‹ Notions élémentaires de grammaire comparée pour servir à l'étude des trois langues clasiquesChapitre 77 sur 116 · CHAP. XVII. - INVERSION, ORDRE LOGIQUE · texte numérisé non relu

CHAP. XVII. - INVERSION, ORDRE LOGIQUE

prime une qualité, et non parce qu’il est le troisième ; est est le verbe, parce qu’il montre que la qualité est dans la substance, et non parce qu’il est au second rang dans la phrase. Albus hic murus est offre, en latin, avec un ordre de mots tout différent, un sens aussi clair et aussi complet que la proposition française correspondante. Seulement, le latin a des terminaisons qui marquent à elles seules le rôle des mots dans la phrase ; on peut déplacer les mots latins, sans que le rôle de chacun d’eux soit pour cela méconnaissable : c’est que chacun porte, pour ainsi dire, le costume de son rôle, qui le fait reconnaître, à peu près comme l’uniforme nous fait reconnaître à quelle arme et à quel grade appartient un soldat, même quand il est séparé de son régiment. Le français, qui n’a pas cette ressource des terminaisons diverses, ne nous fait guère reconnaître le rôle des mots que par la place qu’il leur donne. La langue française ne remplit pas moins pour cela son office, qui est de montrer nos idées et nos sentiments; elle les exprime à sa manière, le grec et le latin les expriment autrement : voilà toute la différence.

En d’autres termes, que demande la logique ou la raison? Que chaque mot ait dans la phrase le rôle qu’a dans notre esprit l’idée exprimée par ce mot; que le sujet soit facilement reconnu pour sujet, l’attribut pour attribut, le complément pour complément, etc. Les terminaisons, en grec et en latin, suffisent à produire cet effet; l’ordre des mots n’a donc, en grec et en latin, qu’une utilité accessoire. En français, où les terminaisons ne suffiraient pas à produire le même effet et à exprimer nos idées comme nous voulons qu’elles soient comprises, Tordre des mots supplée à cette insuffisance, et c’est pour cela qu’il est plus important et plus rigoureux chez nous, sans être, à proprement parler, plus logique .

Cela bien établi, on peut avouer qu’il est commode

et utile, pour les commençants, de faire la traduction littérale d’une phrase grecque ou latine en la construisant selon l’ordre français; mais il faut bien se garder de croire qu’en faisant cette opération on rende le grec ou le latin plus logique, plus raisonnable ; on le rend seulement plus clair pour des esprits peu familiarisés avec la méthode des langues à flexions; on prépare mieux un texte ancien pour le traduire ensuite couramment en français.

Bien loin qu’en « faisant la construction » on corrige ou l’on améliore le texte original, au contraire, c’est le signe d’un véritable progrès dans l’étude des langues, que de n’avoir plus besoin de ce renversement mécanique des phrases pour comprendre un auteur. Celui qui pense trop à la construction en lisant une page d’Homère ou de Virgile, de Thucydide ou de Tite Live, et qui, pour comprendre leurs chefs-d’œuvre, a besoin d’en retourner les phrases selon la méthode française, celui-là n’en est qu’aux éléments ; il n’entend rien encore au mérite original des auteurs anciens.

Pour démontrer mieux les principes que je résume ici, il aurait fallu citer beaucoup d’exemples, si déjà ces .exemples n’abondaient dans nos précédents chapitres. Malgré l’affinité primitive des trois langues dont nous venons de comparer les procédés grammaticaux, nous avons vu combien de moyens divers elles emploient pour exprimer la pensée ; ainsi , avant même d’aborder ce chapitre de Y inversion et du prétendu ordre logique, nous étions en garde contre une disposition, trop commune chez les grammairiens, à généraliser des règles particulières à telle ou telle langue, et à n’admettre comme raisonnables que les procédés dont elle a l’habitude.

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