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CHAPITRE II La pensée

La vérité et Ferreur,

Les facultés fondamentales de Tesprit sont la pensée, le sentiment et la volonté.

La psychologie met volontiers la pensée au-dessus du sentiment. Nous verrons comment il faut conclure. Pour rinstant, nous sommes dans la pure analyse des facultés de Tâme, telles qu'elles apparaissent avec évidence.

La pensée est la faculté de l'esprit qui engendre la connaissance, qui cherche la vérité et la certitude. La connaissance embrasse les manifestations fausses de

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la conscience aussi bien que les manifestations vraies; je sais des choses inexactes. La pensée comprend nos connaissances vulgaires et nos connaissances scientifiques, nos opinions, nos préjugés, nos conjectures, nos croyances, les définitions, les classements, les démonstrations. La pensée est impassible, le sentiment est émotionnel. La pensée, pour être sûre d'elle-même, doit se débarrasser des préjugés qui aveuglent, des habitudes qui captivent, des intérêts qui fascinent.

La pensée [)rocède par analyse et par synthèse. L'analyse lui montre d'abord l'objet pensé et le sujet pensant. Entre l'esprit et la réalité, il y a un rapport qui est juste ou faux; de là, la vérité et l'erreur qui signalent la relation exacte ou inexacte, positive ou négative de l'esprit avec l'essence propre des choses.

Les instruments de la pensée.

Les instruixients de la pensée sont :

Fimagination, la raison et la réflexion ou entendement.

L'imagination.

L'imagination présente les idées sous la forme d'une image ou d'un symbole. - C'est une faculté bornée par les limites de notre nature. Ces limites sont marquées par la notion de la dimension.

Nous ne comprenons tout à fait que ce qui a au plus trois dimensions comme notre corps. Au delà du relatif et du mesurable, notre imagination est arrêtée; elle est impuissante à saisir les catégories les plus simples de la raison, telles que l'essence, l'infini et l'absolu.

Nous comprenons bien que nous pouvons toujours ajouter une certaine lon-

gueur à une longueur déterminée, puis une nouvelle longueur et ainsi de suite, et nous disons que la ligne droite est infinie, mais il nous est impossible de concevoir cette ligne droite; elle se perd dans la brume. A plus forte raison, nous ne pouvons nous figurer Dieu.

Nous nous faisons une idée de ses attributs, sa personnalité nous échappe.

L'imagination se contente alors d'un symbole (w même d'un mot. Les anciens symbolisaient la vie infinie par un serpent qui se mord la queue, symbole qui est encore en usage dans les mathématiques 00 .

L'imagination forme en nous un monde d'images analogue au monde des corps. Elle peut avoir une influence heureuse ou malheureuse sur notre vie, suivant qu elle a été bien ou mal dirigée dès l'enfance. Bien cultivée, elle est un

puissant auxiliaire pour la science, pour Tart, pour la vertu, pour toute l'activité spirituelle : elle est la source de l'invention, du pittoresque, de Tenthousiasme ; elle est la mère des hypothèses ingénieuses et des créations poétiques; elle est la Muse de l'idéal qui s'élève audessus de la réalité vulgaire. Déréglée et corrompue, au contraire, elle devient la folle du logis, la séductrice du cœur, la causé principale des illusions, des superstitions et des passions. Il faut donc que chacun dirige son imagination, la développe en harmonie avec la réflexion et la raison, la règle et la gouverne sous peine d'être l'esclave de ses propres fantaisies. Les caractères fantasques, les talents bizarres, les esprits extravagants sont ceux qui, au lieu de dominer leur imagination, sont dominés par elle.

Il importe donc de faire l'éducation

de Timagination. La famille, le culte, l'école et la caserne y participent puissamment. Si l'imagination est salie par des images grossières, gâtée par de mauvaises lectures, il n'y a pas de doute qu elle soit hostile à la moralité, mais elle est d'autant plus favorable aux mœurs, quand elle est épurée par l'idéal.

La psychologie distingue l'imagination créatrice, l'imagination reproductive, l'imagination poétique et l'imagination chéraatique. Les trois premières se comprennent d'elles-mêmes. La quatrième appelle quelques explications.

On appelle chême ou schéma la repré^ sentation d'une notion abstraite, d'une espèce ou d'un genre. Kant dit que le chéme est l'image d'un concept. Ainsi le genre auquel les réalistes de la scolastique attribuaient une existence réelle

peut être représenté par un chéme.

Nous ne connaissons que des espèces d'arbres, le chêne, le hêtre, le sapin, mais si nous dessinons un tronc, des racines, des branches, des feuilles, c'est le chême d'un arbre.

L'idéal est le chême d'une idée. L'idée est un principe intelligible, l'idéal est l'idée incarnée. C'est la raison qui donne l'idée, mais l'imagination la revêt d'une forme sensible et en fait un idéal qui éclaire la voie de l'homnie. L'imagination chématique engendre la famille idéale, la société idéale. La perfection n'existe qu'à l'état de chême, mais montrer par exemple le soldat idéal n'est pas indifférent. L'homme, disait Malebranche, doit tendre à la perfection, sans jamais y prétendre. L'idéal est un terme de comparaison, une base pour l'appréciation delà réalité; il est l'étalon

fixe qui doit servir à mesurer et à peser toutes les manifestations de l'activité humaine, les œuvres scientifiques et artistiques, les mœurs, les législations et les institutions de la société. Pour juger ce qui est, il faut savoir ce qui doit être; pour connaître la valeur de la famille actuelle ou de la société moderne, il faut connaître la famille idéale et la société parfaite. La connaissance de l'idéal est la condition fondamentale du progrès et l'auxiliaire indispensable de la Politique.

Dans l'éducation de l'imagination, il importe de bien préciser le rôle de l'idéal. Il ne s'agit pas de former des rêveurs et des utopistes. En politique, on appelle radicaux des hommes qui se sont forgé un certain idéal et qui en réclament la réalisation sans tenir compte de l'état de la société au moment où ils brandissent leur drapeau. Ces

hommes sont malfaisants, bien que leur idéal soit souvent admirable; c'est qu'ils n'ont pas la notion exacte de la réalité, c'est-à-dire le sens pratique. Un idéaliste peut même devenir un véritable révolutionnaire.

L'idéal est un phare qui éclaire le chemin, mais ce chemin est semé d'obstacles, bordé de fossés. Celui qui marche le nez en l'air, les yeux fixés sur la lumière, va butter contre les obstacles ou tombe dans les trous.

La raison.

a II y a en moi, dit Fénelon, quelque chose qui m'inspire à toute heure, pourvu que je l'écoute, et je ne me trompe jamais qu'en ne l'écoutant pas.

Ce qui m'inspire me préserverait sans cesse de l'erreur, si j'étais docile et sans

précipitation. Cette règle intérieure est ce que je nomme ma raison. » Cette définition semble heureuse. La raison est donc la lumière intérieure qui nous fera connaître la vérité si l'entendement ne nous induit pas en erreur. C'est l'entendement qui est sujet à Terreur, même à propos de la sensation, phénomène bien moins discutable qu'une idée.

L'entendement s'égare quand il ne rapporte pas la sensation à sa cause réelle ou se prononce sur la cause, sans tenir conîpte des lois auxquelles sont soumis les phénomènes de la sensibilité. C'est en ce sens que la raison ne se trompe pas.

C'est nous qui nous trompons. Nous sommes myopes ou presbytes dans le domaine de la raison, comme nous le sommes avec les yeux de notre corps.

La raison c'est la lumière de l'esprit.

L'entendement c'est la vue qui est plus

ou moins bonne. Distinction subtile, dira-t-on? Non pas. Il y a la lumière du soleil qui éclaire les choses et qu'aperçoivent les animaux; il y a la lumière de la raison, soleil des esprits, qu'aperçoivent seulement les hommes. La raison humaine est, du reste, bornée comme l'imagination, la raison absolue étant l'apanage de Dieu seul. II y a des .limites à la portée de la lumière du soleil comme à celle de la lumière de la raison. A un certain moment commence le demi-jour. Quand on dit que Dieu est l'inûni intelligible, cela ne veut pas dire que la raison puisse atteindre l'infini.

Beaucoup de philosophes, tel Hegel, veulent arriver à la conscience de l'absolu; ils suppriment la limite; les positivistes la placent trop près.

L'entendement (au point de vue subjectif).

L'attention. — La perception. — La détermination.

L'entendement ou réflexion analyse les révélations des sens et de la raison.

C'est la faculté de comprendre, de juger, de raisonner, de conclure, d'abstraire.

Toutes les combinaisons de la pensée appartiennent au cercle de son activité.

L'entendement varie selon les races et les individus, se développe à divers degrés d'après les dispositions qu'on apporte en naissant et le milieu qu'on occupe dans la vie, d'après l'éducation et l'instruction, et caractérise ainsi les inégalités intellectuelles des esprits.

Les fonctions de l'entendement sont l'attention, la perception et la détermination.

Cultiver chez ses élèves la faculté

d'attention est le premier but que doit chercher à atteindre le maître. De même que dans les exercices destinés à développer les muscles, le résultat n'est pas obtenu si Ton dépasse le degré de fatigue que peut supporter le corps sans inconvénient, de même la faculté d'attention s'émousse, au lieu de s aiguiser, si l'on ne gradue pas avec soin les efforts demandés à l'esprit. L'enfant à qui l'on impose un nombre d'heures d'attention que son cerveau ne saurait supporter, renonce à l'effort et remplace l'attention par son apparence, l'immobilité. C'est l'école elle-même, par l'excès de ses exigences, qui accoutume l'enfant à regarder la classe comme le temple de l'inattention. Quand l'adolescent arrive dans les classes supérieures, le mal est fait.

On a voulu remédier à ce vice par

renseignement intuitif; il n'est pas prouvé que la solution soit bonne.

Accoutumer Tenfant à s'instruire sans peine, ce n*est pas soumettre sa faculté d'attention à un entraînement rationnel.

Le conscrit n'ayant appris à l'école primaire que Tiriattention, la lâche de l'éducateur militaire est tout d'abord de le transformer en un soldat attentif. Il y faut une certaine légèreté de main, sinon Ton ne provoque que la crainte et la stupeur.

La seconde fonction de l'entendement est la perception. C'est l'acte de l'esprit qui saisit, atteint, conçoit l'objet sur lequel s'est portée son attention. La perception est une fonction très variable de la pensée : les uns saisissent avec rapidité et clarté, les autres avec lenteur et confusion ; ceux-ci comprennent mieux lès principes, ceux-là les faits ou

les rapports ; tantôt on passe subitement au-dessus des intermédiaires qui attachent un argument à ses conséquences éloignées, tantôt on a besoin de suivre pas à pas la série des notions qui composent un raisonnement. C'est ce qui amène Pascal à classer les hommes en quatre catégories : ceux qui ont l'esprit géométrique, ceux qui ont l'esprit de finesse, ceux qui ont les deux esprits, et les esprits faux qui ne sont jamais ni fins ni géomètres : « Les géomètres, qui ne sont que géomètres ont l'esprit droit, mais pourvu qu'on leur explique bien toutes choses par définition et principes : autrement ils sont faux et insupportables, car ils ne sont droits que sur les principes bien éclaircis. Et les fins, qui ne sont que lins, ne peuvent avoir la patience de descendre jusque dans les premiers principes des choses spécula-

tiveset d'imagination, qu'ils n'ont jamais vues dans le monde, et tout à fait hors d'usage. » En somme, les géomètres et les fins sont incomplets et pour les compléter, l'éducateur se conduira suivant la portée de l'âme qu'il a en main, comme dit Montaigne. Les géomètres doivent prendre le contact avec la littérature et l'art, les fins étudier les mathématiques.

« Le sensualisme, fait remarquer M. Tiberghien, est en défaut en confondant la sensation et la perception : les sens ne perçoivent pas, mais sont l'instrument de la perception sensible, comme la raison est l'instrument de la perception suprasensible. »

La troisième fonction de l'entendement est la détermination, qui conclut.

Elle résulte de l'union de l'attention et delà perception, appliquées successivement à toutes les faces de la réalité.

L'entendement (au point de vue objectif).

— La notion. — Le jugement. — Le raisonnement.

Les opérations de rentendement sont les divers aspects de la pensée considérée dans ses œuvres ou déterminée par la nature des choses. Elles sont au nombre de trois : la notion, le jugement et le raisonnement.

La notion est la plus simple des opérations de rentendement; elle s'exprime dans le langage par le substantif.

Le jugement est la perception d'un rapport entre deux notions. Le terme du langage qui correspond à Topération du jugement est le verbe : la richesse du verbe dans une langue accuse l'étendue de la faculté de juger.

L'étude de la langue actuelle, par comparaison avec celle du siècle de LouisXI V,

montre la très grande augmentation du nombre des substantifs et la diminution du nombre des verbes. Nous avons plus de notions, mais notre faculté de juger est moindre. Là où Molière emploie dix verbes différents, nos contemporains se contentent du verbe faire, et c*est toute une étude pour Tapprenti écrivain d'enrichir de verbes son vocabulaire; la servante de M™« de Sévigné en avait plus que nous à sa disposition.

Le raisonnement est la perception d*un rapport entre des Jugements. Le jugement formulé grammaticalement se nomme proposition. Les éléments du langage qui expriment les rapports des propositions entre elles sont les conjonctions.

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