CHAPITRE XVI
LES TROIS LANGUES CLASSIQUES SONT-ELLES EGALEMENT RICHES EN FORMES OU FLEXIONS GRAMMATICALES? EN • QUOI LEUR DIFFÉRENCE A CET ÉGARD PEUT- ELLE AVOIR MODIFIÉ LES RÈGLES DE SYNTAXE ET DE CONSTRUCTION QUI LEUR SONT PARTICULIÈRES?
Beaucoup d’observations et de faits contenus dans les précédents chapitres nous aident à résoudre la question posée dans celui-ci. Nous savons maintenant que les Grecs et les Latins ont des déclinaisons nombreuses et riches, un système de conjugaisons trèsvariées ; que ces deux langues forment facilement des mots soit par dérivation, soit par composition ; enfin, quelles ont éminemment le caractère synthétique. Au contraire, sauf quelques exceptions, le français se distingue par un caractère très-aiwlytique. 11 résulte de là plusieurs conséquences importantes pour la syntaxe de chacune des trois langues.
Que l’on ouvre une syntaxe grecque ou une syntaxe latine, on y trouvera en grand nombre des règles qui déterminent quelle forme doit prendre un
CHAP. XVI. — COMPARAISON DES SYNTAXES, iil
nom, selon qu’il est sujet ou régime, régime direct ou régime indirect; un verbe, selon qu’il est le verbe d’une proposition principale ou d’une proposition subordonnée, etc. Dans ces langues, c’est à peine si la syntaxe détermine pour deux ou trois cas l'ordre où les mots seront rangés. Par exemple, la préposition, comme son nom l’indique, est ordinairement placée avant son complément; quand., par exception, elle le suit au lieu de le précéder, cela s’appelle en grec une anastrophe (àva<rrpo<p>i, renversement) : oioustwv pour iizo StofjuiTwv; transtra per et remos pour per transtra et remos. Le pronom relatif qui , quæ , quod. Si, ^ S, précède toujours le verbe dont il est le sujet ou le régime ; dans les tournures grecques par où* Skuh et dans les tournures latines par nedum , oùx &twç et nedum doivent toujours commencer la seconde partie de la phrase. Mais, en général, les mots dans une phrase grecque ou latine peuvent être librement disposés sans que cela change rien ou presque rien à leur sens ni leurs rapports. 'HpoSo'tov ‘AAtxapvaanswï IffTopt'tjî àîto'Seïtç %oe (scrrî), dit Hérodote au commencement de son Histoire ; Urbem Romam principio reges habuere , dit Tacite, au début de ses Annales : on peut varier beaucoup l’ordre des mots dans ces deux phrases sans en altérer le sens, comme sans violer aucune règle de syntaxe. Il résulte de cette facilité que la construction, en grec et en latin, est beaucoup plus libre; car les lois de la syntaxe ne la gênent presque jamais pour disposer les mots dans i’erdre le plus favorable à leur harmonie et à leur bon effet oratoire.
Au contraire, la syntaxe française a moins de règles d’accord el de dépendance ; elle a surtout des règles de position. L’adjectif s’accorde en genre et en nombre avec le substantif, mais en outre il n’en peut être
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séparé que par un verbe comme être, paraître , ou par un mot qui modifie soit le nom , soit l’adjectif lui-même, etc.; exemples : Dieu bon , bon Dieu, Dieu est bon ou souverainement bon ; le ciel fut inflexible. Le verbe s’accorde en nombre avec son sujet et il doit être suivi de son régime, surtout si ce régime est direct, c’est-à-dire s’il n’est précédé d’aucune préposition : Alexandre conquit l'Asie ou Alexandre marcha vers l'Asie*, seulement, dans ce dernier cas , vers VAsie pourrait , à la rigueur, précéder le verbe et son sujet , surtout dans le style oratoire. Le sujet, à son tour, peut quelquefois suivre le verbe comme dans la phrase suivante de Bossuet : Restait cette redoutable infanterie espagnole, etc. On voit que, dans la syntaxe française, il est sans cesse question de l’ordre des mots et de leur position, tandis que, dans celle des langues synthétiques, il n’est guère question que de ta forme grammaticale des mots. Aussi la construction oratoire et poétique est-elle beaucoup moins libre en français qu’elle ne l’est en grec et en latin. On peut sur ce sujet multiplier les exemples, ouvrir au hasard Cicéron et Bossuet ; ou, ce qui offrira le sujet de comparaisons plus directes encore, on peut dans une traduèlion française de Cicéron ou de Démosthène prendre deux phrases correspondantes; essayer de combien de manières Tordre des mots sera changé, soit dans l’original, soit dans le français, sans que la phrase cesse d’être correcte et intelligible; on verra que la phrase française admet bien peu de changements, tandis que la phrase grecque et la phrase latine en admettent un grand nombre. On sentira ainsi toute la distance qui sépare la syntaxe et la construction en grec ou en latin de la syntaxe et de la construction particulières à notre langue,