CHAPITRE m
Le sentiment.
Le plaisir et la peine.
La seconde qualité fondamentale de l'esprit est le sentiment qui est la source de nos émotions. Tout ce qui affecte, trouble, agite, remue, exalte ou accable l'esprit concerne le cœur. L'esprit procède par analyse, le sentiment par synthèse. Dans l'émotion, le sujet et l'objet s'unissent ou se repoussent complètement. De là, le plaisir et la peine. Ce qui est vérité et erreur pour la pensée est joie et douleur pour le sentiment. Cela ne veut pas dire que la vérité provoque
la joie et l'erreur la peine. C'est souvent le contraire que l'on constate. 11 s'agit seulement de caractériser les deux domaines. Le sentiment trouve sa fin dans la félicité du sujet et la pensée dans la détermination de l'objet.
L'habitude,
Le sentiment joue dans la vie un plus grand rôle que la pensée, et la preuve, c'est que l'habitude est un état de sentiment et non un état de pensée. Or, les habitudes forment les neuf dixièmes de l'existence. Rompre avec l'habitude provoque la peine. Aussi le sentiment est-il plus conservateur que la pensée.
11 ne faut pas confondre l'instinct et l'habitude. 1/instinct est inné, aveugle, immuable, conforme à la nature, tandis que l'habitude est acquise, bonne ou
mauvaise, accompagnée ou privée de réflexion et susceptible de variation.
L'instinct est combattu ou développé par l'habitude. L'instinct charnel, si l'on s'y abandonne, engendre l'immoralité, qui n'est qu'une habitude de vice; il est combattu par la chasteté, qui n'est sûre d'elle même que quand elle est une habi • tude de vertu. L'instinct est la voix de notre nature corporelle, l'habitude est une seconde nature; elle cherche à se maintenir comme l'instinct, elle restreint et régularise l'activité et entraîne souvent la volonté à notre insu. Les habitudes peuvent naître de notre volonté ou de la direction qu on imprime à nos sentiments. Quand l'habitude est enracinée, on l'appelle routine. Toute l'ancienne éducation militaire était fondée sur rétablissement d'une routine bienfaisante; l'esprit militaire était un
sentiment routinier, fruit d'un séjour prolongé à la caserne, Thabitude créant une communauté de sentiments entre les plus jeunes et les plus anciens soldats. Aujourd'hui, il faut prévoir la réduction du temps de service, et, dès lors, Tofficier doit se préoccuper de développer Tesprit militaire que jadis chacun respirait à la caserne, sans que personne songeât à la psychologie des troupes et qui, d'ailleurs, pour ce motif même, avait ses défauts.
Dès qu*une habitude est acquise, elle ne peut plus se perdre sans un déchirement intérieur, sans une souffrance qui nous répugne. C'est pourquoi le sentiment est une faculté de conservation, une puissance traditionnelle dans la vie individuelle et par conséquent dans la vie sociale. Le sentiment est fidèle aux usages qui régnent dans la famille, aux
coutumes qui sont établies dans la société, il s'accommode mieux de la religion que de la philosophie et craint les innovations comme des perturbations. 11 maintient le niveau qui existe entre les membres de la famille humaine comme force de cohésion.
L'exemple.
Le sentiment, avons-nous dit, procède par synthèse et non par analyse, il prend Tobjet tel qu'il est, se l'assimile malgré ses défauts ou le rejette malgré ses qualités, selon que l'ensemble lui platt ou lui déplaît. C'est ainsi qu'un exemple qu'il a sous les yeux frappe Thomme plus vivement qu'un raisonnement.
L'exemple sans doute agit sur l'esprit, mais il fait surtout impression sur le sentiment. L'être le plus inculte
subit Tascendant de Texemple. L*homine est influencé par tout ce qui Tentoure et la plupart du temps sans se rendre compte de celte action.
L'exemple peut être fécond ou pernicieux. Cet esprit militaire d'autrefois, qui était un état de sentiment dans lequel n'intervenait pas la raison, alliait certains vices aux mâles vertus guerrières. On admettait volontiers qu'un bon militaire peut être passablement buveur, assez débauché et tout à fait brutal, et les exemples ne manquaiefit pas pour confirmer dans cette idée les jeunes soldats et les sous-lieutenants frais émoulus de l'Ëcole militaire. Ces exemples, qui souvent partaient des chefs, étaient contagieux. En Allemagne, les coups pleuvaient et l'on était persuadé que le supérieur qui ne frappait pas le soldat en faute manquait d'esprit mili-
taire. Il a suffi d*un ordre de TEmpereur pour faire disparaître cet abus, ordre inspiré par un sentiment de l'esprit militaire évidemment supérieur à ce que l'habitude et le mauvais exemple avaient produit. L'exemple issu d'un sentiment motivé par des aspirations élevées est la meilleure des leçons. L'officier qui a le sentiment de son rôle social grandira en prestige. Il importe que l'exemple qu'il donne soit permanent et que par conséquent le sentiment qui le conduit soit habituel. Cette habitude crée la noblesse du caractère.
Les choses sensibles et supra-sensibles, les vices et les vertus, les arts et les institutions agissent sur l'âme, surtout par l'exemple, avant qu'on les connaisse exactement et y déposent dès l'enfance le germe de l'harmonie ou de la discorde.
Les fonctions du sentiment. — Uincli" nation. — L'attachement. — La pénétration.
L'inclination correspond à l'allention. Elle est souvent inconsciente.
Les affections se forment souvent en nous à notre insu, et n'attirent nos regards que lorsqu'elles éclatent avec impétuosité ou qu'elles rencontrent un obstacle qui nous engage à nous replier sur nous mêmes. L'esprit humain possède à un haut degré le pouvoir de se livrer à la joie et à la douleur ou de refuser son adhésion au penchant qui le sollicite; ce pouvoir grandit avec le sens intime et sert de mesure à la fermeté de la volonté.
La seconde fonction du sentiment est
rattachement qui correspond à la perception de la pensée; c'est Tacte par lequel Tesprit s*unit intimement à Tobjet de son inclination ou le prend à cœur.
Ce qui est distinction et lumière pour rintelligence est assimilation et chaleur pour le sentiment; la pensée dans la perception se tient à distance de l'objet pour l'analyser à loisir, le cœur s'en approche et se confond avec lui. Sans attachement, point de pénétration : le sentiment reste faible, superficiel, fugitif.
La troisième fonction du sentiment est la pénétration qui correspond à la détermination de la pensée : c'est l'acte par lequel l'esprit s'identifie de plus en plus à l'objet auquel il s'attache. L'activité propre du cœur arrive à son terme, quand le sujet et l'objet ne font plus qu'un ou vivent l'un dans l'autre. Le sen-
timent alors atteint toute sa force et toute sa plénitude ; Témotion est vive et profonde.
Une simple inclination pousse un jeune homme à suivre la carrière des armes; peu à peu, il s'attache à son métier, enfin, il en est pénétré; l'amour de la patrie, le culte du drapeau sont pour lui ce que sont pour le prêtre l'amour de Dieu et la dévotion à la croix.
Quand le sentiment n'est pas développé en harmonie avec la pensée, il peut encore être énergique, mais dégénère en passion. C'est ainsi que le dévouement à son maître peut amener un serviteur fidèle à le suivre même sur le chemin du crime. Le sentiment religieux, s'il laisse la pensée inerte, peut s'égarer dans le fanatisme ou se dégrader dans la superstition.
Les étais du cœur. — Le sentiment simple.
La lutte. — L'harmonie.
Les états du cœur correspondent aux états de Tesprit, à la notion, au jugement et au raisonnement. D*abord les sentiments simples, puis leur comparaison, enfm la résultante des sentiments complexes.
Un seul sentiment peut remplir une vie, mais c'est très rare. D'ordinaire, plusieurs sentiments sont en présence :
s'ils se concilient, le troisième état s'établit de lui-même, il y a harmonie de sentiments; s'ils ne se concilient pas, s'ils sont contradictoires, ce qui arrive la plupart du temps, il y a lutte intérieure. Toute la littérature vît de cette lulte et les auteurs se divisent en deux camps : ceux qui donnent la victoire au sentiment le plus noble, tel Corneille,
dont les héros écoutent avant tout la voix de l'honneur, de la clémence, du patriotisme ou de la foi ; et les auteurs qui, au contraire, soucieux de montrer la faiblesse humaine, nous font assister au spectacle de nos agonies morales et de nos chutes définitives, tels Racine et la plupart des auteurs contemporains.
Assurément, Tissue de la lutte est douteuse et quand on a réussi à pénétrer un jeune cœur d*un sentiment noble, ce sentiment se mêle presque toujours à des sentiments vulgaires et désordonnés, sans exercer sur eux la moindre influence. II faut tâcher de développer la troisième opération du sentiment et introduire Tharmonie dans l'activité affective, sinon à un moment donné les sentiments vulgaires prendront le dessus.