PRINCIPALES RÈGLES DE L’ANALYSE LOGIQUE
§ I. Définitions et observations générales.
Quand on considère une phrase de quelque étendue, et qui renferme plusieurs jugements, on voit sans peine qu’elle peut se diviser en divers groupes de mots formant chacun un sens particulier qui se rattache au sens général de la phrase. Si les diverses parties de la phrase sont symétriquement arrangées, elles forment une période (tteoîoSoç, circuitus ou bitus verborum), dont elles sont les membres (xwXa, membra). Mais de quelque façon que soient arrangées ces parties de la phrase, on peut toujours les diviser en propositions ou jugements, et les propositions elles-mêmes peuvent être divisées en trois termes : sujet, verbe et attribut. Faire ainsi l’analyse d’une phrase, c’est en faire Y analyse logique.
Dans un ensemble de propositions formant une phrase, il y a la proposition principale et les propositions secondaires ou subordonnées; dans chaque proposition prise à part, le sujet peut être simple, c’est-à-dire exprimé par un seul mot; il peut être multiple, quand il comprend plusieurs noms ; complexe ou composé, quand il a un ou plusieurs compléments; il en est de même de l’attribut. L’analyse logique recherche et signale ces différences; mais
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elle ne s’occupe pas autrement de la forme des mots, se contentant de les distinguer et de les grouper, selon leur rôle dans la phrase et dans la proposition. Un exemple pris dans chacune des trois langues classiques, suffira pour montrer comment on y applique ces règles élémentaires d’analyse.
Xénophon commence ainsi un apologue célèbre, celui d’Hercule entre le Vice et la Vertu : Ilpdôixdç
*Tj(Xt tov 'HpaxXÉa, ette! tx iralSoiv iç ?,&»] v wpjxaTO, iv r[ oî vÉot, ^Sy) auroxpotTops; yivouivot, ÉhqXoùatv Etre r}]v Si’ àptTÎjç ôSov Tpê\|(OVTai lie i tov p tov, être -t^v Sii xaxta; , É^eXOdvTa tlç ^ouytav xaOyjofat, dcTropoüvTa 6rtoxÉpotv twv SSwv Tp«Tf»)Tai,
phrase que Cicéron a traduite un peu librement par: Herculem Prodicus dicit , quum primum pubesceret, quod tempus a natura ad deligendum quam quisque vivendi viam sit ingressurus datum est, exisse in solitudinem, atque ibi sedentem diu secum multumque dubitasse, quum duas cerneret vias, unam volvptatis, alteram virtutis, utram ingredi melius esset 19 ; et que nous traduirions en français par : « Prodicus raconte que, « au sortir de l’enfance, et entrant dans cet âge où « les jeunes gens, devenus maîtres d’eux- mêmes, « montrent s’ils suivront la voie de la vertu ou [s’ils « suivront] celle du vice, Hercule sortit pour aller « s'asseoir loin du bruit, et demeura incertain du « chemin qu’il prendrait. »
Dans les trois phrases, la proposition qui domine toutes les autres est celle dont Prodicus est le sujet: c’est la proposition principale; son sujet, Prodicus, est simple, mais l’attribut raconte ( est-racontant ) est très-complexe; car il a, en réalité, pour compléments, tous les mots qui suivent. De toutes les propositions qui dépendent de ce mot <prj<rt , dicit, raconte, l’une: ’HpocxXcot È^XQdvra cîç ï.ffu/îav xa6r,oGat, OU, COfflOlC dit Cicéron , Herculem exisse in solitudinem , est la pre-
mière des propositions subordonnées ; car si, au lieu de tourner par Prodicus raconte , on avait dit : Selon le récit de Prodicus , Hercule , etc., la proposition dont Hercule est le sujet, serait devenue la principale. Le sujet de cette proposition, Hercule , est simple et incomplexe, car il n’est accompagné d’aucun autre nom ni d’aucun adjectif; mais, logiquement, il a pour complément plusieurs des propositions suivantes; car l’âge d’Hercule est déterminé ici par une phrase qu’on appelle incidente, composée, en grec et en français, de cinq propositions, et de trois, en latin ; elles sont rangées en grec et en français selon l’ordre de leur importance ; en latin, si datum est était à côté de tempus , le même ordre serait conservé. Au lieu de x.aôîi<r6ai «iropoûvTd, Cicéron dit : ibi sedentem dubitasse, et il développe le sujet de ce doute en deux propositions au lieu d’une ; ces deux propositions, comme la proposition unique fèôv rp«-
mj-m, dépendent de dubitasse ou àiwpoüvm, dont eUes complètent l’attribut.
Après avoir ainsi décomposé l’ensemble de la période, en partant de ce principe qu’à chaque verbe répond une proposition , l’analyse logique reprend à part chaque proposition pour en étudier séparément le sujet, le verbe et l’attribut ; pour indiquer si le sujet est simple ou multiple, ou complexe, et de môme pour l’attribut; si la proposition est simplement ou doublement subordonnée, ete. Le détail de ces subdivisions appartient aux Traités d’analyse logique.
On remarquera, en général, dans ces analyses, que le français se prête plus facilement que le grec et le latin à la division analytique; c’est là une conséquence naturelle des procédés de notre grammaire. Comme nous exprimons plus volontiers que ne font
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les anciens non-seulement chaque idée principale, mais encore chaque niée de rapports par un mot distinct, quand nous voulons diviser une phrase en propositions et une proposition en ses diverses parties, les locutions françaises nous offrent souvent autant de mots qu'il y a d’idées diverses dans la phrase; tandis que, dans les langues riches en flexions grammaticales, souvent plusieurs idées sont exprimées par un seul mot. D’un autre cOté, en grec et en latin, les propositions secondaires ou subordonnées se présentent souvent engagées l’upc dans l’autre, on bien elles sont au commencement de la phrase quand il nous semble qu’elles devraient être à la fin. En français, au contraire, les propositions sont plus naturellement détachées l’une de l’autre, et quelquefois même il n’y a pas lieu d’en déplacer une seule pour analyser logiquement la phrase. Notre langue a donc des habitudes d’expression et de syntaxe plus favorables à l’analyse ; c’est ce que déjà nous avions reconnu dans le chapitre précédent.
[Mais par cela même que notre langue possède cette propriété, nous avons A éviter une erreur dans l’analyse des phrases grecques ou latines, et en général dans l’analyse de toute phrase écrite en une langue étrangère de l’espèce de celles que l’on appelle synthétiques.
Aeodixo^ en grec, et dedimas en latin, forment des propositions complètes; mais, comme disent les logiciens, des propositions implicites ( implicites ), dont tous les éléments sont réunis et exprimés par un seul mot. Si on voulait décomposer ces mots pour y chercher les éléments de la proposition, on trouverait : 1° un radical attributif avec redoublement et lettre formative dans ôsowxa; un radical avec redoublement dans dedi\ 2° une flexion personnelle jmv, mus, c’est-à-dire le signe du sujet et celui de l’attribut seulement,rien qui représente particulièrement l’idée du verbe, si ce n’est la réunion
même de ces divers éléments en nn seul mot. Bien plus, la flexion personnelle qui exprime ici le sujet vient après le radical qui représente l’attribut. Ainsi, si ion compare avec la proposition logique ( sujet-verbe-attribut ) une locution comme Bs&ixafuv ou dedimas, celle-ci nous offre un terme de moins; et, les deux termes qui restent, elle nous les offre rangés autrement que la logique ne nous habitue à les concevoir. Notre langue fournirait quelquesfaits analogues, par exemple, dans les impératifs, comme march-ons, sort-ons; dans les locutions interrogatives, comme veut-il , sort-il. Mais ce qui n’est chez nous qu'une exception est la règle même dans les langues synthétiques; et l’analyse qu’expriment si ordinairement nos formes verbales composées est une exception dans les conjugaisons grecque et latine. Or, ainsi qu'il ne faut pas, au nom de la syntaxe française, faire violence à la liberté des constructions grecques et latines; de même il ne faudrait pas, dans l’analyse logique d’un texte grec ou latin , décomposer trop rigoureusement ces formes synthétiques et y chercher une méthode d’expression, qui est plutôt la nôtre que celle des anciens. Les peuples qui ont donné aux vieilles langues de l'Europe la forme que nous y observons, n’avaient pas les mêmes habitudes d’esprit que ceux qui, aujourd’hui, les analysent et les jugent; ils concevaient plus volontiers que nous beaucoup d’idées à la fois, et plus volontiers que nous ils les exprimaient en un seul mot, sans être, pour cela^ de mauvais logiciens. C’est peut-être par un abus de l’analyse logique que certains grammairiens français se sont montrés si sévères pour les langues anciennes; ils ont cru trop souvent que l’esprit humain avait dit toujours et partout procéder comme procède sous nos yeux l’esprit français dans l’expression de la pensée. Il importe, non-seulement pour l’étude de la grammaire, mais pour celle de l’histoire , de se familiariser avec une cri tique plus judicieuse et plus impartiale 10 .
Au reste, si l’analyse logique peut avoir quelques inconvénients pour une saine appréciation du génie des langues, elle a aussi, dans l’élude des langues classiques, certains avantages pratiques qu’il faut signaler, car ils intéressent même les commençants.]
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$ 2. Applications de l’analyse logique à l’étude des langues anciennes.
I. En présence d’une longue phrase latine, les commençants sont d’ordinaire embarrassés de savoir par où il faut commencer la traduction : c’est qu’ils ne peuvent pas, entre les propositions que celte phrase renferme, distinguer du premier coup d’œil la proposition principale , et y rattacher successivement les autres. Par exemple, dans un dialogue de Cicéron, l’orateur Crassus dit à son ami Calulus : Idem Gracchus , quod potes audire , Catule , ex Licinio , cliente tuo , litterato homine , quem servum sibi ille habuit ad manam, eum eburneola solitus est habere fistula, qui staret occulte post ipsum, quum concionaretur, peritum hominem , qui inflaret celeriter eum sonum, quo ilium aut remissum excitaret, aut a contentione revocaret . — « Licinius , homme instruit et votre client , Catulus, « a pu vous dire que C. Gracchus, dont il a été au- « trefois l’esclave et le secrétaire, faisait cacher der- « rière lui, lorsqu’il parlait en public, un musicien « habile, qui lui donnait rapidement le ton, sur une « flûte d’ivoire, pour relever sa voix, si elle venait à « baisser, ou pour le ramener à la suite d’éclats un ■ peu vifs (a). » Il y a, dans cette phrase, neuf propositions représentées par autant de verbes; à quel signe reconnaître la principale?
Une règle de l’analyse logique nous apprend que la proposition principale est celle qui, à la rigueur, se passerait des autres , qui ne dépend pas des autres, et peut être énoncée séparément; c’est donc ici : Idem Gracchus solitus est , à laquelle se rattache immédiatement, et comme complément direct, har-
fa) Cicéron, Dialogues de l’Orateur, livre III, ehap. lx; traduction de M. Gaillard.
bere; ce dernier verbe a pour compléments : 1° peritum hominem, bien reconnaissable à sa terminaison, qui est celle du cas régime; 2° cum eburneola fistula, attribut complexe de hominem; qui sfaret , qui inflaret se rattachent à hominem, pour marquer l’usage que le musicien faisait de son talent ; quo excitaret , quo revocaret, se rattachent à sonum, et indiquent le but que le musicien se proposait ; </trum concionaretur est une proposition incidente qui marque la circonstance où le musicien aidait Gracchus. Enfin les mots quod potes , etc., jusqu’à ad manwm, forment une phrase incidente, en trois propositions marquées par les verbes potes, mtdtre , habuit, et qu’on peut mettre entre parenthèses, car elle interrompt la marche grammaticale de la phrase où l’insère Crassus et dont elle forme le complément. Au moyen de cette analyse, les terminaisons des mots latins s’expliquent d’elles-mêmes, et l’esprit se retrouve dans les détours de leur arrangement un peu compliqué.
II. On a vu que j’ai compté, dans la phrase de Cicéron, audtre et habere comme deux verbes qui représentaient autant de propositions distinctes. C’est, en effet, au moyen d’une analyse toute logique, que nous avons reconnn (plus haut, p. 78) la nature verbale de l’infinitif. On a vu, de plus, que j’ai considéré les infinitifs comme verbes de propositions subordonnées. Or, la proposition infinitive semble souvent jouer le rôle de proposition principale , et se placer de droit au premier rang dans la phrase : par exemple, lorsque Cicéron dit : Facimis est vinerri eivem Romanum, seelus verberari (a), les verbes vineiri et verberari , avec leur sujet commun eivem Romanum ,
(a) Contre Verrès, de Supplieiis, V, lxvi, § 170.