CIÏAP. XI. — SYNTHÈSE ET ANALYSE
expriment volontiers plusieurs idées par un seul mot : TU7TTO[xat, je-suis- frappé, Xouojxai, je-me-bciigne , etc.; au contraire, le français tend à exprimer la diversité des idées par autant de mots divers. Nous avons déjà remarqué cette propriété dans l'examen de plusieurs autres parties du discours. Le grec et le latin réunissent, resserrent beaucoup de sens en un seul mot (guvt iôeî<ji). De là vient qu'on les appelle souvent des langues synthétiques (cuvOsTtxoç, qui tend à réunir ) . Le môme caractère se retrouve, au plus haut degré, dans la langue sanscrite, avec laquelle le grec et le latin ont tant de rapports, et, parmi les langues modernes, dans l'allemand, où Ton forme avec tant de facilité des composés et des dérivés de toute espèce. Au contraire, le français qui, comme les autres langues dérivées du latin, divise et sépare (àvaXusi) les mots pour répondre mieux à la division des idées, est une langue analytique (àvotXtmxoç, qui tend à diviser ). Gela ne veut pas dire que la synthèse (duvôectç) domine seule en grec et en latin, et l’analyse (avaXuatç), en français, mais seulement que le premier procédé est plus souvent appliqué dans les langues anciennes, et que le second l’est plus souvent dans la nôtre 63.
La seconde observation porte sur les verbes accessoires ou auxiliaires , qui entrent dans la formation des temps composés, et dont l’usage présente un exemple frappant du procédé analytique. A vrai dire, le grec et le latin n’ont qu’un verbe auxiliaire, eîvou, esse ; mais le français en a au moins deux, être et avoir ; l’allemand en a au moins trois : sein (être), haben (avoir), werden (devenir). Ces verbes d’ailleurs ne sont pas toujours employés au même usage. Être et avoir sont souvent des verbes attributifs, avec un sens très-clair et trèscomplet, comme dans : Dieu est; — Dieu a la toutepuissance. Quelle différence y a-t-il donc entre ces deux emplois d’un même verbe ? Le voici :
Dans j'ai aimé , — je suis aimé, — Ich werde geben (je donnerai, mot à mot, je deviens donner ), l’esprit perd de vue le sens primitif des verbes avoir, être, devenir; il les subordonne au participe passé ou à l’infinitif pour en faire l’expression d’un seul et même jugement. J'ai, ici, ne veut pas dir g je possède; je suis, ne veut pas dire f existe ; l’un et l’autre ont abandonné une partie de leur valeur. Même dans certains présents de l’indicatif, comme j'ai faim , j’ai soif, le verbe auxiliaire ne signifie absolument rien de plus que la désinence uu, en latin m des verbes tels que cpv)-fju «je dis », eîjju, su-m, «je suis». Dans la rapidité de l’énonciation, la division des mots disparaît, on peut le dire, pour l’intelligence, qui ne voit dans la locution française, comme dans les mots grecs et latins, qu’une forme verbale.
Les verbes qui sont ainsi privés d’une partie de leur sens propre et détournés de leur rôle primitif pour devenir des éléments d’une locution complexe, ont reçu avec raison, chez les grammairiens modernes, le nom d’auxiliaires 64.
On peut encore appeler auxiliaires certains verbes, tels que sont en allemand, sollen, müssen, mOgen , qui servent à former des modes, comme sein, haben , werden, à former des temps. Le verbe (xéXXw, en grec ancien, remplit quelquefois un rôle analogue ; et 6 éXw, en grec moderne, sert réellement d’auxiliaire dans la formation des futurs, comme ôsXco ypwki, f écrirai, et des conditionnels, comme vjOeAa ypà^ci, f écrirais. Mais, en général, il ne faut pas prodiguer cette dénomination ni l’appliquer à des verbes qui s’allient souvent de trèsprès avec d’autres verbes, surtout avec des infinitifs, mais qui ne gardent pas moins pour cela leur sens naturel. Par exemple, dans le plus grand nombre des cas, les locutions comme : je viens ou je venais de manger, je vais ou j'allais sortir , offrent ordinairement le sens de deux verbes distincts, venir et manger, aller et sortir .
CÏÎAP. XK — VERBES AUXILIAIRES.
Dans chacune de ces phrases, il y a, non pas une proposition, mais deux propositions. Or, exprimer une proposition, et n’en exprimer qu’une seule, voilà le signe auquel on reconnaît une forme du verbe. J'aurais donné , et même j'aurais eu donné , sont des formes de la conjugaison française, parce que chacune d’elles renferme, en trois ou quatre mots, une seule idée verbale.
Ce principe sert à distinguer, parmi les locutions verbales, celles qui sont de véritables phrases et celles qui sont des formes conjuguées. On trouvera qu’il n’est pas toujours facile de l’appliquer, et que dans la pratique certaines locutions offrent, selon qu’on insiste plus ou moins sur le sens des mots, deux propositions ou bien une seule. Rien n’est plus vrai, et cela tient à la facilité que nous avons de développer dans notre esprit ou de resserrer, en quelque sorte, les idées que nous exprimons ensuite par des mots. Il est naturel que le langage s’accommode par une expression plus ou moins sommaire au travail plus ou moins rapide de la pensée. Quand je dis : il tonne , ou le tonnerre résonne , j’exprime une seule et même idée; mais, dans le premier cas, je l’exprime rapidement et brièvement, comme je l’avais conçue; dans le second cas, je l’analyse par l’expression, parce que je l’avais d’abord analysée dans mon esprit. De même on pourra dire : les provisions que j'ai préparées, etc., il n’y aura là qu’une proposition, qu’un verbe ; ce sera, en latin, copies quas paravi ou commeatus quos paravi . Mais si on dit : les provisions que j'ai là, toutes préparées , on a deux propositions plus distinctes : copies quas habeo jam parafas . Toutefois cette alliance du iverbe habeo avec un participe, alliance qu’on trouve déjà dans le latin classique, nous montre comment le verbe habere a pu insensiblement, en devenant notre verbe avoir (avéré, aver), perdre en même temps ime partie de sa valeur, pour servir comme auxiliaire dans la conjugaison
IV. Les verbes grecs et latins ne se distinguent pas seulement des verbes français par le grand nombre de leurs formes conjuguées. Ils ont encore, même à ne les considérer que dans leur racine, une variété de formes très-commode pour exprimer certaines idées que nous devons rendre en français par des périphrases. Par exemple : patvw signifie/e marche; la même racine, redoublée et suivie d’un Ç, signifie faire marcher : [hëaÇw.
Le radical composé £i>8ai(jt.ov, avec la terminaison soj-w, signifie je suis heureux, eÊSougovw; avec la terminaison (Çw, il signifie je juge heureux, je félicite , eùSaifxovt&o. Les futurs en a to forment des verbes de désir en gsuo : ^oXe^Gw, 7coà£-|/.t]G£(oj. Même rapport, en latin, entre le participe futur en urus , et les verbes comme esurio , scripturio .
Le latin a aussi des fréquentatifs, comme cessa , dérivé de cedo , au supin cessum . De même : ago-ayito, fugio fugito , scribo-scriptito, leyo-lectito , etc.
Quelques-unes de ces terminaisons verbales ont passé, en français, par fintermédiaire du latin; par exemple, scandaliser pour causer du scandale à quelqu'un , dogmatiser pour parler d'une manière dogmatique . On voit que ces formes sont tirées du latin populaire, comme scandaliser de scandalizare , qui lui-même vient de GxavSaXtÇav, à peu près de même que de aixsMÇeiv le latin classique formait sicilissare; elles sont d’ailleurs assez rares dans notre langue.
En latin comme en grec, on trouve des verbes dont le radical, terminé par une voyelle, peut se contracter avec la terminaison, et produire des lettres longues : mone-o , monë-ëre — monëre , comme cpiXI-o», cpdé-stv, (piTiSiv, ama-o , amâ-ëre — âmâre , etc. Tous les verbes i latins dont la pénultième est longue à l’infinitif sont * dans cette classe. Les verbes français représentent souvent des formes latines plus ou moins contractées.
Par exemple, prisse de prehendissem, prendissem (l’ancienne orthographe de ce mot était prinsse); vinsse de