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CHAPITRE IV

Classification des sentiments.

Sentiments fortifiants et sentiments débilitants.

Les sentiments fortifiants ou vivifiants excitent nos forces et favorisent notre développement : tels sont les sentiments de la liberté et de la dignité humaines, de l'immortalité de Pâme, les sentiments du bien, du beau, du juste, du vrai, les sentiments de l'idéal, de Fespérance, du courage, de l'amour, de l'amour de la patrie. Tous les sentiments qui ont pour objet les qualités

morales et les biens de la raison sont vivifiants.

Ces sentiments donnent à l'homme la conscience de son rôle privilégié dans la création. Les écrivains qui cherchent à lui persuader qu'il n*est qu'une brute, vouée aux fatalités de l'instinct héréditaire, le désarment pour la lutte contre le mal. Pour être armé contre le mal et vaincre les difficultés de la vie, il faut avoir confiance en soi-même et dans la bonté de Dieu. Le fatalisme énerve, le matérialisme avilit.

Les sentiments débilitants ou mortifiants dépriment l'activité de l'esprit et entravent son développement : tels sont les sentiments qui accompagnent la connaissance que l'homme acquiert de son indignité, de son insuffisance, de son ignorance, de son impuissance à faire le bien, les sentiments de la crainte, de

la lâcheté, de la tristesse. Le chagrin aigrit le cœur et lui enlève la confiance; il nous montre tout ce qui nous entoure hostile et menaçant.

Certains sentiments mauvais ne sont pas débilitants, mais leur stimulant est funeste pour Tâme comme Talcool pour le corps, tels la haine, le mépris, la jalousie, la vengeance, Fesprit de caste, l'esprit de secte, l'esprit de parti. Si l'on y regarde de près, l'esprit militaire a été, dans le passé, une sorte d'esprit de caste. Il faut qu'il soit épuré par la culture intime pour arriver à la dignité de sentiment fortifiant.

Le sentiment de soi. — Uégdisme.

Le sentiment de soi est bon et légitime, mais il doit être développé en harmonie avec les sentiments qui se

rapportent au non-moi et qu*on appelle senliments transcendants. Il n*est nullement incompatible avec l'amour de Tordre. Chacun doit se juger soi-même avec la même impartialité qu'il juge les autres. Le sentiment de soi ne devient égoïsme que quand il est cultivé contrairement à Tordre.

L'égoïsme ne consiste pas à s'estimer soi-même, mais à s'estimer au delà de sa valeur^ c'est le défaut des soldats français des provinces du Midi. Le langage vulgaire qualifie le premier degré de l'égoïsme, être content de soi; on fait Tellipso du mot « trop », car la satisfaction intime, résultat du devoir accompli, ne peut être critiquée. Le premier degré de l'égoïsme ne sera d'abord qu'un travers, mais il conduit à sacrifier Tintérêt des autres à son intérêt propre, car c'est un moyen de

se récompenser de son mérite. Le sentiment de soi, développé avec excès, dégénère en orgueil, ou besoin de domination, en vanité, ou besoin d'approbation, en présomption, ou confiance exagérée en ses forces, en arrogance, confiance exagérée en ses titres, en fatuité ou confiance exagérée en ses avantages ou son intelligence. Le sentiment de soi, borné à ce qui est permis, s'appelle amour-propre. Dire d'un homme qu'il a de l'amour-propre, c'est lui adresser un compliment, n'en déplaise aux philosophes qui font de Tamour-propre le synonyme de l'orgueil.

Les sentiments rationnels.

Les sentiments moraux.

Les sentiments moraux comprennent le contentement et le remords, l'estime

et le mépris, la reconnaissance et la vengeance, la sympathie, la charité, le sentiment de la responsabilité, de la vertu, de l'honneur, du devoir, en un mol toutes les émotions que nous éprouvons à Taspect du bien et du mal accomplis par nous ou par autrui, dans l'ensemble de nos relations. Ils ne sont pas le principe de la vie morale, mais ils sont la mesure de la moralité.

L'objet de la psychologie étant de constater des faits, il n'y a pas lieu de discuter le principe de la vie morale. A la caserne, c'est un mauvais débat. Mais le soldat sait très bien ce que c'est que la moralité, même si sa conduite est peu morale. Si le soldat acquiert le sentiment que ses chefs aiment la vertu, que, même sans encourir de punition, il perdra leur estime en fréquentant la mauvaise compagnie, que l'honneur

militaire ne se contente pas du mélange (les sentiments nobles et des sentiments vulgarres, mais exige l'harmonie dans la vie du cœur, un grand pas aura été fait pour son amélioration morale.

Les sentiments intellectuels.

Les sentiments intellectuels concernent la vérité et Terreur, la certitude et le doute, les faits et les principes, les analogies et les antinomies, la réalité et le merveilleux, en un mot la science considérée dans toutes ses parties et dans toutes ses applications.

Le sentiment pénètre bien dans ce domaine qui, au premier abord, semble seulement celui de la pensée. On peut citer comme exemple la joie de la difficulté vaincue qui éclate déjà dans les occupations de Fenfant, Tallégresse de

la découverte chez Tinventeur. C'est un bonheur d'apprendre quelque chose que Ton ignorait, c'est un chagrin de se livrer à un travail oiseux. Le professeur qui a terminé sa leçon sans donner à ses élèves le sentiment de ce bonheur, a donné une mauvaise leçon. De même l'officier cherchera à donner à ses subalternes le sentiment d'un gain intellectuel, fruit des efforts de la journée.

Les sentiments juridiques.

Les sentiments juridiques regardent les droits de l'homme, la liberté, l'association, la propriété, la famille, la commune, l'État, les obligations et les relations sociales.

Le droit est le nécessaire qui doit être accordé à chacun pour l'accomplissement de sa destinée, comme l'éducation

à Tenfant et la liberté au citoyen.

La justice est la qualité morale de celui qui réalise le droit en conscience; elle est au droit comme la bonté est au bien. L'homme a le sentiment naturel du droit; il jouit de son triomphe et souffre de sa violation, dès les premières années de la vie, avant qu'il puisse se rendre compte des princi|)es de la société.

Les sentiments esthétiques.

Les sentiments esthétiques ont pour objet le beau, Tidéal, la grâce, le sublime et leurs contraires, soit dans le domaine des arts ou de la nature, soit dans la vie intellectuelle ou morale.

Le sublime lasse, le beau trompe, le pathétique seul reste infaillible, dit Lamartine dans Graziella. Le poêle entend par là que le beau, à l'état de

notion, de jugement ou de raisonnement, c'est-à-dire le beau qui ne parle qu'à la pensée, est très incomplet; il peut tromper et même corrompre s'il entre en conflit avec le sentiment; l'esprit critique éloigne de la simplicité de cœur. Un professeur de littérature et une jeune fille pieuse lisent un sermon de Bossuet; le premier en analyse les beautés avec finesse, la seconde en ressent profondément l'émotion. L esthétique de la jeune fille est très supérieure à celle du professeur.

Les sentiments esthétiques se mêlent souvent à des seiUiments vulgaires; la vie de beaucoup d'artistes en témoigne.

Cependant le goût du .beau est le chemin de l'amour du bien, et il y a une Bonne chance que Tharmonie s'établisse enli e les sentiments esthétiques et les sentiments moraux.

De temps immémorial, les chefs d*armée s'en sont rendu compte. Léclat des cérémonies militaires et même la richesse des uniformes visent la notion du bien par le chemin du beau.

Le sentiment religieux.

Le sentiment religieux est le plus important des sentiments rationnels. Il doit s'harmoniser ayec toutes les affections de rhomme et se répandre sur elles pour les purifier et les élever. Le sentiment religieux ne repousse aucun sentiment bienveillant et n'impose d'autre sacrifice au cœur que d'aimer tout ce qui est bon et de le rapporter à Dieu comme à sa source.

Le sentiment religieux ne supporte pas la doctrine panthéiste qui identifie l'Être infini avec l'ensemble des réalités

ou des phénomènes. Il comprend Dieu comme réellement et essentiellement distinct du monde, élevé au-dessus de tout ce qui est. La personnalité de Dieu est nécessaire au sentiment de Dieu qui est beaucoup plus puissant que la pensée. J'ai pleuré et j'ai cru, dit Chateaubriand, racontant la mort de sa mère.

Le sentiment religieux est le seul qui se suffise à lui-même, et rationnellement il devrait être indépendant des accidents heureux ou malheureux de la vie et des imperfections des êtres. C'est à ce prix seulement qu'il est une force toute-puissante pour lutter contre le malheur ou la souffrance. Si le sentiment religieux n'atteint pas cette indépendance, et chez nos soldats il est obscurci souvent par des idées superstitieuses et des sentiments égoïstes qui, au lieu de rapporter le moi à Dieu, rapporleiit Dieu au moi.

une espèce de retournement bizarre, amenant des colères, des rancunes contre Dieu, néanmoins le sentiment religieux, même faussé, est une force dont réducateur militaire doit tenir grand compte. La morale et la relrgion pour le soldat, c'est un bloc, et le rôle de Tofficier n'est pas de contrôler l'orthodoxie ou la valeur philosophique des sentiments religieux de ses hommes, son rôle est d'en tirer parti au profit de la morale.

CHAPHRK V

Les passions.

La passion est un sentiment déréglé qui trouble l'esprit, aveugle l'intelligence et subjugue la volonté. Si la passion est brusque et passagère, on l'appelle émotion, telles la fureur, la terreur. L'émotion est parfois presque irresponsable et ce n'est pas une mince lâche pour l'éducaleur militaire d'en conjurer les déplorables effets. Les paniques, par exemple, échappent souvent à l'analyse. On réserve d'ordinaire le mot de passion pour un état de servitude qui exige une certaine durée. La passion

dès lors ne supprime pas noire responsabilité ; celte servitude est volontaire et consciente.

Les passions peuvent se diviser en trois classes, selon que l'intérêt subjectif a pour objet principal la satisfaction du corps, de l'esprit ou de la personne entière : les passions sensuelles, ivrognerie, débauche, libertinage ; les passions spirituelles, orgueil, vanité, et les passions personnelles qui concernent les rapports du moi avec ses semblables et avec Dieu, telles que la haine, l'envie, la jalousie, la vengeance, l'ambition et le fanatisme.

Aucune de ces passions n'est invincible.

Les passions sensuelles.

Les passions sensuelles sont le fruit d'une habitude contre laquelle on na

pas réagi; Thabitude a créé des besoins factices et ceux-ci ont la même apparence que les besoins réels. L'envie de fumer chez un homme adonné au tabac est semblable à l'appétit chez un homme à jeun; l'envie de boire de l'alcool est une soif; on songe à l'amour brutal, comme on a sommeil, quand on a pris l'habitude de satisfaire régulièrement ses instincts brutaux, de même que les yeux se ferment d'eux-mêmes à l'heure accoutumée du coucher.

Il vient un moment où l'habitude est enracinée et où il est très difficile de vaincre les passions sensuelles. Les mœurs générales de la nation et les moeurs particulières du milieu exercent sur les passions sensuelles une influence très grande. Le jour où l'opinion sera établie qu'il est honteux d'être ivre, la propagande antialcoolique aura fait un

pas énorme. A la caserne, nous en sommes arrivés aujourd'hui à celte notion heureuse. C'est le fruit des efforts des vingt dernières années. La disparition des vieux soldats et des vieux sousofBciers a été pour beaucoup dans cette cure morale.

Les soldats arrivent parfois au régiment, déjà soumis à Thabitude de Talcool, mais ils sont trop jeunes pour que cette habitude soit invétérée; la passion est curable. La suppression de la vente des liqueurs dans les cantines, la honte qui s'attache à la réputation d'ivrognerie, l'exemple de la sobriété donné par les officiers ont transformé le milieu militaire en Belgique.

Les efforts tentés pour améliorer encore cette situation visent un double but, la guerre contre l'alcool et comme conséquence la guerre contre la débau-

che. C'est, en effet, sous rintluence de la fièvre que donne Falcool que le soldat songé au libertinage. De sang-froid, il ne s^engagera pas dans le sentier du vice. Il a trop peur de revenir au village avec une mauvaise maladie.

Les passions spirituelles.

Les passions spirituelles sont l'orgueil, la vanité, la présomption, l'arrogance, la fatuité. Nous en avons dit un mot à propos du sentiment de soi. Elles sont encore les fruits d'habitudes qui ont créé des besoins factices : l'orgueilleux a le besoin de domination, passion très dangereuse au point de vue militaire, car elle engendre l'indiscipline; le vaniteux ne peut se passer d'approbation et sa passion le mène à Tindiscrétion; le présomptueux se trompe sur la

valeur de ses forcçs et il échouera dans ses tentatives; Tarrogant fera sonner ses titres et jettera des ferments de discorde dans le milieu militaire; le fat, trop confiant dans ses avantages et son intelligence, provoquera des antipathies très fâcheuses.

Les passions personnelles.

Les passions personnelles sont la haine, l'envie, la jalousie, la vengeance, Tambition et le fanatisme. Nous en avons parlé à propos des sentiments qui ne sont pas débilitants, mais dont le stimulant est mauvais. Ces sentiments deviennent des passions quand ils sont habituels.

La haine existe entre des arméps à la suite de luttes séculaires. La sagesse la condamne. Cette passion est étrangère à

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notre armée; c'est un bienfait de notre neutralité. La haine entre les individus est une passion bien rare dans le milieu chrétien; nous avouons n'en pas connaîtra d'exemple. Mais un jour peut-être elle naîtra de lenvie qu'attise avec ardeur la propagande socialiste.

L'envie est une passion complexe; non seulement la pensée et le sentiment y collaborent, mais elle est influencée par notre nature physique autant que par notre âme. L'état habituel d'envie, la constituant passion, appelle une cure longue et patiente. L'officier entreprendra cette cure pour les soldats arrivant au régiment contaminés par le milieu socialiste. Nous en reparlerons plus loin,

La jalousie, plus que tout autre sentiment, trouble l'esprit, aveugle l'intelligence et subjugue la volonté. Acciden-

telle, elle est accueillie avec indulgence parce qu'elle prend sa source dans l'amour. Mais la jalousie habituelle, la passion de la jalousie est destructive de l'amour et enfante les catastrophes.

La vengeance est une passion musulmane. OEil pour œil, dent pour dent, dit le Coran. Nous devons la méditer au point de vue de notre colonie africaine, un assez grand nombre de peuplades du Congo, ayant fait l'apprentissage de la civilisation par le contact avec les Arabes. D'autre part, comme contrepoids, les musulmans ont, au plus haut point, la religion du serment.

L'ambition a certainement un stimulant utile et, quand elle vise l'amélioration du rapport du moi avec ses semblables par le perfeclionnement du moi, elle est légitime. Si j'appelle A/B ce rapport, A étant le moi, en augmentant la

valeur du numérateur, j'augmente la valeur de la fraction et mon ambition est satisfaite dans ce qu'elle a de louable.

Mais je puis aussi augmenter la fraction en diminuant le dénominateur, c'est-à dire en procédant contre mes semblables par le dénigrement^ la calomnie, les méchantes manœuvres, en utilisant tous les mauvais penchants de Thumanité; c'est la forme gravement coupable de l'ambition. Et ainsi agit-elle, quand elle devient passion.

Il faut éclairer le soldat sur cette question. L'ambition ne doit pas chercher à obtenir l'avancement et les honneurs, mais à les mériter.

Le fanatisme fausse le rapport du moi avec Dieu, en ne laissant à Dieu qu'un de ses attributs, la toute-puissance, et en oubliant que l'intelligible Infini est le Bien absolu et le Beau absolu. Le

fanatisme se guérit par la pratique des vertus chrétiennes et surtout par la charité. Celle-ci exerce aussi son action bienfaisante sur un fanatisme qui existe et qu*on placerait de l'autre côté de l'origine, si on faisait un diagramme des passions, le fanatisme antireligieux qui supprime la toute-puissance de Dieu et confond la notion du bien avec celle de l'intérêt.

Les émotions douces de la charité remuent profondément le cœur de rhomme. Il y a des chefs de corps qui ordonnent de faire chaque jour plus de soupe qu'il n*en faut pour la troupe, et le surplus est distribué aux pauvres devant la caserne. La satisfaction des soldats devant ce spectacle est toujours très grande.

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