CHAP. XXI.— ÉTYMOLOGIES GRECQUES ET LATINES
L’utilité des comparaisons, en matière d’étymologie, fut un peu mieux connue des grammairiens romains. Ceux-ci, en effet, trouvaient dans la langue latine des mots évidemment empruntés aux vieux idiomes de l’Italie, et d’autres mots dont les racines, à leurs yeux, étaient évidemment grecques. Par exemple, dans soll-ers ou sol-ers, dans soli-taurilia, il leur était facile de reconnaître un mot osque solus ou sollus signifiant tout entier, et qui d’ailleurs semble avoir la même racine que le grec &<k; le mot catus (habile) leur venait des Sabins; les noms de nombre, comme septem, octo, decem se rattachaient sans peine aux noms grecs correspondants ktcvx, ôxtw, Séx a. Quelquefois les Romains ont pénétré plus avant dans ces comparaisons. Ainsi, l’un d’eux a reconnu que somnus était primitivement identique au grec Sttvoç ( supnus - sumnus - somnus ) , et par conséquent offrait la même racine que sopor, sopire, etc. (a). Mais quelle que soit en cela leur supériorité sur les Grecs, les Romains ne paraissent pas avoir jamais soumis l’étymologie à une méthode vraiment critique. Ils en disputaient un peu au hasard, tantôt devinant avec bonheur l’origine d’un mot obscur, tantôt imaginant un rapport secret entre les lettres et les idées, et accordant à l’onomatopée une importance fort exagérée dans l’imposition des noms. Ainsi Varron, le plus savant des étymologistes latins, explique justement le latin comissari par le grec xwuoç d’où xwpiiUiv; ou bien, bos, par le greepoû?; ovis , par le grec oTç, etc. Il signale avec raison hinnire , ululare, balare, etc., comme des mots formés par onomatopée, à l’imitation des cris qu’ils expriment; il dérive sans peine impluvium et compluvium de plu-
(o) Aulu-Gelle , Nuits Attiques, xih, 9.
via; vehiculum, de vehere, et autres semblables. Mais il s’égare dans une suite d’explications puériles sur des mots qu’il fallait renoncer à expliquer avec les seules ressources du dictionnaire grec et du dictionnaire latin. Par exempte, il prétend que loqui vient de locus , parce que celui qui ne sait pas mettre les mots à leur place ne sait pas parler ; que me luere (craindre) vient de motus , à cause du mouvement que fait l’âme pour s’écarter de l’objet qu’elle craint. 11 oublie, à chaque instant, que les lettres se transforment et que les flexions se dérivent l’une de l’autre d’après certaines lois qui doivent diriger l’étymologiste dans la recherche des racines et de leur sens primitif 9 *. U ne distingue pas, parmi les mots latins analogues ou semblables à des mots grecs, ceux qui viennent de la Grèce par voie d’emprunt réfléchi, et ceux qui ressemblent à des mots grecs pour avoir originairement la même racine. Ges deux classes de mots sont pourtant assez distinctes par elles-mêmes, comme on va le voir dans les listes suivantes :
1° Mots latins qui ont une origine commune avec les mots grecs correspondants :
les noms de nombre : sex — !£, septem — l-rrxâ, etc., Deus — Oeôç; pater — jta-nip; mater — jx^xqp, dure, donum — otowjxt, oo<nç, owpov , vorare — pop â, ptëpwcxw,
bibere et potus — i»vw, futur mop-at, parfait rairwxa,
edo, esum , esse (manger) — iaQit», futur iSopau,
gaudere — yrsOel», dorien
arare, aratrum, aroum, — àpoîi», ipotpov, apoupa ,
sedes, sedeo , — Sèoe, ££ouat, tooûjxat,
sudor, sudare — ISpwî, tSpoV-w ,
silva — SX») , dorien SX* ,
CIIAP. XXJ ËTÏMÔLOGIES LATINES. 139
panyo, pepigi, pactus — rafowiAt, aor. 2 iz rpv, genus , gigno ( gi-geno ) — yéws, YfY v ®f A * l (ï l * , Y* vo !*“0» spondere — ansvSstv, aitovS^ , exemple où le radical grec a conservé un sens primitif ( libare ) que le mot latin a perdu.
terminus , terminare — Trppta, tsppiâÇnv, (mot dorîen
pOUr ipl^Elv), TSp|*C*JV.
latere — Xav9a vw, aor. 2 IXa
orbus — ^p«p*vo<; ambo — ôtatpw ; amb, dans ambire, ambigere, etc. — àpupf, navts — vau;, va aç; OVUrn — wov, etc.
2° Mots empruntés par les écrivains latins à la langue grecque : ‘
philosophas, philosophia — fiXo<royoç, ipiXosocpiat, ephippium — IçîitJtiov,
theatrum, umphitheatrum — Ûéaxpov., à^^iOéaxpov,
hippodromes — tonroSpopoç,
geographia — y ew YP
hexamster — i!;<tf«Tpoç ,
syllaba *— auXXaêii ,
monosyllaba (vocabula) — fwvocuXAaSa , iambus — ïapiêoç , grammatieus — YP a ! A H L * Ttx ^‘
Et ainsi beaucoup de mots utiles ou nécessaires dans le langage des arts et des sciences.
3° Dans une troisième classe de mots se rangent ceux dont il est difficile d’affirmer s’ils sont le produit d’un emprunt réfléchi ou d’une tradition commune aux deux peuples :
dolus (qui est aussi un mot osque) — S<5X oç, purpura — itopçûpa; cadus — xtôoç, numus ou nummus — vépioç, pour vô|uij|**.
cubitus — xôêtTov ; uncia — àyxla. (a), catinum — xattvov.
Ces derniers mots grecs, étrangers an dialecte atti— que, mais en usage dès une époque très -reculée chez les Doriens de la Sicile et de l’Italie méridionale , puisqu’on les trouve déjà dans Épicharme et Sophron, peuvent et doivent même avoir pénétré dans le Latium , bien avant la conquête de Tarente et celle de la Grèce orientale par les Romains **.
4° Mots qu’on peut appeler hybrides, c’est-à-dire composés de deux éléments d’origine différente (à) :
epitogium composé du grec èirî et du latin toga, epirrhedium — du grec è-ttl et du gaulois rheda , biclinium — du latin bis (pour duis ) et du grec xXtvii, et, à un degré inférieur :
Græcostasis — du latin græcus et 'du grec «menu, peratticus (très-at tique) — du latin per et du grec ’Arrtxô; , AtÜCUS.
En comparant les deux premières listes, il est facile de voir que, dans la première, le mot latin diffère notablement du mot grec dont il reproduit cependant et le sens et la racine ; dans la seconde, au contraire, le mot latin reproduit le mot grec comme un calque fidèle : c’est que la première classe de mots provient d’un travail tout populaire et irréfléchi, tandis que l’autre provient du travail des savants et des littérateurs romains, qui cherchaient dans la langue grecque de quoi suppléer à l’indigence de leur langue maternelle , et qui transcrivaient les mots grecs en lettres latines, avec toute l’exactitude qui leur était
(a) Le radical de ce mot se retrouve dans Spcoc, poids, et dans le radical du verbe èv-épcw, qui prête des temps à <p£pu, porter.
(b) C’est une remarque déjà faite par Quintilien, InsUt. Orat.. 1, 5.
possible. La première classe de mots prouve clairement que les Grecs et les Romains ont une même origine; elle le prouve d’autant mieux que tous ces mots expriment des idées élémentaires et usuelles, et appartiennent nécessairement au fonds primitif de la langue. La seconde classe, au contraire, prouve simplement que les Romains, s’étant plus tard rapprochés de la Grèce, lui ont fait, avec réflexion, beaucoup d’emprunts pour compléter leur vocabulaire technique.
Sans pénétrer fort avant dans l’étymologie latine, on peut donc en tirer déjà des conséquences intéressantes sur l’histoire du peuple romain et de ses rapports avec l’Orient et la Grèce.
5° On distinguera encore par l’étymologie un certain nombre de mots que les savants romains signalaient comme empruntés aux anciens dialectes de l’Italie, particulièrement du Latium, mais dont les radicaux se retrouvent souvent dans d’autres idiomes indo-européens* 5 . Tels sont, par exemple:
solus ou sollus , entier, mot qu’on retrouve dans sollennis , sollers , solitaurilia , et qui est un mot osque (voy. ci-dessus, p. 157), multa pour^œnc, et senatus, mots d’origine osque, sol , solis , qui vient des Sabins , hircus, hædus ou edus, qui étaient chez les Sabins fircus et fedus, (
crepusculum, diminutif de creperum , également emprunté aux Sabins, chez qui il était synonyme de dubiurn ( dubia lux), februarius, de februum, synonyme de purgamen tum chez les Sabins,
idus, mot romain et sabin, qui se retrouvait chez les Etrusques, sous la forme itus ,
quinquatrus, nom d’une fête qui se célébrait le cinquième jour après les Ides, et formé comme les mots triatrus , en usage chez les habitants de Tusculum, decimatrus, en usage chez les Fa- Jisques,
histrio dérivé de hister, mot étrusque importé à Rome avec les jeux scéniques de l’Étrurie.
On voit, par ces exemples, que la langue latine s’est formée aussi d’emprunts faits aux langues voisines de Rome, comme la population romaine se renouvelait ,et s’augmentait par l’admission successive des divers peuples de l’Italie dans le sein de la cité conquérante.
6° Mots latins imités , pour la composition ou la dérivation, de mots grecs correspondants :
adverbium imite de 2irfppT|u*,
conjunctio — gûvS&suo;, J
conjugalio — «ruÇu^fot,
veriloquium — ItujjioXoy'«,
demonstrativus — imSsixnxôi;,
translatio — fteraçopa ,
qualitas , dérivé de qualis , comme tw-ott,? l’est de . iroîoç ,
medietas, mot hasardé par Cicéron pour rendre le grec (aegcîtviî,
ambitus ou circuitus verborum , pour iwpfoSoc.
Presque tous ces mots appartiennent au langage de la grammaire , de la rhétorique et de la philosophie. Les Romains, en effet, n’ont pas eu de grammairiens ni de rhéteurs avant leurs relations avec la Grèce. Quand ces relations se multiplièrent, les Grecs avaient pour les sciences tout un vocabulaire de mots J techniques que les Romains s’approprièrent de leur
mieux, tantôt en transcrivant les mots grecs avec des lettres romaines , tantôt en les imitant comme on vient de le voir ; souvent même, au lieu de transcrire ou d’imiter ces mots, ils y suppléèrent par des périphrases M .
Dès les derniers temps de la république et surtout sous l’empire, la fusion de plus en plus intime des deux races, grecque et romaine, n’est plus seulement attestée par les emprunts que les Romains font à la langue grecque; mais le grec, à son tour, emprunte au latin un certain nombre de mots, presque toujours des termes techniques, exprimant des idées ou peu familières on étrangères aux peuples de la Grèce * 7 . Exemples :
Ttotxpwv, rcouptovoc, d epatronus,
tîxXoî — tilulus;i p£axoç — fiscus ,
axxa — acta, d’où àxxouaptoç — actuarius ,
Xsytwv ou Xfcyêwv — leyio 9 d’où Xs^tuvapio; — legionarius.
De même que les Romains avaient fait à leur manière des dérivés de mots grecs, comme exodiarius de exodium, £6 otov; theatralis de theatrum , OÉaxpov; proœmiari de proœmium, irpootuiov ; de même les Grecs donnèrent des terminaisons tout helléniques à des mots dérivés du latin : ainsi curator , transcrit en grec xoucaxwp, a formé le verbe xoupaxopîûw ; annona , (îwwva, a formé le verbe àwwvauu). Mais ces mots, de date assez récente, sont aussi le témoignage d’une véritable confusion dans la grammaire des deux langues ; on y sent la décadence du goût et l’approche de la barbarie.
§ 3. De l’étymologie dans la langue française.
Aperçu historique.
L’étymologie, dans notre langue, est restée longtemps livrée aux conjectures et à l’esprit de système. C’est seulement depuis un demi-siècle que, par les .progrès de la philologie comparée, l’étymologie des mots français a été soumise à une méthode vraiment scientifique Nous ne pouvons entrer dans le détail de ces recherches; mais nous pouvons signaler, du moins, quelques règles de classification et d’analyse.
I. Le plus grand nombre des mots français sont dérivés du latin ; mais ils en sont dérivés par deux voies différentes. Les uns sont devenus français par un travail de transformation toute populaire et irréfléchie; les autres, par un travail d’imitation savante.
1° Mots français tirés du latin par voie d’altération populaire :
nier de negare , et lier , de ligare , clore de claudere , et exclure, de excludere, douter , autrefois doubter, de dubitare , châtier, autrefois chastier, chastoijer, de castigare, larron , de latro, ou plutôt du radical des cas obliques, latron-is, latron-em, couronne, de corona, étoile, autrefois estoile, de Stella, dette, autrefois debte, de debitum, hors, et fors, de foris, dîme, autrefois dixme, de décima.
Mesme, nom propre, de Maximus.
Mesmin, nom propre , de Maximinus.
Quelques mots de cette classe sont même venus
du grec par l’intermédiaire d’une transcription latine usitée dans les bas siècles de l’empire romain et au moyen âge. Par exemple :
Pentecoste ou Pentecôte , le cinquantième jour après Pâques, de pentecosta , ^ irevrïixoor^ (■îjfjifpa) , homélie de liomilia , fyitXta, réunion, assemblée, discours prononcé dans une réunion ou une assemblée de chrétiens, église , de ecclesia , IxxXnjata , aumône, de eleemosyna, Asquooûvi), nigromant ou négromant, négromantien, de necromantis, necromanticus, vexpôtxavn;.
2* Mots tirés du latin par voie d’imitation savante :
radiation, de radiatio, action de rayer, véhicule, de vehiculum, pudeur, de pudor, perception, deperceptio , exciper, de excipere, délibérer, de deliberare, sénatus-consulte, de senatusconsultum , plébiscite, de plebiscitum, etc.
Dans cette classe, on remarquera que la terminaison seule du mot latin est altérée pour s’accommoder aux usages de notre langue ; dans l’autre, au contraire, le radical et la terminaison sont quelquefois altérés à tel point, qu’il faut une grande attention pour retrouver l’origine du mot. Par exemple, jour vient certainement de dies, mais par l’intermédiaire de l’adjectif diurnus, devenu en italien giorno, djomo, ce qui nous explique très-bien les mots journée ( gior nata), journal, journalier; pouillé (liste des biens d’un monastère), vient du grec itoXuwtuxov, par l’intermédiaire des transcriptions latines : polyptychum, polyp-
ticum i, politicum, polepticvm, poleticum,polegium , pnlegivm.
Par une coïncidence, qui étonne d'abord , mais dont les exemples abondent, le même mot latin se trouve avoir produit en français deux dérivés r l’un populaire, et qui se rangerait dans notre première classe, l’autre plus régulier et qui se rangerait dans la seconde. Ainsi :
Augustus a produit, août et auguste,
ratio —
raison et ration,
potio —
poison et potion.
securitas —
sûreté et sécurité r
sacramentum —
serment et sacrement t
porticus —
porche et portique ,
redemptio
rançon et rédemption ,
inclinatio —
inclinaison et inclination ,
scandalum —
esclandre et scandale,
parabola —
parole et parabole.
fabrica —
forge et fabrique ,
rhythmus —
rime et rhgthme,
ministerium — -
métier et ministère ,
monasterium —
moustier ( v. fr.) et monastère.
mobilis —
meuble et mobile,
acer, aeris —
aigre et âcre.
dïrectus —
droit et direct,
liôerare —
livrer et libérer,
separare —
sevrer et séparer.
auscultare —
écouter et ausculter.
periclttare —
périller(y. fr. ) et péricliter.
blasphemare —
blâmer et blasphémer.
quadragesima —
earesme, carême (quaresme) et quadmgésime w .
On remarquera encore, dans la liste qui précède, la différence du procédé populaire et du procédé
savant pour la dérivation des mots i l’un est plus hardi r et défigure souvent le mot original jusqu’à permettre à peine de le reconnaître sous sa nouvelle forme ; l’autre nous en donne presque toujours une simple transcription, où la syllabe finale est seule changée pour s’accommoder aux règles de la grammaire française. * .
Quelquefois aussi le même mot latin a produit deux et jusqu’à trois dérivés de forme également populaire. Exemples : coupe et cuve , du latin cupa ; noir et nègre de niger (esp. negro); créance et croyance de credere; loger et louer, de locare; lâcher et laisser, de laxare (ital. lasciare ) ; casse (d’où cassette), châsse , caisse, de capsa. Dans tous ces cas, les divers dérivés diffèrent ordinairement par le sens non moins que parla forme; de sorte que notre langue s’est réellement enrichie par ce double travail de dérivation.
Quelquefois aussi la contraction que les mots latins ont subie pour devenir des mots français, a confondu sous une forme commune deux dérivés dfe primitifs très-distincts. Par exemple : louer, venant de laudare ou de locare ; cru , de crudus, et cru de créditas ; pécher de pcccare, et pécher de piscari, sans compter pêcher, l’arbre qui porte des pêches, persicarius pour malus persica , dans le latin du moyen âge.
Les résultats de ces rapprochements s’accordent très-bien avec l’histoire de notre langue, oïfnous distinguons, en effet, deux périodes : l’une de formation tout irréfléchie et populaire ; l’autre pendant laquelle les savants et les lettrés travaillèrent, avec plus ou moins de bonheur , à compléter et à corriger l’œuvre de formation primitive.
D’un autre côté, dans le désordre apparent de ce travail d’où notre langue est sortie, une observation
attentive reconnaît quelques lois qui se sont appliquées avec une véritable régularité 100 . La plus frappante de ces lois est la contraction des syllabes qui avoisinent la syllabe accentuée ; nous l’avons déjà signalée plus haut, chap. n, § 1, p. 17, 18.
On a pu remarquer aussi , dans divers exemples cités plus haut, le changement du c en ch, que présentent un si grand nombre de mots :
chèvre de copra, cheveu de capillu»,
chef de caput, cheval de caballus ,
chaleur de calor, chenal de canalis,
cher de carus, chanvre de cannabis ,
chair de caro , tricher de tricare,
choir de cadere, pêcher de piscari,
changer de cambiare , pécher de peccare, etc.
Voici une autre règle, non moins constante : c’est la substitution du d au g, ou, si l’on veut, l’insertion du d après la chute du g, dans tous les mots suivants :
oindre venant de ungere , joindre — de jungere , peindre — de pingere, teindre — de tingere , éteindre — de extinguere , étreindre — de stringere,
' enfreindre — de infringere, poindre — de pungere.
Le hasard seul n’a pas pu produire de telles coïncidences; il y faut reconnaître l’action secrète et comme instinctive d’une habitude particulière aux peuples qui ont transformé la langue latine et en ont fait une langue nouvelle à leur propre usage.
Un grand nombre de mots latins, avant de pren-
dre la forme française qu’ils ont aujourd’hui , en ont eu longtemps une intermédiaire soit dans le dialecte du nord de la France , soit dans le dialecte du midi. Voici des exemples où le mot provençal tient juste le milieu entre le latin et le mot français :
aprilis a formé
juniperus —
sapa —
sapor, sapôr ( em ) — nepos , nepôt (em) — aperire —
concipere —
recuperare — separare —
abril et avril,
genibre — genièvre,
saba — sève,
sabor — saveur ,
nebot — neveu ,
ubrir — ouvrir,
concebre — concevoir, recobrar — recouvrer, sebrar — sevrer.
Ces exemples montrent , en outre , comment une lettre latine, le p, en s’adoucissant, est d’abord un b, puis un v, à cause de la grande analogie de ces deux lettres dans la prononciation des peuples méridionaux.
Quelquefois la transition d’une langue à l’autre s'est faite par l’intermédiaire de diminutifs, inusités ou peu usités dans le latin classique, mais d’un usage plus fréquent dans le latin populaire de la décadence. Exemples :
aiguille , de acicula, diminutif de acus.
anguille, de anguicula, anguilla , — anguis ,
abeille, de apicula — apis,
oreille, de auricula auris,
grenouille, de ranunculus — rana,
goulpil et goupil (anc. fr. pour renard ), de vulpicula ou vulpecula (plus haut, p. 22) %vulpes, fenouil; de fœniculum — fœnum,
genou (genouil), de geniculum — genu.
1T0 GRAMMAIRE COMPARÉE
IL Nous nous sommes jnsqn’ici attachés à la forme plutôt qu’au sens des mois français tirés du latin. En considérant, quant à leur signification, les mots d'origine latine , on les distingue facilement en deux classes principales :
1° Mots dérivés du latin, qui ont conservé en français leur ancienne signification :
arbre de arbor , cerf — cervus, chauve — calvus , rose — rosa, chèvre — copra , stable — stabilis , cercle (.figure géom.) — circulas ,
fuir de fugere , aimer — amare , vaincre — vincere , étreindre — stringere , taire — tacere , dire — dicere , voir ( veoir ) — videre.
dire — dicere.
2° Mots dérivés du latin avec nn changement de signification, ou employés dans un sens métaphorique qu’ils n’avaient pas en latin :
cercle (réunion dans une chambre ou un salon pour converser) — circulus (assemblée en plein air autour d’un orateur, plus souvent d’un jongleur ou d’un charlatan), chose — causa (ital. cosa ), et causer — causari , raisin — racemus (branche de la vigne, avec ses fruits),
surface et superficie — ■ superfcium ou superficies (tout ce qui s’élève sur la surface, area, d’un terrain, et, plus tard, cette surface même;, imbécile — imbecillus ou imbecillis (faible de corps), libertin (homme de mauvaises mœurs) — libertinus «( homme de la classe des affranchis), fameux (célèbre) — famosus (qui a une mauvaise renommée),
ignoble (honteux) — ignobilis (obscur, inconnu ou peu connu),
penser — pensare (fréquentatif de pendere, peser), élever (un enfant) — elevare ( rendre léger, déprécier, amoindrir, lever).
Quelquefois on peut suivre, du grec au latin et du latin au français, les divers sens d’un môme radical. Par exemple, «pÉcrêuç, vieux, forme irpsaêimpoç, qui a déjà le sens de « respectable par l’âge » ; en latin, presbijter a signifié de bonne heure le vieillard que les chrétiens se donnaient pour chef spirituel, puis, en général, un interprète de la foi et un ministre du culte , et c’est le dernier sens qu’il a conservé , sous sa forme française prestre, prêtre. Comparez, en grec moderne, le mot xaXôyEpo; (moine, mot-à-mot « bon vieillard » ) dont les voyageurs français ont fait le mot caloyer.
Le radical <my ou <mÇ, qu’on trouve dans les mots grecs oxîÇw, piquer, lv<mÇu, piquer dans, SicwrtÇw, ponctuer, «mygii, point, se reconnaît encore avec le même sens dans instinguere , aiguillonner, instijictus , l’aiguillon , l'inspiration de la nature ou du ciel ; dans distinguerez semer de taches, de piqûres ; mais il a déjà bien changé de valeur dans exstinguere , restinguere, qui signifient primitivement « effacer en grattant avec un instrument qui pique ou déchire, » puis en général « faire disparaître». Dans le français éteindre, il a pris le sens d’étouffer le feu avec de l’eau ou par quelque autre moyen.
Remarquez encore comment iXer,pwaiîv7|, disposition à la pitié, dans le grec classique a signifié plus tard et surtout sous sa forme latine, eleemosyna, la pitié secourable, l’acte de charité, seul sens qu’il a gardé dans le français aumône.
III. L’exemple de la langue italienne a contribué aussi, surtout durant le xvi* siècle, à introduire dans le français un grand nombre de diminutifs, qui n’ont pas tous survécu. Exemples : fleurette , imité de fioretto; levrette, de lepretta; livret, de libre tto, etc.
En général, c’est de l’Italie et de l’Espagne que nous sont venus la plupart des mots relatifs à la vie des camps et à l’organisation militaire. Par exemple :
bataille de l’italien
battaglia,
soldat —
soldato ,
caporal —
caporale ,
capitaine «—
capitano ,
régiment —
reggimento,
épée —
spada ,
camarade de l’espagnol camarada ( primitivement chambrée , réunion de soldats dans la même chambre ; comparez , en latin , contubemalis, contubernium et taberna ).
Cela tient à nos relations fréquentes avec les deux Péninsules durant les siècles où notre langue s’est surtout fixée* 41 .
Quant aux mots français qu’on peut rapporter avec certitude à l’ancienne langue celtique ou gauloise, langue aujourd’hui perdue, ils sont en petit nombre. Voici cependant quelques exemples qui s’appuient sur des témoignages positifs :
char de carrus (Jules César, de Bello Gallico , I, 26), bec — beccus (Suétone, Vitellius , c. 18), lieue — leuca ou leuga (Isidore de Séville, Origines, XV, 16),
arpent — arepennis (Columelle, de Re Rustica, V, 1), alouette — alauda (Suétone, Jules César, c. 24),
braie (vêtement) — braca ou bracca (Suétone, Jules César , c. 80),
Alpes , Gallorum lingua alti montes (Servius, ad Virgilii Æneidem, IV, 412), a/<we(poisson) — alausa, alosa (Ausone, Æ/oseZ. ,v. 127), banne , banneau (espèce de voiture , en vieux français)' — benna (Festus, au mot Benna).
Encore faut-il remarquer que presque tous ces mots celtiques semblent avoir passé par la forme latine pour devenir des mots français.
On a encore assigné, mais seulement par conjecture , une origine celtique aux mots suivants :
eau, d’où évier , blanc,
banc , gris ,
cabane , mouton. ,0, °.
Les mots d’origine germanique semblent en plus petit nombre dans le fonds primitif de notre langue; on peut citer en ce genre , parmi les exemples les plus certains :
for st qui nous a donné forêt (autrefois forest ), hutte (ancien haut allemand hutta) — hutte , hcrbergen — héberger ,
marschall ( de mar, cheval, et schalk , serviteur) — maréchal , d’abord simple préposé aux écuries, puis commandant de la cavalerie sous le connétable ( cornes stabuli),
burg (gothique baurgs, ville) — bourg (lieu enclos et fortifié),
glocke (anc. haut allem. clocca , glocca ) — cloche 1016 gabe (don, anglo-saxon, g a fui, impôt) — gabelle , sauer (acide, ancien haut allemand sûr ) — sur ,
■ garten — jardin, brand — brandon , tison enflammé,
flotte — flotte. Ce dernier mot, d’origine normande, a remplacé dans notre langue les vieux mots navie ou navirie, dérivés du latin, et estoire, dérivé du grec avSkoç, par l’intermédiaire de la transcription latine stolus
On trouve aussi dans notre langue quelques mots empruntés à la langue arabe, et presque tous reconnaissables à l’article al , que l’usage n’en a pas séparé : alcoran, alcool , alcali, alcade, alcôve.
IV. Comme nous avons distingué, dans le latin, des mots dont les radicaux sont communs à la langue grecque et à la langue latine, et des mots tirés du grec par voie d’imitation savante, de môme en français, à côté de quelques mots grecs introduits chez nous sous une forme latine, on en trouve un grand nombre que les savants ont pris dans la • langue grecque pour l’usage des sciences physiques et mathématiques, ou qu’ils ont forgés avec des mots grecs et quelquefois par la réunion d’un mot grec avec un mot français pour exprimer quelque invention de la science ou de l’industrie moderne. Les termes de ce genre se distinguent d’ordinaire des mots grecs introduits par la tradition populaire, en ce que ceux-ci sont plus altérés, et véritablement francisés , tandis que les autres n’ont guère de français que les lettres avec lesquelles nous les écrivons et, tout au plus, une terminaison conforme aux règles de notre grammaire. Il est presque inutile de citer ici des exemples , tant ils abondent dans l’usage. Un grand nombre des termes de géométrie, à commencer par le nom même de cette science, sont des noms grecs avec une désinence à la mode française. Syntaxe, analyse, synthèse, et tarit d’autres termes techniques employés dans le cours de ce
livre, ont la même origine. La liste seule de ces mots forme, dans le dictionnaire de notre langue, comme un vocabulaire distinct, où tons les termes sont reconnaissables à leur physionomie plus grecque que française. On les retrouve, à peu près en même nombre, dans toutes les langues modernes, et ils forment , pour ainsi dire , la langue commune aux savants de tous les pays; mais ils ne peuvent entrer ’ dans les compositions littéraires sans en altérer beaucoup le caractère national. Au xvr siècle, le poète Ronsard , pour avoir voulu introduire violemment dans notre langue poétique une foule de composés grecs, et forger des composés français à la manière grecque, a fait tort à son propre talent. Le bon sens et le goût public ont protesté contre celte innovation maladroite , et pendant plus d’un siècle Ronsard n’a guère été connu que par les critiques de Boileau, quoiqu’il ait d’ailleurs écrit quelques belles pages dignes de la postérité.
D’un autre côté, les savants eux-mêmes n’ont pas toujours puisé avec discrétion à cette source féconde que leur ouvrait la langue grecque pour enrichir le vocabulaire des sciences ; et dans les emprunts qu’ils ont faits, ils ont souvent altéré sans raison et d’une manière barbare la forme des mots anciens. Par exemple, les mots grecs appliqués, vers la fin du xvnr siècle, au nouveau système métrique, sont presque tous d’une formation irrégulière : décimètre est moitié grec, moitié latin; décamètre , qui y correspond, est seul formé d’après les règles de la langue grecque. Myriamètre, qu’on a jeté dans le même moule que décamètre , est un barbarisme; il fallait dire myriomètre, comme on disait en grec jxupiwiapîcoç, et comme nous disons thermomètre. Kilomètre , pour chiliomètre, ne vaut pas mieux que myriamètre.
Gramme , de ypeJfx p* (signifiant le scrupule ou 24* partie de l’once) offre une analogie trompeuse avec son homonyme, dérivé de ligne, dans les mots
tels que parallélogramme. L’usage a si bien consacré ces erreurs qu’elles son aujourd’hui irréparables L’usage a de même consacré, soit dans les mots d’origine populaire, soit dans les mots empruntés avec réflexion aux langues anciennes, des dérivations irrégulières et contradictoires. En voici quelques exemples (comparez plus haut, p. 166 ) :
canis — chien — faim canine, pauper — pauvre et pauvreté — paupérisme, capillus — cheveu et chevelu — capillaire, percipere — percevoir — perception, recipere — recevoir — réception , maledicere — maudire, maudisson (nom, vieux fr.) — malédiction ,
frigus — froid, froidure et refroidir — réfrigérant, radius — rais (vieux fr.), rayon, rayer et rayonner — radiation,
flammare — flamber — enflammer, inflammation, heres, exheredare — hoir (vieux fr.), héritier et déshériter — exhéréder,
genus , generis — genre — générique, général,
magister — maître — magistral,
primorius — (ital. primiero) premier — primaire,
nuptiæ — noces — nuptial,
caro — chair — carnivore.
De même , pour les mots tirés du grec :
dûvxaÇtç — syntaxe, syntaxique au lieu de syntactique de mmaxTixôç,
ixxXïjaitx — ( ecclesia ), église — ecclésiastique, iicioxoïtoç — évêque — épiscopal.
OeoXoY — théologie, théologiEN,
— philologie, philologuE îp^aioXoYta — archéologie, archéologvE , irXeupâ — plèvre — pleurésie.
Ces deux derniers mots nous offrent l’exemple d’une irrégularité qu’il faut signaler. Au xvi' siècle encore, le grec se prononçait en France comme chez les Grecs de l’Orient; aussi plusieurs des mots grecs introduits alors dans notre langue, soit directement, soit par l’intermédiaire du latin, s’écrivent-ils selon la prononciation vulgaire : Évangile de €Ù«YYéXiov, ou plutôt de evangelium, transcription usitée au moyen âge; Évandre de Evander, EuotvSpoç; ilhos, terme de rhétorique, pour 3ôoç, et, dans les prières de l’Église, Kyrie eleison pour Kôpie tXén]<xov.
$ 4. De 1’ulilité de l’étymologie pour bien parler et pour bien écrire la langue française.
Les tableaux étymologiques contenus dans le paragraphe précédent ont avant tout, pour objet, en ce qui concerne notre langue, de faire voir de quelle manière elle s’est formée et peu à peu développée; mais ils peuvent avoir une autre utilité. D’abord , en étudiant le mot à son origine dans une langue ancienne, nous en comprenons mieux le sens et nous pouvons ainsi nous en servir avec plus de discernement; en second lieu, nous en pouvons souvent déterminer l’orthographe avec certitude. Ainsi, on a proposé d’écrire plurier comme singulier. Mais de pluralis est venu pluriel , comme de singularis est venu singulier; l’orthographe usuelle se justifie donc par l'étymologie. Savoir s’est longtemps écrit en français sçavoir, parce qu’on le croyait dérivé de scire ; mais il vient de sapere en provençal saber, et l’on a
bien fait de supprimer le e qui, dans ce mot, n*est qu’une lettre parasite. Au contraire, sceau , dont nous dérivons sceller , vient de sigillum , en vieux français séel, par un changement de la finale qui est encore usité dans les pluriels de nos mots terminés en J; il vaudrait mieux écrire séau comme on écrivait encore au xvi' siècle , et, par conséquent, seller. Mais comme nous avons déjà seau , contracté de situla, pour désigner un vase à puiser de l’eau, et, en outre, seller , venant de selle (sella, selle de cheval), il convient d’accepter une irrégularité d’orthographe qui rend plus facile la distinction de ces divers mots.
On a longtemps écrit en vieux français estoire , istoire, istoyre, ce que nous écrivons aujourd’hui plus exactement histoire , de historia,laxoçi'x.On a longtemps aussi confondu dans la prononciation et dans l’écriture recouvrer (rentrer en possession de), qui vient de recuperare, et recouvrir, qui, venant de couvrir , remonte à cooperire. Le célèbre grammairien Vaugeias se résignait à cette confusion, tout en la déplorant ; il aurait, aujourd’hui, le plaisir de voir que la distinction formelle des deux mots a prévalu dans l’usage 10 *.
Quelques autres erreurs de l’orthographe , désormais consacrées par une longue habitude, semblent moins réparables. Ainsi acolyte devrait s’écrire acoluthe , puisqu’il vient de àxoXouôoç, suivant , comme ce que l’on appelle, en grammaire, un anacoluthe, on dé- . faut de suite dans la syntaxe (*v atx&Mdov); lierre vient de hedera, ierre, lierre, selon l’usage ancien de notre écriture , où l’apostrophe ne séparait pas l'article du substantif, comme dans Ton, qui s’écrivait Ion. Il paraît impossible de revenir sur de telles altérations. Mais on devrait toujours écrire dans les livres de géométrie hypoténuse sans h après le t (încoTetvowa*, sous-entendu yp«jifjLTi , la ligne qui sous-tend un angle); parallélépi-