‹ Notions élémentaires de grammaire comparée pour servir a l'étude des trois langues classiquesChapitre 83 sur 100 · CHAP. XX. — DE LA LANGUE POÉTIQUE · texte numérisé non relu

CHAP. XX. — DE LA LANGUE POÉTIQUE

La haute poésie française se refuse à employer certains mots comme trop vulgaires ; par exemple , elle se fait scrupule de dire narration pour récit ; paysan pour désigner un habitant de la campagne ; aussi elle manque souvent de termes poétiques pour exprimer les idées simples, et alors ellp est obligée de recourir à des périphrases. Voltaire , un jour, ayant eu à parler en vers d’un ramoneur, a cru devoir remplacer ce mot par quatre vers. Homère, dans V Iliade, compare Ajax avec un âne que les laboureurs chassent d’un champ (e) ; cet âne a causé beaucoup d’embarras aux traducteurs français; et ce n’est pas sans peine que l’on s’est résigné à l’appeler tout simplement par son nom dans la traduction , comme il est nommé dans l’original. C’est là un défaut réel de notre poésie. Elle exclut beaucoup de termes en usage dans la prose, mais elle n’a que rarement, pour les remplacer, des mots qui y répondent avec un sens plus noble et une forme plus harmonieuse. Voici pourtant quelques exemples de ces synonymes : Valeureux pour courageux vaillance pour valeur , coursier pour cheval , antique pour ancien, etc. Encore faut-il remarquer que souvent le mot de la prose peut trouver place en pbésie, surtout s’il y est habilement enchâssé parmi d’autres expressions qui le relèvent. C’est ainsi que Racine fut fort loué par les critiques de son temps, pour avoir introduit avec bonheur le mot chien dans cette phrase à'Athalie :

Et je n’ai plus trouvé qu’un horrible mélange D’os et de chairs meurtris, et traînés dans la fange,

Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.

(a) Iliade, XI, 5S1.

L’étude des synonymes nous fait aone voir une grande différence entre les trois langues classiques. Elle nous explique comment, chez les Grecs, l’admirable richesse du vocabulaire poétique, augmentée encore par la diversité des dialectes, se prêtait sans effort à toutes les variétés de la versification. Moins riche à cet égard, la langue latine se créa, peu à peu, soit par des emprunts, soit par des imitations indirectes de la poésie grecque, une partie des ressources qui lui manquaient ; mais elle se ressentit toujours un peu de son indigence primitive. Enfin la poésie française, presque entièrement dépourvue d’une langue particulière et appropriée à ses besoins, ignorant ces combinaisons de brèves et de longues sur lesquelles repose l’harmonie du vers grec et du vers latin , n’ayant d’autre ressource d’harmonie que l’accent tonique, d’autre musique que le nombre des syllabes, et réduite h lier les vers l’un h l’autre par la ressemblance ou la différence des sons, en alternant des rimes masculines et féminines, semble compter davantage sur la force et la beauté des idées qu’elle exprime. Ayant à compenser de tels défauts et à vaincre de telles difficultés , il n’est que plus remarquable que notre poésie ait produit tant de chefs-d’œuvre comparablès aux excellents modèles des littératures anciennes 89 .

D’un autre côté, l’étude des synonymes nous fait comprendre mieux le vrai sens des mots par la comparaison et par l’appréciation des nuances qui les distinguent. Ainsi, en latin, le seul radical lu, dont lav n’est que le développement (Cf. en grec Xou-w), forme avec diverses prépositions onze verbes qui ont un fonds de signification commune malgré des différences notables. L’usage de chacun de ces verbes est

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