CHAPITRE XXI. — ETYMOLOGIES FRANÇAISES. 1G
Les voyelles aussi subissent des transformations régulières. Par exemple, Yi du primitif latin se change en la diphtliongue oi , comme dans :
noir venant de niger , Loire — Ligeris ,
boire — bibere ,
doigt — digitus,
voie
venant de via ,
poivre
pipcr-is,
poil
pilus ,
roide
rigidus ,
Le hasard seul n’a pas pu produire de telles coïncidences ; il y faut reconnaître l’action secrète et comme instinctive d’une habitude particulière au peuple qui a transformé la langue latine et en a fait une langue nouvelle à son propre usage.
Un grand nombre de mots latins, en prenant dans la langue du nord de la France la forme qu’ils ont aujourd’hui, prenaient dans celle du midi une forme plus voisine du latin. Voici des exemples où le mot provençal tient ainsi le milieu entre le latin et le mot français :
aprilis a formé abril et
avril ,
juniperus —
genibre —
genièvre 9
sapa —
saba —
sève ,
sapory sapôr(em) —
sabor —
saveur ,
aperire , —
ubrir —
ouvrir ,
concipere —
concebre —
concevoir
recuperare —
recobrar —
recouvrer .
separare , —
sebrar —
sevrer.
Quelquefois la transition d’une langue à l’autre s’est faite par l’intermédiaire de diminutifs, inusités ou peu usités dans le latin classique, mais d’un usage plus fréquent dans le latin populaire de la décadence. Exemples :
aiguille , de acicula , diminutif de acns ,
anguille , de anguicula , anguilla , — anguis ,
abeille , de apicula oreille , de auricula grenouille , de ranunculus
diminutif de apis,
auris,
rana9
goulpil et goupil (anc. fr. pour renard ), de vulpecula
On remarque, en effet, que le plus souvent, en pareil cas, le primitif latin n’a pas produit de dérivé en français. En général, comme c’est chez le peuple et par le peuple que s’est accomplie la transformation du latin en dialectes néo-latins ou romans, il est naturel que ces derniers se rattachent souvent aux formes du latin populaire, que Ton ne retrouve guère plus dans les auteurs 102.
Un autre genre de dérivation qui a fort enrichi la langue française et les autres langues néo-latines, le valaque excepté, consiste à tirer un nom substantif d’un verbe infinitif par suppression de la terminaison infinitive. C’est ce qu’avait déjà tacitement reconnu l’Académie française dans la première édition de son Dictionnaire, publiée en 1694, et où les mots sont rangés par ordre de dérivation. Plus de trois cents substantifs français ont cette origine. Tels sont :
accord de accorder (< accordare , en bas latin),
aide — aider ( adjutare ),
amble — ambler (< ambulare ),
apport — apporter [apport are),
blâme — blâmer ( blasphemare ),
concert — concerter ( concert are ),
dédain — dédaigner (< dedignari !),
déni — dénier (< denegare ),
dispute — disputer (disputais),
doute — douter (< dubitare ),
ou vulpicula (Cf. plus haut, p. 22) fenouil , de fœniculum genou [genouil), de geniculum