‹ Notions élémentaires de grammaire historique de la langue françaiseChapitre 43 sur 81 · Auberlin, Choix de textes de l'ancien français j p · texte numérisé non relu

Auberlin, Choix de textes de l'ancien français j p

DE GRAMMAIRE HTSTORÏQUE. 61

Ces exemples nous fourniront plusieurs remarques :

a) Rollanz est terminé par un z et non par un s, parce

que ce :; tient la place de ds {*Hruodlandus^ Rolland' s) ^ de

même que nous avons conservé Vx de paix {pax = pacs)j

croix {crvx = cfiJics)^noix {nux=nucs); de même qu'on

marqua par z et non s le pluriel bontez, citez {bonitâtes,

civitâtes ), parce que ce z tient la place et exprime le son

du ts terminant le mot latin {bonitàt's, civitât's). Cette

orthographe persista jusqu'au milieu du dix-septième

siècle. On peut dire que, jusqu'à cette époque, lorsque U

dernière syllabe d'un mot latin était composée d'une

voyelle placée entre rf ou ^ et un s, et que cette dernière

syllabe suivait la tonique, la voyelle brève disparaissant,

U ou ds se changeait en z qui s'employait pour s. Cela

nous explique le z de la deuxième personne plurielle des

verbes : vous aimez^ amàiis (amat's) . Mais la voyelle persiste

avec la finale s lorsque st précède : ainsi cantâsHs a donné

chùntastes et non chantaz^ comme en provençal chantetz^,

b) Cependant un mot au cas-régime singulier, dans le deuxième vers de l'exemple tiré de la Chanson de IMand^ a un z, soit l'équivalent de 5, caractéristique du sujet singulier; c'est piz^ poitrine. C'est parce qu'il vient de pecius {pect's) qui, comme tous les noms neutres, avait son casrégime semblable au cas-sujet. C'est ce qui justifie Vs de ietnps (tempus)^ le z de lez (latus) (Plessis-lez-Tours), etc.

c) Les noms propres obéissaient aussi aux règles du cas-sujet et du cas-régime : H cuens Pierre^ au conte Perron. Aussi voyons-nous la persistance de Y s dans Jacques [Jacobus)^ Charles (Carolus)^ etc. Au régime ce serait Jacque^ Chorle;

Vindrent à Carie ki France ad en baillie.

(Ohms. d« Roi., v. 94.)

(Vinrent près de Charles qui lient la France en son pouvoir.)

1. Diez, (rr. des langues romanes, p. 208. — Remarquons cependant que dans l'orthographe ancienne, z, à la tin des mots, équivaut souvent à s, sans que cette s ait été précédée d'un t, et que s est souvent employée pour x.

On donnait aussi une forme en wn, on, au cas-régime de ces noms propres de la deuxième déclinaison :

Vostre message fesismes à Carlun, (Nous fimes votre message à Charles.)

(Ch. de Roi, v. 429.)

E beneïet Carlun et France dulce.

(Et— qu'il—bénit Charles et la douce France.)

La langue moderne en a conservé la trace dans les noms propres Perron^ Duperron^ Pierron.

Il y avait de même une forme en ain pour le cas-régime des noms propres féminins de la première déclinaison : Berte^ Bertain; Eve^ Evain; par analogie, nonne fit nonein et nonnain.

Ad un mustier de noneins est portée.

{Ch. de Roi, y. 3730.) (Aude) est portée dans un monastère de nonnes.

« C'est une imitation du haut allemand et du gothique*. ))

V$ était donc la caractéristique du sujet singulier et du régime pluriel, et on lemit même aux noms qui, étymologiquement, n'en avaient pas : la roses^ li pastres^ etc. Quelques-uns comme abes^enfes, de*abbos^ infans^ avaient conservé, au sujet singulier, Vs latin, et rendirent facile la confusion*.

Nous comprenons maintenant comment il a pu se faire que La Fontaine ait écrit fourmis au singulier :

...Quand sur l'eau se penchant une fourmis y tombe... Et dans cet océan on eût vu la fourmis.,.

Ce fut un promontoire où h fourmis arrive...

La fourmis le pique au talon... (n, 12.)

Notre fabuliste, qui connaissait parfaitement notre vieille littérature du moyen âge, a conservé ici Tortho-

i. Aubertin, Histoire de la langue et de la littérature françaises, p. 118. — Littré, Etudes et glanures, p. 225.

2. Les textes les plus anciens et les plus corrects observent la règle rigoureusement et écrivent au cas-sujet singulier ahe^ enfe. (Littré, Histoire de la langue française^ i, 23i.)

graphe dont il avait rencontré de si nonabreux exemples. Ces règles de la formation du cas-sujet et du cas-régime, ces formes distinctes rendaient souvent les prépositions inutiles et favorisaient Tinversion. On disait Bar-le-Duc^ duc au cas-régime, le cas-snjet étant U ducs ou li dus, la grâce Dieu^ pour la grâce de Dieu; Dieu merci, pour merci à Dieu, Le cas-sujet était Diex :

. Le roi Loéis De France, dont je certains sui Qu'il amat îiùn, et D/ex lui.

(GuYOT DE Provins.)

Li fil Herbert ont forment perdu.

[Ch, de Raoul de Cambrai,)

(Les flls d'Herbert ont le dessous.)

« La phrase moderne : r homme mène le cheval^ peut se rendre de deux façons, sans qu'il y ait aucune amphibologie : lihoms mené le cheval ou le cheval mené li homs;de même au pluriel, les hommes mènent les chevaux se dira : li homme mènent les chevals (prononcez chevaux) ou les chevals mènent li homme» On remarquera que le mot homs nous est resté dans la particule on : on dit, etc. Cette existence d'un signe pour le régime a permis de rendre, comme en latin, la possession par un cas, c'est-à-dire sans intermédiaire de préposition : ainsi la fille du roi, filia 9'egis^ peut se dire, dans l'ancien français, la fille le roi. Quand Berthe dit :

Fille sui le roi Flore, qui tant fait à louer,

cela signifie : Je suis la fille du roi Flore^ car l'absence de Vs au mot roi indique qu'il est dans le rapport de régime avec le mot fille. Il nous reste de cette construction Y hôtel- Dieu^ qui signifie V hôtel de Dieu^ et de par le roi^ qui signifie de la part du roi^. On rencontre dans la comédie, maître Pierre Patelin :

Et qui dirait à vostre mère

Que ne feussiez fils vostre père (v. 147).

i. Liltpé, Histoire^ etc., i, 319.

c*est-à-dire le fils de votre père;

Il en viendra an pié l'abbé (v. 1014).

c'esl-à-dire « aux pieds de l'abbé^ ».

Ces règles de la déclinaison romane étaient très favo* râbles h la composition des mots. Dieu-donné est aujourd'hui amphibologique par sa composition, car il pourrait vouloir dire que Dieu est donné; il ne Tétait point à l'origine. Dieu n'étant point nominatif, on était forcément conduit au sens donné de Dieu ^.

De même pour foimenti^ qui a menti à sa foi^ qui n'a pas tenu la parole donnée.

Tout le système des cas qui sont restés dans le roman, soit la déclinaison romane, repose donc sur deux faits : d'abord que certaines déclinaisons latines amenaient par leurs flexions un déplacement de l'accent, ensuite que la déclinaison romane a retenu Y s qui se trouve au sujet de beaucoup de noms de la deuxième déclinaison latine et de la troisième.

Jusqu'au treizième siècle, cette déclinaison reste dans toute sa force. Mais elle était encore trop compliquée ; le peuple commence alors à l'abandonner, et elle a disparu totalement au quinzième siècle.

Le cas-régime seul resta ^ parce qu'il était le plus employé, et si les deux formes subsistent dans quelques mots, ces mots n'ont pas le même sens : pâtre, pasteur; chantre, chanteur; maire, majeur; sire, seigneur; on^ homme.

Remarquons en même temps que ancêtre (antecessor), peintre (pictor), sœur (soror), traître (traditor) sont de rares exemples de la persistance, en français, du cas-sujet au lieu du cas-régime, ancessor {Ch. de Roi. v. 3177, 2826; anceissurs^ au pluriel) ; painteur (comparez l'anglais painter)^ seror^ y traîtor (V. Amis et Amiles : « ... fel, traïtor, parjure. »).

Il résulta de cette perte du cas-sujet que Ys, qui, en ro-

» . Littré, I, 25.

2. Ampère, Histoire de la formation de la langue française, p. 92.

3. Nous verrons, p. 88, que les pronoms personnels, et, p. 95, le pronom relatif, ont conservé le cas-sujet.

Page 1