I. Dans la première classe nous rangerons
1° L ’Augment (au^atç, augmentum), qui est propre à la langue grecque, et le Redoublement (avaSGrXtoatç, redu plicatio), dont les exemples abondent dans la conjugaison du verbe grec et du verbe latin.
2° La Paragoge (TrapaywY^ ou £7T£XTa<7iç, porrectio ou assumptio, selon Priscien), qui consiste à allonger un radical ou un mot déjà formé. Tel nous semble er dans les vieux infinitifs latins monstrarier , dicier , etc. Les Grecs appelaient paragoge la finale des verbes en uu, ne voyant pas que cette finale est la désinence même de la première personne du singulier. Ils nommaient £7rev0£<n<; c’est-à-dire addition intérieure , l’insertion d’une lettre ou d’une syllabe dans l’intérieur d’un mot, comme dans Xapt6avco, de la racine Xa6.
3° La Contraction (cuvai'p£<jiç, contractio ), qui de deux syllabes en fait une seule, comme dans les terminaisons contractes des verbes et des noms : <piXs-ei — cpiXeî, 6a- (jtXI-ï — (Wttat, audï-is — audis , senatü-ïs — senatüs , aurë-is — aureïs.
4° La Diérèse ($iatpe<riç, divisio), qui divise une syllabe en deux syllabes, auldl (vieux latin) pour aulai — aulæ , et particulièrement une syllabe longue en deux brèves, comme dans o\èi pour ô^ï.
5° L ’Ectase (&to«xiç, productio) ou allongement, qui consiste à rendre longue une syllabe brève, comme dans cocpwTEpo;, venant de socpoç.
6° La Systole (suœto)^, correptio ), qui rend brève une syllabe longue, comme dans amat , où le voisinage du t final a rendu bref l’a qui était long, dans amas .
7° La Synizèse (dim&jciç), qui consiste à prononcer et à compter deux syllabes comme si elles n’en formaient qu’une seule, soit pour la mesure d’un vers, soit pour l’accentuation. Exemples : n^viVaSsa), dans le premier vers de l’Iliade, où la terminaison sw compte pour une seule syllabe longue et compose avec les deux premières syllabes d’A^iX9]o; le dactyle final; 7roXewç, où l’accent ne pourrait pas rester sur la première syllabe, si les deux dernières ne comptaient pas pour une seule.
8° U Allitération, ou plutôt Assimilation , qui change une consonne pour l’assimiler à la consonne suivante, comme GuXkê'fM pour au vXéyw, aufjiêatvto pour cruvêaivw; allatus pour adlatus.
9° La Tmèse (Tpi<7tç), qui consiste à séparer, dans la construction d’une phrase, la préposition du verbe avec lequel elle ne forme, en réalité, qu’un seul mot, comme dans ces exemples d’Homère : Triv 8* arco wâtpl 8o- (jisvat pour tibco$o|AêVài, et etc l viqov Ips^a pour erape^a vv)ov.
IL A la seconde classe de figures on peut rapporter, sous le nom générique de métaplasmes (pieTa7rXacp(.ot) ou changements de forme :
1° V Apocope (a7roxo7C'o), qui retranche à la fin du mot une syllabe, sans que la syllabe voisine soit en rien modifiée. Exemples : 8to pour dans Homère ; fac , duc , pour face , duce , à l’impératif de facere , ducere.
2° U Aphérèse (acpatpeuiç), qui retranche une lettre ou une syllabe au commencement d’un mot, comme dans Etêto pour Xsiêo), et dans boutique , de apothica qui luimême n’est qu’une altération du grec àiroôvfav) (en italien, bottega; en espagnol, botica).
3° U Élision (exôXûJnç), qui consiste à supprimer tantôt la voyelle finale d’un mot devant l’initiale du mot suivant, tantôt l’initiale du second devant la finale du premier. A^e’ eôvixev pour àXyea, xaX’ sgti pour xaXà icrtt; magn[um] est en deux syllabes, dans l’ancienne pronon-
GHAP. XiX. — FIGURES DE GRAMMAIRE. 143
ciation latine, qui faisait peu sentir la finale um; sita-st pour sita est , et même situ-st pour situs esty à cause de la prononciation très-faible de l’s final dans ces sortes de terminaisons.
4° La Crase (xpaaiç), qui réunit et contracte en une syllabe longue la finale d’un mot et l’initiale du mot suivant : xàTa pour xat etTa, etc. La crase et l’élision s’appellent quelquefois du nom commun de synérèse , cuvoupecnç, ou de synaléphe , auvaXoïcpvi (a).
5° La Prosthèse (irpcfeôeciç), qui ajoute une lettre au mot, sans en changer le sens, par exemple, quand on considère comme un allongement a^aupoç pour [xocupoç, st-lisy en latin, pour lis . La prosthèse est moins contestable dans éponge de spongus , école de sckola ( eschole)} et tant d’autres mots français dérivés de mots latins qui commencent par scy sp , st.
6° La Métathèse (pieTàôscrt ç) ou transposition, qui consiste à transposer des lettres, comme dans xpàio; pour xotpxoç, ôpotGOç pour 6apaoç, etc.
7° La Syncope (suy*07^)? qui consiste à supprimer des lettres intérieures, comme dans Yi'-Yvof*at pour YiYevopai, de la racine y$v, et dans caldus pour calidusyseclum pour seçulwn, etc.
On pourrait multiplier, mais sans profit, cette énumération de figures, dont presque tous les noms sont d’origine grecque, et quJil faut presque toujours justifier par des exemples empruntés aux langues anciennes, parce que la nôtre ne connaît plus aujourd’hui qu’un petit nombre de ces transformations de mots, soit régulières, soit irrégulières. L’esprit observateur des grammairiens grecs a multiplié sur ce sujet les distinctions ; et leur langue leur a fourni en abondance tous les termes techniques dont ils avaient ou croyaient avoir be-
(a) Eu latin complexio, selo» Quintilien, Inst. or.9 lf 5, § 17*
soin pour exprimer tant de nuances délicates ( a ). Le latin, par son analogie avec le grec, s’accommode assez bien d’une méthode de division où chaque fait, si petit qu’il soit, trouve sa place et reçoit un nom 86. Mais notre langue, à ne la considérer que dans son état actuel, ne comporte guère l’emploi de dénominations si variées. C’est surtout dans le travail de la formation primitive du français que se rencontrent des cas nombreux de contraction, de syncope, de prosthèse, etc., comme on le verra plus bas, au chapitre de l’Étymologie.
III. La troisième classe de figures, plus voisine des figures de rhétorique, sur lesquelles les Grecs ont aussi déployé tant de subtilité, ne mérite ici qu’une mention rapide, car les figures qui s’y rapportent sont précisément celles que les élèves étudient dans la partie de leurs grammaires particulières appelée quelquefois Méthode, et consacrée surtout aux idiotismes .
Les idiotismes ou singularités de langage sont des hellénismes en grec, des latinismes en latin, des gallicismes en français.
C’est un idiotisme grec que la règle connue sous le nom de Çwa Tps^et, ou l’emploi d’un verbe au singulier avec un sujet au pluriel neutre. Le grammairien Lesbonax (b) attribue aux Thébains et aux Béotiens cet usage d’un verbe au singulier avec un nom sujet employé au pluriel, comme : ooïïpcc ascnrjra dans Homère. On peut donc admettre que c’était primitivement un provincialisme, qui de la Béotie s’est répandu dans les autres pays grecs II en est de même de la tournure oi rapi avec un nom propre à l’accusatif, pour désigner une seule et même personne : ot rapt ’AXsl-avSpov, A lexandre.
(a) Quintilien, Inst, or ., I, 5, § 32 : « Feliciores fingendis nominibus Græci. »
(Z>) Traité des figures , dans l’édition du lexique des Synonymes d’Ammoniiis publiée par Valckenær (Leyde, 1739), p. 184.