CHAP. XI. — DU VERBE EN GÉNÉRAL
s’appliquer au verbe substantif qui y est naturellement renfermé.
Le verbe a, dans les trois langues classiques, une très-grande variété de formes grammaticales. Il peut marquer par des flexions particulières :
1° La nature môme et le caractère particulier de l’affirmation, et comme les diverses qualités du jugement ou les divers états de l’ame de celui qui juge : le vœu ou le désir, par l’optatif: Suvoti'pirjv, possim, puissé-je ; la volonté, par l’impératif : TraTo^ov, ferito , frappe , etc. C’est ce que les Grecs appelaient Iy>cXi<7£ iç, et les Latins modi , d’où notre mot français modes (autrefois mœuf).
2° Le temps auquel l'action se rapporte : Xuco, libero , je délivre ; eXuov, liberabam, je délivrais , etc. Ces formes s’appellent des temps (^povoi, tempora).
3° La personne du sujet de la proposition (7rpo'(7ü)7cov, persona ) : ti'ôyjç, xiOyjat; — pono , ponis , ponit ; —
je place , tu places , il place.
4° Le nombre (apiOpio;, numerus ), selon que le sujet est au singulier, au pluriel, et même, en grec, au duel : ti 0£(x£v, ti0st£, Ti0£t<ji, Tt0£Tov j — ponimus, pomtis, ponuïit ; — nous plaçons , vous placez , ils placent ; et même le genre, comme dans les participes : Xutov, Xuouaa, — vie tus , vicia, — rendu , rendue .
5° L’état du sujet (Sia0£<7t<;, genus), selon que le sujet est actif ou passif, ou l’un et l’autre à la fois, etc. : xtOsvott, Tt0£Œ0ai; — ponere , — placer , être placé. Ces
différences s’appellent chez nous d’un nom moins clair que le mot grec et le mot latin correspondants, les voix .
L’ensemble de ces flexions, rangées selon un certain ordre, s’appelle conjugaison , à l’imitation d’un mot grec (auÇuYta, conjugatio), qui signifie réunion, accouplement ou arrangement symétrique.
Reprenons maintenant chaque partie de la conjugaison pour l’examiner plus spécialement.
§ 2. ;Des Modes.
On divise d’ordinaire les modes en modes personnels et modes impersonnels, selon qu’ils marquent ou ne marquent pas la différence des personnes 53. Les modes personnels sont : l’indicatif, l’impératif, le subjonctif, communs aux trois langues; l’optatif, particulier au grec, le conditionnel, particulier au français. Les modes impersonnels sont l’infinitif et le participe, communs aux trois langues. Le latin possède seul ce qu’il appelle gerundivum et supinum , le gérondif et le supin
On peut rattacher au participe les adjectifs verbaux grecs en zéoç, comme 7rpaxTeo;, qui répond au latin agendus , et les adjectifs verbaux latins en bundus , tels que vagabundus , qui expriment l’idée d’une action habituelle et prolongée, c’est-à-dire, pour l’exemple ci-dessus, un peu plus que l’idée comprise dans le simple participe vagans 55.
L’optatif et le conditionnel ne servent pas seulement aux usages que leur nom rappelle. L’optatif grec (suxtlxti) n’est très-souvent qu’une sorte de subjonctif marquant la subordination d’une proposition à une autre, comme dans : Traprjv iva ÏSotjxt (a). D’un autre côté, l’idée de vœu, si elle ne s’exprime que par un mode spécial dans la conjugaison latine ou dans la conjugaison française, se traduit trèsfacileînent par un subjonctif en latin, et, en français, par un conditionnel, soit seul, soit précédé de la particule que : j3ouXotfjiy]v, velim , je voudrais , ou que je voudrais! Quelquefois le latin aussi est obligé d’ajouter au subjonctif le mot utinam ou quelque autre mot de même valeur, et alors le français emploie une périphrase , comme puissé-je , avec un infinitif. Enfin, l’optatif se construit en grec avec les particules qui marquent l’idée
(ci) \ oy. Burnouf, Méthode grecque , § 365.
CÏÏAP. Xï. - DE L’INFINITIF ET DU PARTICIPE. T9
de condition ; et il en est de même du subjonctif en latin : d Suvcu'^v, si possim, etc. On peut dire que, sur ce point, les trois grammaires n’offrent pas de différences profondes et qu’elles disposent à peu près des mêmes moyens d’expression.
L’infinitif et le participe se retrouvent dans les trois langues avec les mêmes caractères généraux. Par leur forme seule on voit déjà qu’ils se rattachent étroitement à la conjugaison du verbe : Xïï<jou et Xuaaç, à l’indicatif gXuffCf; XeXuxsvou et XêXuxuk, à l’indicatif XsXuxa. De même, vivere et vivens se rattachent à vivo, sumere et sumens à sumo , sumtus à sumtum , amatus à amatum , etc.
Comme les autres modes, ils peuvent avoir un sujet, l’infinitif, dans : xeXtuu) ae 6appsîv, — jubeo te fidere; le participe, dans : TCspiTeXXojjtivcov Ivisutwv, — volvendis an nis , — les années s'écoulant, mot à mot, se déroulant, pour : pendant que les années se déroulent ou se déroulaient.
Comme les autres modes, ils ont un régime et ils le gouvernent au môme cas. De même que l’on dit : st spyo> T^jv t vyrpy je me contente de ma fortune , — laudo foriunam ; de même : GTspystv ou gts pywv tXjv tu/yjv, et laudare ou laudans fortunam .
Les adjectifs verbaux en xéo; , employés au neutre avec le sens d’obligation, de devoir, ont aussi la propriété de régir le môme cas que le verbe d’où ils dérivent : £Tratv(o ?ov avop %,je loue cet homme , — e7raiv£Tsov tov àvSpa, il faut louer cet homme . De même Varron donne au mot habendum le sens de il faut avoir , dans cette phrase : canes paucos et acres habendum . Les adjectifs verbaux en bundus , dérivés d’un verbe actif ou déponent, ont aussi le même régime que le verbe dont ils dérivent : vitabundus castra hostium (Tite-Live).
Enfin, comme les autres modes, l’infinitif et le participe ont des temps 56, c’est-à-dire qu’ils marquent par des terminaisons particulières le temps où se passe l’ac-
tion qu’ils expriment : Xôwv, Xuaot;, XeXuxcGç {déliant, ayant délié); moriens , mortuus , moriturus {mourant, mort , devant mourir), etc.
Ainsi, malgré quelques exceptions qu’il n’est pas à propos de discuter dans cet ouvrage, on peut considérer l’infinitif et le participe comme des modes du verbe et comme des mots distincts du substantif et de l’adjectif, avec lesquels ils ont d’ailleurs une ressemblance incontestable, !
[Toutefois, le participe était déjà, chez les anciens, considéré comme un mot distinct de la conjugaison. Plusieurs grammairiens modernes 57 ont fait également du participe une partie du discours, et ils pensent que le participe ne saurait, à lui seul, jouer le rôle d’un verbe. De même, ils pensent qu’une énonciation qui ne renferme qu’un verbe à l’infinitif n’est pas une proposition. Cela équivaut à dire que pour faire une proposition il faut un verbe à un mode personnel. Comme cette opinion est répandue dans quelques livres élémentaires, nous devons l’examiner ici le plus brièvement et le plus simplement qu’il nous sera possible.
On a vu que tout mot ou tout groupe de mots qui forme un sens complet (Xoyoç ou auTOTtXiî); Xcryo;), qui exprime un jugement, est une proposition, et que par conséquent il renferme un verbe énoncé ou sous-entendu. Analysons, d’après ce principe une locution dans laquelle figure l’infinitif.
*F£u£eaôat aia^povacnri et tcm^süS’oç £<jti. — Mentivi turpe est
et Mendacium turpe est . — Il est honteux démentir , et Le mensonge est honteux . En grec, en latin et en français, ces deux locutions ont-elles absolument la même valeur ? Dans l’une, avec <l>eû$ea- 8ai, mentiri, mentir , on devine un sujet, sujet encore vague et indéterminé, mais très-réel : vtvdé, aliquem , quelqu'un . Joint à l’infinitif, ce sujet complète une véritable proposition : slvod riva ÔEu£op.£vov,esse aliquem mentientem , « quelqu’un être mentant. » Il y a donc, dans la première phrase, deux propositions, dont Tune, il est vrai, sert de sujet à la seconde, mais n’est pas moins pour cela une proposition véritable. Au contraire, dans la seconde phrase, ^£u^o;, mendacium et le mensonge sont des substantifs purs et simples, des substantifs abstraits, servant de sujet au