CHAP. XVII. - INVERSION, ORDRE LOGIQUE
deux langues anciennes, grâce à la variété de leurs flexions grammaticales, ont, dans l’arrangement des mots, une liberté qui n’est guère bornée que par cer- , taines règles d’habitude, ou par certaines convenances d’harmonie. Le français, au contraire, suit une marche plus uniforme et plus facile. Ici le nom appelle à côté de lui l’adjectif, le sujet appelle le verbe, ce dernier appelle son complément, etc. Une fois quJon a pu ramener les mots latins ou grecs à cet ordre si simple, il n’y a plus qu’à les traduire successivement par les mots français qui y correspondent.
Ainsi, l’ordre de la phrase française est plus régulier et plus simple, et il a pour nous encore l’avantage relatif de nous être, dès l’enfance, plus familier que celui des langues anciennes.
Un troisième avantage de l’ordre français, qui semble avoir été pressenti par les anciens eux-mêmes, c’est qu’il se prête mieux à l’analyse des phrases, et qu’il est plus analytique. Cicéron et Quintilien reconnaissent déjà une manière naturelle et une manière plus oratoire de ranger les mots dans la phrase 80. Un ancien commentateur de Virgile («), pour rendre plus claires certaines constructions dans les vers de ce poëte, les ramène à un ordre voisin de l’ordre français, et il annonce ce changement en disant : ordo est , l’ordre, c’est-à-dire l’ordre analytique. Par exemple, dans :
Arma virumque cano, Trojæ qui primus ab oris Italiam fato profugus Lavinaque venit Littora,
pour expliquer le sens des mots et leurs rapports réciproques, l’ordre suivant sera plus commode : Cano arma et virum qui primus , ab oris Trojæ profugus fato , venit
(a) Priscien, De XII versibus principalibus Æneidos, c’est-à-dire sur les vers qui commencent chacun des douze chants de l’Énéide.
Italiam et littora Lavina . De cette façon, le verbe cano précède tous ses compléments arma, virum qui , etc. ; qui est suivi de deux adjectifs, primus et profugus , qui s’y rapportent; venit précède Italiam et littora, quJil régit à l’accusatif. Nous saisissons alors plus clairement tous ces rapports et toutes les règles de syntaxe appliquées dans la phrase de Virgile.
On peut faire la même expérience sur une période grecque ; on verra qu’elle gagne en clarté analytique à mesure qu’elle se rapproche de la construction française.
Mais de ce que cette construction est plus commode pour l’analyse, on a conclu qu’elle est plus logique, c’està-dire plus raisonnable, plus conforme aux opérations de l’esprit dans le raisonnement. S’il en était ainsi, la construction si commune chez les anciens serait donc contraire à la logique et à la raison ; les anciens auraient eu tort de la suivre, et c’est en français qu’il faudrait chercher le vrai modèle de la construction grammaticale : tout ce qui s’en écarte serait une transposition , une inversion , une infidélité aux lois de la logique. Les langues transpositives, inversives (et presque toutes les langues synthétiques ont ce caractère), auraient altéré l’ordre naturel de la pensée ; les langues à construction directe seraient plus conformes à cet ordre, plus analogues, comme on a dit, et plus régulières 81 .
Assurément, voilà une théorie qui est tout à l’honneur de notre langue ; mais nous devons avouer qu’elle repose sur une erreur.
La proposition, à laquelle il faut toujours revenir dans une étude du langage, a trois termes dont l’ensemble forme son unité, qui se tiennent, mais qui ne se succèdent pas selon un ordre numérique. Dans la proposition : Ce mur est blanc , en réalité, ce mur est le sujet, parce qu’il exprime l’idée de substance, et non parce qu’il est le premier ; blanc est l’attribut, parce qu’il ex-