‹ Notions élémentaires de grammaire comparée pour servir a l'étude des trois langues classiquesChapitre 68 sur 100 · CHAP. XVI. — COMPARAISON DES SYNTAXES · texte numérisé non relu

CHAP. XVI. — COMPARAISON DES SYNTAXES

lie voyons pas qu’elle ait jamais fait défaut aux hommes de génie qui ont su s’en servir. Une pensée éloquente de Cicéron n’aurait rien perdu à être exprimée en français par Bossuet. A lire nos grands écrivains, on ne s’aperçoit pas gu’ils manient un instrument plus rebelle que n’était la langue grecque sous la main de Démoslhène ou de saint Basile.

[La force de l’habitude est si grande que, lorsque nous abordons une langue étrangère, dont la grammaire diffère beaucoup de la nôtre, nous avons peine à concevoir comment celte langue peut satisfaire aussi bien que notre langue maternelle à l’expression des sentiments et des idées. L’étude comparative des langues est fort utile pour combattre ce préjugé. Elle nous montre, il est vrai, quelques patois, quelques idiomes barbares et d’une extrême pauvreté, chez des peuples peu civilisés; mais elle nous montre aussi que des nations voisines l’une de l'autre par le génie naturel et par la culture de l’esprit, ont, en général, des procédés de langage à peu près équivalents, malgré leur diversité. Les idiomes indiens de l’Amérique et ceux de la Polynésie sont, en général, pauvres et grossiers comme les peuples qui s’en servent’ 0 ; mais le chinois, avec son vocabulaire de mots tous monosyllabiques et tous indéclinables, est pourtant une langue aussi variée que riche; il a produit un nombre immense d’œuvres littéraires qui nous représentent une antique et active civilisation 71 .

■ Au reste, tout en reconnaissant les mérites de la langue française, on doit avouer qu’il lui manque quelques qualités précieuses. Par exemple, la simplicité régulière de ses tournures devient souvent de la monotonie; l’abondance des formes composées dans la conjugaison du verbe, la répétition fréquente des pronoms et des articles embarrasscut et allongent péniblement notre construction, et rendent presque intraduisibles pour nous des phrases, dont la précision rapide fait, en grec ou en latin, la principale beauté. Par exemple, dans Homère 71 , Ajax furieux de se voir enve-

loppé par un nuage qui lui dérobe la vue de son ennemi, demande à Jupiter d’écarter ce nuage, et il ajoute b 8è ydéet xcà SXetmw.

mot à mot: alors , en lumière, même lue-nous ou lae-moi , c’est-à-dire i tae-noas, si ta veux , pourvu que ee soit en plein jour. Mais aucune traduction française ne peut rendre l’énergie de ce cri si bref qu'arrachent aux héros d’Homère l’orgueil et le sentiment de son impuissance.

La menace que, dans Virgile, Neptune adresse aux vents déchaînés, Quos ego, est pleine de sens et très-claire. Ce petit mot quos, étant un accusatif pluriel masculin , rappelle et les vents, et le verbe actif qui pourrait exprimer l’idée de châtier, de punir, si Neptune ne s’arrêtait, par un mouvement aussi naturel qu’il est poétique , pour calmer, avant tout, la tempête.... Sed motos prcestat componere fluc tus. Ce trait célèbre de Virgile n’a pas d’équivalent en français. L’imitation que Racine en a faite dans une scène d'Athalie (acte V, sc. v), montre trop bien ce qui manque à notre langue pour reproduire l’effet oratoire de ces tours si naturels en grec et en latin.

Le même défaut rend notre langue peu propre au style des inscriptions. L’inscription, qui exprime quelque souvenir historique sur un monument , ou quelque hommage pieux sur un tombeau , a besoin de brièveté pour frapper vivement l’esprit; et d’ailleurs elle n’a pas, d’ordinaire, beaucoup d’espace pour se développer sur le bronze ou sur la pierre où elle est gravée. Aussi, dans lesdédicaces de monuments, a-t-on l’habitude de sous-entendre tous les mots qui ne sont pas strictement nécessaires à la clarté du sens.- Exemple : ’Atbjvosfoi -cff 'Mrpà r?) 'ïyulo. — Les Athéniens ( ont dédié cette statue ) d Minerve Hygie ( c’est-à-dire déesse de la santé)’*. Dans les dédicaces, dont le tour et l’idée sont très-simples, comme dans celle-ci, le français peut également supprimer le verbe principal; Mais les Grecs et les Romains varient le tour avec plus de facilité; ils peuvent mettre le nom à Paccusatif (îvSptévTa, statuam) en sousentendant àvioTTjaov ou erexerunt ; lè français n’a déjà plus cette ressource. Comment reproduire dans notre langue 1«

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