CHAP. XVI. —COMPARAISON DES SYNTAXES. H
Un écrivain français, sa phrase une fois faite, pour exprimer l’idée qu’il se propose, est donc beaucoup moins à son aise qu’un écrivain grec ou romain ne l’était pour ranger les mots de cette phrase dans un ordre agréable à l’oreille ou saisissant pour l’imagination. S’ensuit -il que notre langue soit inférieure aux langues anciennes et qu’elle se prête moins bien à l’éloquence et à la poésie? On va voir que cette infériorité n’est pas réellement aussi grande que nous pourrions le croire au premier abord.
Ne pouvant Varier l’ordre des mots une fois trouvés et placés, l’écrivain français change V ordre de ses idées avant de les rendre par les mots. Prenons pour exemple le fait suivant : A la bataille de Marathon deux adversaires étaient en présence, les Perses et les Grecs. Si je dis en grec' évt'jwi «r«v roùç IHp<T«<,
ou en latin : vùceruntGrseci Persas, selon que je voudrai attirer l’attention sur l’idée de victoire, ou sur le nom du vainqueur ou sur celui du vaincu, je pourrai sans rien changer à la syntaxe de cette phrase , placer en tête ÉvîxTjdtt* — vicerunt, ou*EXX»ivt<; — Græci, ou ÏIe'p<r«ç — Persas. N’ayant pas en français la même liberté, je prendrai un autre tour pour la phrase tout entière, c’est-à-dire que je présenterai les Grecs et les Perses tomme sujet ou comme régime du verbe, selon que je voudrai mettre en relief l’une ou l’autre de ces idées; le verbe lui même deviendra actif ou passif, selon que j’aurai conçu et présenté d’une manière ou de l’autre l’idée de la bataille de Marathon . On aura donc : A Marathon, les Grecs ont vaincu les Perses, ou ; A Marathon, les Perses ont été vaincus par les Grecs. Si c’est l’idée de victoire que je veux surtout signaler, je dirai : La victoire, à Marathon, fut remportée par tes Grecs; ot ainsi de suite. Dans cet exemple, pour
changer la construction des mots , j’ai dû en changer aussi la syntaxe; pour changer la syntaxe, j’ai dû changer un peu le tour de ma pensée. Mais tous ces changements nous sont si familiers et si faciles par l’effet de l'habitude, que, môme dans l’improvisation, ils ne retardent pas la rapidité du langage.
D’ailleurs, quoique dans notre langue la phrase se développe ordinairement selon cet ordre uniforme : sujet, verbe, attribut, complément de l’attribut, etc. ; cependant l’usage a consacré chez nous quelques locutions qui nous aident à en varier le tour. Ainsi : Cæsarem Brutus occiderat, Bruto necessitatem mortis Octavianus , Cæsaris filius , attulit , se traduira en français par : Brutus avait assassiné César , et ce fut Octavien, fils de César, qui força Brutus à se donner la mort. Dans le vers de Virgile cité plus haut (p. 115), pour rendre l’effet du pronom me redoublé au commencement de la phrase , on dira : Moi , c’est moi qui, etc.
Nous pouvons aussi détacher en quelque sorte le sujet ou le régime d’un verbe pour le placer, comme en vue, au commencement de la phrase et le signaler, par ce moyen, à l’attention. Exemple : « thémistocle avait deux ennemis à vaincre, les Perses et les rivaux d’Athènes ; les Perses, il les vainquit par son habileté et son courage; les rivaux d’Athènes, il en triompha par sa prudence et sa fermeté. »> Il est vrai que nous sommes forcés, en pareil cas, de rappeler ensuite le sujet ou le régime par un pronom placé à côté du verbe auquel il se rapporte (les, en).
Notre langue n’est donc pas dépourvue de procédés et de ressources pour varier l’expression de la pensée; elle diffère, à cet égard, du grec et du latin plutôt qu’elle ne leur est inférieure, et nous