CHAPITRE Vin
Sommaire. — Des adjectifs numéraux ou noms'de nombre.
Les adjectî'fs numéraux^ appelés aussi noms de nombre, parce que quelques grammairiens les rangeaient parmi les noms, se divisent en cardinaux et ordinaux : cardinaux^ ceux qui sont, pour ainsi dire, les pivots (cardines, gonds) sur lesquels roule toute la numération ; ordinaux^ ceux qui indiquent l'ordre, la place de l'objet ou de la personne qu'ils déterminent.
Les adjectifs numéraux cardinaux étaient en latin : unus^ un; una^ une; duo^ deux; tres^ trois; quatuor^ quatre; quinque^ cinq; sex^ six; septem^ sept; octo, huit; novcm^ neuf; decem^ dix,
A partir de dix jusqu'à seize, ils étaient formés du radical des adjectifs précédents et de decim pour decem, dix : undecimy onze ; duodecim, douze ; tredecim, treize; quatuordecimj quatorze; quindecim^ quinze; sexdecim^ seize.
Que nous ont donné en français ces formes latines? Unus et duoj comme les noms et les adjectifs, eurent en roman le cas-sujet et le cas-régime :
Cas-sujet : (mwws), uns; (wna), une.
Cas-régime : {unum), un; {unam)^ une.
Uns reis i est, si ad num Corsablis ; Barbarins est, d'un étrange paîs.
(l\ y a un roi du nom de Corsablis ; il est de Barbarie, d'un pays lointain, étranger.) (Ch, de Uol., v. 1235, 1236.)
Cas-sujet : {dud)^ dui.
Cas-régime : {duos), dous, deiis, deux *•
Dut Sarrazin par les resnes les pristrent.
(Deux Sarrasins par les rênes les prirent.)
{Ch. de Roi, V. 2706.)
I. Dans le dialecte bourguignon, il y avait une forme féminine de deua: qui était does ou doex.
Bous de vos cuntes à V païen tramesistes.
(Vous envoyâtes au païen deux de vos contes.)
(CA. de Roi., V. 207.)
En dons mettiez li ad brisiet le col.
(En deux moitiés lui a brisé le cou.)
(Id., V. 1205.)
Comme pour les noms et les adjectifs, c'est le casrégime, un, une, deux^ qui est resté.
11 y avait, en latin, une expression particulière pour signifier tous deux, tous les deux; c'était atnbo (masc.)) ambae (fém.). Ce mot se retrouve dans la forme ambe, au cas-sujet, ambes {ambos), au cas-régime.
AmUs ses mains en levât cuntremunt.
(Toutes deux ses mains il leva en haut, vers le ciel.) {Ch. de Roi, v. 419.)
On trouve aussi ambe accompagné de dui^ sous la forme ambedui^ andui, pour le cas-sujet, ambesdous, andous^fonv le cas-régime.
Ambedui unt merveillus vasselagc.
(Tous deux ont merveilleux courage.)
{Ch. de Roi, v. 1094.)
Devant Carlun andui sont repairiet.
(Devant Charles tous deux sont revenus.) (Id., V. 3862.)
Cuntre le ciel ambesdous ses mains juint.
(Vers le ciel ses deux mains joint.)
Le génitif awîéorwm donna de même ambure, ambur :
kmhuT ocist séinz nul recoevrement.
(11 les tue tous deux sans remède.)
Ces mots ont disparu dans le français moderne, excepté ambe : gagner un ambe à la loterie. Ambo avait formé en latin Tadjectif ambiguusy d'oti notre mot ambigu, à double sens^ et le substantif ambages^ circonlocutions, mots à double sens, détours, tergiversations, devenu le français ambages.
Depuis très (trois) jusqu'à decem (dix), les adjectifs numéraux latins suivent, dans leur passage en français, les règles ordinaires de phonétique. Trots obéissait à la règle de Vs et était troi au cas-sujet. Octo (huit) avait donné oit y que nous retrouvons dans oidme^ oitme (pour huitième)^ à'*octmaj formé d'après octo : « Voidme est de nigres », la huitième est de nègres. (CA. de RoL^ vers 3229).
Dans les mots onze^ douze^ etc., jusqu'à seize^ la syllabe accentuée a fait disparaître le reste du mot, et nous avons :
onze, venant de ûndecim {undVm)j douze — duôdecïm {duodYm),
Ve de decim était muet (cbute de la voyelle brève), et nous voyons que le son de rf'c'm correspond à celui de ze,
A partir de vingt^ nous avons : vigintt (vingt), triginta (iTeniej^quadraginta (quarante), ç^ttmytia^eVi/a (cinquante), sexagtnta (soixante), septuagtnta (septante), octoginta (octante), nonaginta (nouante). Le g latin a disparu, et en vieux français nous trouvons veint, treante^ quareante, qui se sont contractées dans les formes modernes. Le g de vingt a subsisté, grâce à la réforme orthographique tentée au seizième siècle.
Au lieu àe soixante^ on disait aussi trots vingts; pour cent vingt, six vingts; cent quarante — sept vingts ; trois cents — quinze vingts; manière de compter qui s'est conservée de nos jours dans quatre-vingts et dans le nom de l'hospice des Quinze- Vingts^ fondé au treizième siècle pour recevoir trois cents aveugles. « Depuis six ou sept vingts ans que l'Eglise calvinienne a commencé...» (Bossuet.) — «Remarquez que dans cette scène il n'y a presque que deux mots à reprendre, et que la pièce est faite depuis six vingts
ans, » (Voltaire, Comm, sur Corn.^ XV Rem. sur Cinna.) — « On y voit des vieillards de cent et de six vingts ans, qui ont encore de la gaieté et de la vigueur. » (Fénelon, Télémaque^ liv. VIII.)
Cent vient de centum^ et multiplié par les autres adjectifs numéraux, il forme la série des nombres de cent à mille.
Mille vient du substantif pluriel neutre millia^ qui donna d'abord milie^ employé tantôt avec un substantif, tantôt seul. On s'en servait quand on parlait de plusieurs milliers (millier vient de milliaria) ; pour un seul millier, on disait mi7, qui vient de Tadjectif numéral latin mille.
Cela nous explique pourquoi dans les dates, comme mil huit cent, on a conservé la vieille orthographe. Il avait aussi le sens indéterminé, comme de nos jours 7nille:
En la grant presse mil colps i fiert e plus.
(En la grande mêlée il frappe mille coups et plus.)
{Ch\ de Roi, v. 2090.)
Millier s'employait de môme d'une manière indéterminée :
Moerent paien à milliers e à cenz.
(Meurent les païens par milliers et par cents.) {Jd,, y. 1417.)
Nous disons encore, dans le sens indéterminé : Il y en a des milliers.
Million, milliard, sont des substantifs augmentatifs formés de mille et des suffixes on, ard.
Les adjectifs numéraux ordinaux sont formés des adjectifs cardinaux un, deux, etc., avec addition du suffixe ième, qui vient du latin esimum, que nous trouvons dans centesimum, centième, et centime.
Unième est inusité seul; mais il entre en composition des adjectifs ordinaux vingt et unième, trente et unième, etc. Il a été remplacé par premier, qui vient de primarium, dont le dérivé savant esipriinaire. Dans l'ancienne langue.
il obéissait à la règle de 1*5, sous la îovme preniers; il avait une autre forme, premereins^ primerains l*premeranus)j et au régime premerein^ primerain.
Tut premereins l'en respunt Falsarun.
(Tout premier y répond Fausseron.)
{CL de Roi., V. 879.)
Li venins est soef en primerain point.
(Le poison est suave (doux) au commencement.)
(Recueil de Fabliaux,)
Jadis au tens de nos premiers pères Et de nos prumeraines mères....
(Roman de la Rose ^,)
Les autres adjectifs sont deuxième^ troisième^ etc.; deuxième s'emploie concurremment avec second {secundum). Remarquons que, de nos jours, on ne fait pas Télision devant onzième^ et qu'elle se faisait primitivement :
Peut-être que Yoniième est prête d'éclater,
dit Maxime à Auguste dans Cinna (n, \).
Qu'étaient donc devenus les adjectifs ordinaux latins : primus^ secundus^ tertius, quartuSy quintus, sextus^ septimus, octavus, nonusydecimus?
Primus (premier), /?r2Vwa,/?r«Vn«/m, diàorméprim, prime: printemps (primum tempus^ le premier temps de Tannée), primevère^ de prime-abord^ de primesaut^ un esprit primesautier^ parer en prime. On disait aussi dans la vieille langue primsoir pour dire la tombée de la nuit ; primsom, pour l'heure du premier sommeil. Il y avait même l'adverbe primesj de l'accusatif pluriel féminin, signifiant d abord :
kV matinet, quant primes apert Talbe.
(Au petit matin, quand d'abord s'ouvre l'aube.)
(Ch. de Roi, v. 2845.)