CHAP. VII. — DES PARTIES DU DISCOURS
expliquerons plus bas pourquoi il est impossible de la ranger décidément dans aucune des classes qui précèdent.
H. Le langage est un véritable instrument, à l’usage de tout le monde , des ignorants comme des savants. Les uns s’en servent avec intelligence et réflexion , les autres sans se rendre compte de ses procédés, souvent très-délicats. De là beaucoup d’incertitudes et d’erreurs dans la pratique d’une langue ; il est donc souvent difficile de ramener tous les mots et tous les emplois des mots à des règles certaines et invariables. Par exemple, il y a tel mot qui remplit tour à tour deux fonctions différentes. Hic et ille, en latin, sont souvent des adjectifs qui modifient le sens d’un substantif; Us sont quelquefois des pronoms qui tiennent la place du substantif. Suivant qu'ils remplissent l’un ou l’autre rôle, ils se rattachent à l’une ou à l’autre des Parties du discours. Quand je prononce, en français, les mots Tant mieux ou Tant pis! dans la conversation, c’est là une expression claire et complète, qui se suffit à elle-même : c’est presque une proposition. Cependant, à y regarder de plus près, Tant mieux ou Tant pis n’est qu’un adverbe qui modifie l'attribut d’une proposition sousentendue : « \La chose est d'au]tant mieux [faite], » etc. Les mots n’ont pas , dans l’expression de nos idées et surtout de nos sentiments, la môme rigueur que des chiffres en mathématiques. Il importe de se familiariser avec ces irrégularités et cette mobilité dont aucune langue n’est exempte , et il ne faut pas demander à la science grammaticale plus de précision que son objet même n’en comporte.
[III. C’est avec beaucoup de raison que les grammairiens français ont appliqué à notre langue la division des Parties
du discours admise par les Grecs et les Latins. Mais ne croyons pas pour cela que ces divisions soient applicables à toutes les langues. Il y a des langues où les formes des mots ne répondent pas aussi méthodiquement que chez nous à la diversité des idées conçues par l’esprit ; il y en a qui ne connaissent pas ou qui connaissentà peine l’usage des flexions grammaticales. On doit donc se garder -d’une trop grande facilité à considérer comme universelles les règles que l’on trouve appliquées dans les idiomes de la famille à laquelle le nôtre appartient. Notre division classique des Parties du discours peut servira la grammaire de toutes les langues indo-européennes; elle peut même s’appliquer en plusieurs points aux langues sémitiques (hébreu , chaldéen , arabe, etc.); mais il y a au moins un tiers des habitants du globe qui suivent des procédés tout différents dans l’expression de la pensée. Un Français qui apprend le chinois y cherche, tout d’abord, des noms masculins ou féminins, des verbes à la première, à la seconde ou à la troisième persortne , etc. Mais la langue chinoise ne connaît pas ces mots organisés avec un radical et des aflixes; elle n’a que des monosyllabes, signes d’idées très-générales, etqui, selon la place qu’ils occupent dans une phrase, y remplissent le rôle de noms, de verbes, d’adverbes, etc.
Pris dans un dictionnaire, les mots jtaîveiv, ambulare, marcher , se reconnaissent tout de suite pour des verbes ; les motsxupioç, dominus , seigneur, pour des noms; les mots /a- Xük, bene, bien , pour des adverbes, et ainsi de suite. Le dictionnaire chinois n’offre pas de ces mots classés d’avance et caractérisés par leur forme grammaticale ; il n’offre que des signes capables de devenir, par l’usage qu’on en fera , des verbes, des noms, des adverbes, etc. C’est à peine si l’on peut signaler dans cette langue , si riche d’ailleurs en productions de tout genre, quelques exemples de signes qui < s’unissent habituellement à d’autres pour exprimer une idée complexe et former un mot analogue à ceux de nos langues européennes.
De tels procédés répugnent tant à nos habitudes d’esprit et de langage , qu’il est difficile , au premier abord , de les comprendre, et que les grammairiens de l’Occident les ont