foie. Le liquide complexe résulant de la réunion des boissons arrive donc au foie par la veine porte. Après avoir traversé toute la substance du foie et séjourné quelque temps dans cet organe, le sang sort de ce gros viscère par les veines hépatiques, qui aboutissent à la veine cave inférieure, et il se trouve ainsi mêlé au sang de la circulation générale.
Nous n’avons pas besoin d’ajouter qu’un organe particulier, le rein, est chargé de séparer du sang la partie aqueuse prove-
nant des boissons, et que cette partie aqueuse est ensuite évacuée par Tappareil urinaire.
La manière dont les boissons sont absorbées par les organes digestifs, explique la rapidité de l’ivresse provoquée par les boissons alcooliques. A peine introduites dans le tube digestif, les boissons alcooliques passent de l’estomac et de l’intestin grêle dans le sang de la veine porte, traversent le foie, puis le cœur et le poumon, et arrivent au cerveau, sur lequel elles exercent leur action excitante ou narcotique. La rapidité de l’action stupéfiante des vapeurs d’éther et de chloroforme, employées comme moyen d’abolir la douleur, pendant les opérations chirurgicales, s’explique de la même manière.
Les veines de l’estomac et celles de l’intestin grêle n’absorbent pas seulement les liquides aqueux pris dans le repas. Bien que l’expérience directe ne l’ait pas démontré en ce qui concerne les veines de l’estomac, il nous parait probable que les veines de l’estomac et celles de l’intestin grêle absorbent également les produits albuminoïdes solubles, les produits peptoniques, qui résultent de l’action du suc gastrique sur les viandes.
En même temps que les matières albuminoïdes solubles et les matières peptoniques provenant de la digestion des viandes, les veines de l’estomac et celles de l’intestin grêle absorbent toutes les matières solubles apportées par les aliments. Le sucre, qui entre pour une portion si notable dans notre alimentation, existe en dissolution dans les liquides qui remplissent l’estomac et l’intestin grêle. Par conséquent, le sucre est absorbé dans ces organes par les veines. Il passe dans la veine porte, traverse le foie, et après avoir séjourné quelque temps dans ce viscère, en sort, pour se jeter dans les veines hépatiques et arriver enfin dans la veine cave inférieure.
Le sang qui remplit le tissu du foie est donc chargé de sucre. Ce sucre stationne quelque temps dans le foie,’ dissous dans le sang, qui l’a apporté des veines de l’estomac et de l’intestin grêle.
Avec ces simples lignes, cher lecteur, vous avez l’explication de la prétendue propriété de sécréter du sucre qui a été accordée au foie par Claude Bernard. Selon nous, le sucre n’est nullement sécrété par le foie : il est tout simplement introduit dans le foie par l’alimentation.
Il serait étrange que la nature eût donné à un organe quel-
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conque le soin de fabriquer une substance que les aliments fournissent en quantité surabondante à notre économie. La nature ne tombe pas dans ces contradictions, dans ces répétitions; elle ne commet pas — qu’on nous permette cette expression — de ces pléonasmes fonctionnels. Le foie repose immédiatement, par sa face inférieure, sur l’estomac, organe qui, au moment de la digestion, chez l’homme, est rempli de liquides sucrés. Supposer que le foie se donne la peine de fabriquer, de sécréter, une substance qu’il a, pour ainsi dire, sous la main, cette idée ne saurait venir à la nature, qui est la logique en action.
Remarquez bien, du reste, que le foie est déjà le théâtre d’une sécrétion qui n’a rien de mystérieux ni de latent : c’est celle de la bile. Le sang qui s’introduit dans le foie ne renferme point les éléments de la bile. Au contraire, le sang qui pénètre dans le foie renferme déjà du sucre. De plus on ne trouve dans le foie qu’un seul genre de cellule, ce qui indique que cette glande, comme les autres glandes de l’économie, n’est anatomiquement organisée que pour une seule sécrétion.
La fonction glycogénique du foie , sur laquelle Claude Bernard a tant disserté dans ses livres et dans ses cours, est donc insoutenable. J’ai combattu le premier cette théorie, par des recherches expérimentales qui ont laissé leurs traces dans la science, et l’on me permettra de rappeler brièvement ici les travaux que j’ai publiés sur cette question de 1855 à 1857.
Le fait fondamental qu’invoquait Claude Bernard pour attribuer au foie la propriété de sécréter du sucre, c’est qu’il n’existait point, selon lui, de sucre dans le sang de la veine porte d’un animal exclusivement nourri de viande. Pour le prouver, Claude Bernard ouvrait l’abdomen d’un animal en état de digestion d’un repas de viande ; il dégageait la veine porte qui amène au foie le sang des veines de la plupart des viscères abdominaux; il y pratiquait une saignée, et recueillait le sang de cette veine. Ce sang, d’après Claude Bernard, ne renfermait point de sucre; l’analyse chimique le démontrait. Or, comme le foie est toujours rempli de matière sucrée, il fallait bien admettre qu’à cet organe était dévolue la propriété de fabriquer du sucre pour les besoins de l’économie.
Tel était l’état de la question, lorsque, en 1855, j’entrepris de démontrer le peu de fondement de la théorie de Claude Bernard. Je refis l’expérience fondamentale de ce physiologiste, c’est-à-
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dire je recueillis, sur des chiens vivants, exclusivement nourris de viande, le sang de la veine porte; puis, soumettant ce sang à l’analyse chimique, je montrai que ce sang renfermait du sucre.
La fonction glycogénique était ainsi ruinée par sa hase. Aussi Claude Bernard nia-t-il énergiquement le fait de l’existence du sucre dans le sang de la veine porte chez les animaux carnivores. Une commission de l’Académie des sciences fut désignée, et je répétai devant cette commission l’expérience consistant à recueillir le sang de la veine porte d’un animal nourri de viande, et à démontrer la présence du sucre dans le sang de cette veine. La commission de l’Académie ne put que constater le fait, dans son rapport, lu dans la séance du 18 juin 1855 L
Claude Bernard, qui avait commencé par nier le fait de la présence du sucre dans le sang de la veine porte des animaux nourris de viande, et d’ailleurs dans le sang de toute l’économie animale, a fini, non seulement par admettre le fait, mais par en faire la base d’une nouvelle théorie. Dans ses Leçons sur le diabète, publiées en 1877, ce physiologiste proclame ce qu’il avait tant contesté en 1855, à savoir qu’il existe du sucre, non seulement dans le sang de la veine porte, mais dans le sang de toutes les parties du corps.
Seulement, d’après lui, le sucre provient d’une substance qu’il appelle glycogène , qui serait sécrétée par le foie et s’accumulerait dans cet organe. C’est par la transformation progressive du glycogène en sucre, transformation opérée dans le foie, que se produirait le sucre que l’on trouve toujours dans le foie et dans le sang.
Le prétendu glycogène de Claude Bernard n’est, comme l’a prouvé M. André Sanson, en 1858, qu’une sorte de dextrine provenant des matières amylacées à demi digérées dans l’intestin, et qui s’introduisent dans le foie, avec le sang de la veine porte, pendant la digestion1 2.
Une expérience que Claude Bernard fit, à la fin de l’année 1855, pendant le cours de notre discussion, frappa beaucoup les
1. L’Académie des sciences de Paris décerna, en 1856, à l’auleur de cet ouvrage un des prix de 500 francs de la fondation Montyon (médecine et chirurgie), pour ses Recherches de la présence du sucre dans le sang.
2. De l'origine du sucre dans l'économie animale ( Annales des sciences naturelles. Avril 1858, pages 250 et suivantes).
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physiologistes. Claude Bernard prit le foie d’un animal, le hacha en morceaux, et lava ce foie haché dans l’eau froide, jusqu’à ce qu’il ne renfermât plus de sucre. Il abandonna pendant quelques jours ce foie haché au contact de l’air et de l’eau, et constata, au bout de ce temps, que le sucre existait *de nouveau dans cette masse lavée. D’où venait le sucre dans cette expérience? Du foie
qui a la propriété, même après la mort, de sécréter du sucre, disait le professeur du Collège de France. Nous répondons, nous, que ce sucre provient tout simplement de ce qu’il existe dans le foie de la dextrine, c’est-à-dire une sorte de fécule plus ou moins soluble, apportée par l’alimentation, et que, sous l’inlluence de l’air et de l’eau, cette fécule se change en sucre, par la fermentation.
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Ainsi s’explique l’expérience de Claude Bernard, qui produisit comme un coup de théâtre au milieu de notre discussion, qui égara l’opinion, mais dont on se rend compte avec la plus grande facilité par l’existence de la dextrine dans le foie. Dans cette expérience, l’eau employée au lavage du foie, enlève la bile et le sucre, mais laisse la dextrine, le prétendu glycogène , lequel se transforme en sucre, au bout de quelques jours.
Prétendre, en effet, que le foie peut, après la mort, fabriquer du sucre, admettre une sécrétion post mortem, serait se combattre soi-même, car les fonctions physiologiques sont le propre des êtres vivants. La mort abolit toutes les fonctions, et une sécrétion posthume, une sécrétion qui s’exercerait sur le corps mort, ne serait qu’un phénomène cadavérique, un effet de décomposition putride, c’est-à-dire l’opposé direct d’une fonction de l’économie vivante.
Cette expérience ne prouve donc nullement l’existence de la fonction glycogénique du foie. Elle pourrait, avec plus de logique, être invoquée pour prouver la non-existence de cette fonction.
Dans le traitement de la maladie connue sous le nom de diabète, on a bien la preuve que le sucre qui existe dans l’économie vivante provient de l’alimentation, et non d’une autre source. Lorsqu’un diabétique qui rend par les urines de 80 à 90 grammes de sucre par 24 heures, est soumis au traitement recommandé par le professeur Bouchardat, traitement qui consiste à supprimer le régime féculent et sucré, c’est-à-dire le pain, les pâtes amylacées, les fruits, etc., on voit, au bout de trois ou quatre jours à peine, le sucre disparaître en très grande partie de l’urine. De 80 à 90 grammes par 24 heures, il tombe à 3 ou 4 grammes. A-t-on enlevé le foie à ces malades? Non. On n’a fait autre chose que supprimer de leur régime alimentaire les matières féculentes et sucrées. Et si le malade, ne pouvant se faire au régime purement animal, revient à son alimentation habituelle, s’il se remet à manger du pain, des pâtes farineuses, des fruits, etc., le sucre reparaît aussitôt dans ses urines et dans la même proportion qu’auparavant. Peut-on nier qu’une substance dont l’apparition et la disparition dans un liquide de l’économie est liée à la présence ou à l’absence de l’alimentation féculente, ne doive son origine à celte même alimentation?
Par ces diverses considérations, on pensera sans doute, avec
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nous, que c’est à tort que la fonction glycogénique du foie continue de figurer dans les ouvrages de physiologie.