INTRODUCTION. — MÉTHODE
rement connus. Comme les philosophes aimaient à saisir l’homme dans ce qu’ils appelaient l’état de nature, pour marquer le progrès de ses sentiments, de ses passions et de son intelligence, les grammairiens poursuivaient aussi l’idée d’une langue primitive. Ils , cherchaient à déterminer a priori les idées nécessaires aux peuples enfants, et les sons qui ont dû servir à exprimer ces idées. De ces recherches, qui ne sont pas encore complètement abandonnées, il pouvait sortir quelques spéculations ingénieuses ; mais il en sortait plus encore de systèmes arbitraires et aventureux. Les huit Parties du discours une fois bien définies et bien classées, comme elles l’étaient déjà au deuxième siècle de l’ère chrétienne dans les écrits d’Apollonius Dyscole , il ne restait guère plus d’observations nouvelles à faire dans ce champ de la grammaire purement logique. Depuis un demi-siècle surtout on a senti le besoin d’élargir ces éludes et d’en réformer la méthode. On a compris de mieux en mieux le danger des théories philosophiques qui ne reposent pas sur l’observation des faits. Quelle qu’ait été la première langue parlée sur la terre , comme un immense intervalle la sépare des langues les plus anciennes qui nous soient aujourd’hui connues, on a compris qu’il est impossible d’en retrouver, même par conjecture, les éléments et la grammaire. Les termes du problème ont donc été renversés. Au lieu de partir du passé le plus lointain pour descendre jusqu’à nos jours, la linguistique moderne part de l’état actuel des langues, de leur diversité infinie et même de leur corruption, pour remonter de proche en proche, à l’aide d’observations exactes, jusqu’à un état plus voisin de leur forme primitive : au lieu d’en faire la théorie abstraite, elle essaye d’en raconter l’histoire, mais dans le cours de cette his-
toire, elle relève et coordonnées formes grammaticales et les procédés squi^ par leur analogie, semblent dépendre d'une même loi ;i«l dausi chaque loi ainsi constatée elle nous montre , soit l’effet des facultés communes à tout le genre humain, soit l’effet d’un génie particulier à chacune des races humaines. Par cette heureuse réforme, la grammaire est désormais entrée dans* le concert des sciences dites' d’observation ; en adoptant leur excellente méthode, elle s’est ouvert une voie nlus sûre de travail et de progrès*.
$ 3. Notions historiques sur l’origine des trois langues .grecque, latine et française.
Les langues nombreuses qui se parlent sur la terre se divisent en groupes et en familles, comme les nombreuses nations qui peuplent le globe so divisent en races.
Le grec, le latin et le français, ainsi que les langues slaves et celtiques, l’allemand et l’anglais, l’italien, le portugais et l’espagnol, font partie de la grande famille de langues qu’on appelle ordinairement indo-germaniques ou mieux indo-européennes , pour marquer d’un seul mot les principales contrées où ces langues ont pris leur développement.
Le français appartient à cette classe secondaire de langues qu’on appelle quelquefois les langues néo-latines , parce qu’elles sont toutes nées de la corruption du latin après la chute de l’empire romain , comme l’italien, l'espagnol, le portugais,* le valaque. Le français dérive, presque en totalité, du latin transformé par les nations chrétiennes et barbares qui occupèrent le sol de la Gaule entre la chute de l’empire romain et l’époque carlovingienne. On le voit apparaître, d’une manière assez distincte , vers le ix* siècle. Il s’est , deouis ce temps , beaucoup modifié beaucoup
enrichi ; ïl asuttont failboaucoup d’empruritsau 1 Afin et au grec pour s’approprier mieux aux divers besoins de la littérature ou de la science; mais, aux yeux du grammairien, notre langue existe depuis neuf siècles environ, avec ses principaux caractères, sur le sol où elle règne encore aujourd’hui.
Le latin, considéré dans son cnsenible,' ne ‘dérive pas directement du grec; mais il s’y rattache sans aucun doute par deux espèces de ressemblance': d’abord, parce qu’il eèt, comme le grec, soit directement, soit indirectement, originaire d’une ancienne langue asiatique , qui a fourni à plusieurs langues de l’Asie et à presque toutes 1 les langues de l’Europe leurs racines et leurs formes grammaticales; ensuite, parce que, depuis la conquête de la Grèce par les Romains, ceux-ci ont emprunté à la langue grecque un grand nombre de mots pour enrichir et embellir leur propre langue.
Le grec enfin est descendu , à une époque que Ton ne peut déterminer avec précision , de cet antique idiome de la haute Asie , auquel le lalin doit aussi son origine, et qu’on retrouve aujourd’hui : d’une part, chez les Indiens, dans les monuments de la littérature sanscrite ; de l’autre, chez les Perses, sous le nom de langue sende, dans ce qui nous reste des livres religieux de Zoroastre.
C’est par une analyse exacte des mots de ces divers idiomes, des formes grammaticales qui leur sont communes et de celles qui sont particulières à chacun d’eux , que l’on a démontré avec certitude ces faits si importants pour l’histoire de la grande famille de peuples à laquelle nous appartenons *.
Sans entrer ici dans le détail- de cette démonstration, qui ne saurait être exposé d’une façon élémentaire, nous essayerons au moins de rendre sensible
par quelques exemples, choisis parmi les principaux idiomes indo-européens, la parenté qui unit ces idiomes entre eux , et qui les rattache à une mère commune. Dans le tableau suivant , on remarquera quelquefois une grande différence entre des mots rapportés cependant par les linguistes à une même racine ; mais on ne devra pas oublier que ces mots appartiennent à des peuples qui, tous sortis de la famille indo-européenne, se sont développés à de grandes distances l’un de l’autre et à des époques très-différentes dans l’histoire de l’humanité. D’ailleurs l’analyse philologique dont nous donnerons plus bas quelques règles, surtout au chapitre xxi, sur l’Étymologie, montrera que les mots les plus dissemblables en apparence peuvent souvent être ramenés de la manière la plus rigoureuse à une même racine, tandis que la ressemblance matérielle de deux mots peut, au contraire, nous égarer quelquefois en nous faisant croire que ces mots ont la même origine.
Quant aux lacunes que l’on remarquera aussi dans ce tableau, elles proviennent soit de ce que nous ne connaissons pas encore assez bien le vocabulaire de certains idiomes, soit de ce qu’une même racine a subi quelquefois des vicissitudes très-diverses dans des idiomes de la même famille. Ainsi le mot tppirwp ne devrait pas, à la rigueur, figurer comme signifiant frère dans la liste des mots qui se rattachent au radical bratr, fratr , dans les autres langues indoeuropéennes; car il signifie plutôt membre d'une même société; c’est iSeXpéç , avec son féminin <13eXcp>5 , qui désignent en grec le frère et la sœur. De même, le radical mri, mord , qui, dans les langues germaniques, ne rappelle que l’idée de mort violente {meurtre), se retrouve avec le sens général de mort dans le grec (3pai6{ (ppo-rés), d’où <f(iêp<rcot, dpÆpool* (en sanscrit, amrita). — Voir plus bas, p. 210-213.