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CHAPITRE IX

Sommaire. — Des pronoms personnels. — Des adjectifs ou pronoms possessifs. — Des adjectifs ou pronoms démonstratifs. — Des interrogalifs et des conjonctifs ou relatifs. — Des indéfinis.

Les pronoms personnels latins donnèrent les formes suivantes :

i'® PERSONNE

Singulier

Cas-sujet {ego) , eo, io, jo, je * ;

Cas-régime direct (me), me;

Cas-régime indirect [mi pour mihi), meiy moi.

1. Une rue de Paris, disparue depuis longtemps, portait le nom de rue Planche Mibray {mi bray^ au milieu de la boue), du nom d'un pont de planches jeté sur un petit bras fangeux de la Seine, comme le témoignent ces vers d'un vieux chroniqueur :

Tel nom portoit pour la vague et le bray (fange, bone), Getté de Seyne en une crense ti-anche.

Entre le pont que l'on passait à planche.

2. Ego est devenu eo par la chute de la consonne médiane ; eo e»t devenu 70, puis jo, par suite d'une transformation de Ve et de l't que nous avons déjà signalée, p. 28. On trouve eo et io dans les Serments de Strasbourg (842) et jo dans la Chanson de Roland.

Pluriel

Cas-sujet (nos), nous; Cas-régime (nos), nous;

{Nous est souvent écrit nus dans les vieux textes.)

2® PERSONNE Singulier Pluriel

Cas-sujet {tu)y tu; {vos), vous.

Cas-régime direct (te), te; {vos), vous.

Cas-régime indirect {iibi), tei, toi.

3® PERSONNE Singulier

Cas-sujet {ïlk), il;

{illa), elle.

Cas-régime direct {illum), le;

{illam), la.

Cas-régime indirect {illi huic), lui.

Pluriel

' Cas-sujet {illi), il;

[illsé], elle.

Cas-régime direct {illos), els {eux); les.

{illas), elles; les.

Cas-régime indirect {illorum), leur.

Pronom réfléchi de la 3® personne (singulier et pluriel.)

(Pas de cas-sujet.)

Cas régime direct (se), se;

Cas- régime indirect (sibi), soi.

Nous voyons donc que les pronoms personnels ont conservé en français la déclinaison latine :

Cas-sujet : je, tu, il elle, nous, vous, ils, elles. Cas-régime direct : me, te, se, nous, vous, le, la, les.

Cas-régime indirect : moi^ toi\ soi, se, lui, leur. Moi, toi, sont souvent employés comme régimes directs et même comme sujets dans les exclamations :

Moi, des bienfaits de Dieu je perdrais la mémoire I

(Racine, Athalie, act. II, se. vn.)

me, te, se, nous, vous, comme régimes indirects.

Remarquons que, dans la vieille langue, je était employé à l'exclusion de moi au cas-sujet : On disait/e qui pour moi gui: « Et je, j'wîonques ne li menti. » (Joinville, IV, 27.) — « Je et mi chevalier en loames Dieu, » (fd., xuv, 210.) .

Nous disons encore : Je soussigné, etc. 11 en était de même pour tu et il.

Le pronom de la première personne se met quelquefois au pluriel quand celui qui parle veut se désigner individuellement : par exemple, un auteur l'emploie en parlant de lui. C'est une tradition de l'empire romain conservée par les souverains, les évoques et les personnes qui ont caractère et autorité. On l'emploie même familièrement : et Nous ne sommes pas sage; nous voulons faire à notre tête. » Du pronom de la première personne, cet usage s'est étendu au pronom de la seconde, et on dit vous en s'adressant à une seule personne à qui l'on veut témoigner son respect. Vous se trouve ainsi employé dans les plus anciens monuments du latin vulgaire. L'usage s'en est étendu et il est commun aux langues néo-latines, excepté au valaque. Avec nous et vous ainsi employés, le verbe est au pluriel, mais l'attribut reste au singulier.

Nous remarquerons aussi que la règle de l'accent tonique a été respectée dans la formation du pronom il, elle, venant de illutn, illam; mais qu'elle ne Ta pas été pour /e, /a*, lui. Ce dernier vient du pléonasme illi huic {illi, à celui-là, huic, à celui-ci). L'A a disparu, comme dans beaucoup de mottS français dont l'original avait un h [élique de *Âecticum, avoir de habere; oui de hoc illud; atelier de

i. Le même phéaomèûe s'est produit pour la formatioû de l'arlicie. (V. p. 70.)

*hasiellarium) ; l'î final de illi s'est élidé et il y a eu aphérèse de il.

Leur est le pluriel de lui; d*aboi d employé pour d'eux, au génitif, il a fini par signifier à eux. Conformément à Tétymologie {illorum)^ il ne prend pas d's.

Le pronom en vient de inde. On le trouve sous la forme int dans les Serments de Strasbourg : Si io returnar non Vint pois ^ si je ne puis Ten détourner. Au dixième siècle, il est ent; dans la Chanson de Roland^ en.

Y vient de l'adverbe latin ibi^ que la langue vulgaire employait souvent pour le datif de ille. Dans le français populaire, y est encore souvent employé pour à lui: à elle : j'y dirai; quelquefois même pour le ; j'y ferai bien. A proprement parler, en et y sont des adverbes employés comme pronoms.

Tous les adjectifs possessifs sont tirés des adjectifs latins correspondants ; ainsi nous avons :

SINGULIER Mascalin

Cas-sujet {meus)^ mis, mes; Cas-régime [meum), mun^mon;

Féminin

Cas-sujet {mea), ma; Cas-régime {meam),ma.

PLURIEL Masculin

Cas-sujet (mee), mi; Cas-régime (meos),mes.

Féminin

Cas-sujet [meœ), me; Cas-régime [meas), mes;

Le cas-sujet a disparu dans ces adjectifs comme dans les substantifs; mon, ma, mes restent seuls employés.

Cependant mes, au cas-sujet singulier, subsista dans messire pour mon sire.

Les adjectifs possessifs de la deuxième et de la troisième personne dérivèrent de même de tuus^ tua, tuum, et de suusj soûj suum. On peut voir des exemples du cas-sujet singulier masculin, tts, sis, comme mw, dans la Chanson de Roland :

Li reis Marsilies est mullm» enemis (v. 144). (Le roi Marsile est beaucoup mon ennemi.)

Ço set hum bien que je suis tis parastre (v. 306) (Cela sait-on bien que je suis ton beau père.)

Guenes respunt : Itels est sis curages (y. 375). (Ganelon répond : Telle est sa Tolonté.)

Le cas-régime seul subsiste, ton (tun) de ftiwm, son (sun) de sttum^ comme mon (mun) de meum.

Quanta leur, il vient, comme le pronom personnel, de illorum. 11 s'écrivait sans 5, même lorsqu'il accompagnait un nom pluriel. Mais, par analogie avec les autres adjectifs, rhabilude est venue de le fairp accorder.

On ne connaissait pas, en roman, l'anomalie de la règle moderne qui veut qu'un mot féminin commençant par une voyelle soit précédé de l'adjectif possessif masculin, au lieu de l'adjectif féminin. On élidait l'a de ma, ta^ sa, et on disait : m' âme pour ma âme et non mon âme; fâme pour ta âme; s' enfance pour sa enfance : « Biaus Sire Diex,je lèveray m*amme^ à toy.,.. En Dieu ot moût grant fiance dès s'enfance jusques à la mort. » (JoiN- VILLE, XY, 70.)

On disait de même m'amie, s'amie; plus tard on ne comprit plus cette orthographe, et l'on écrivit en deux mots ma mie^ ta mie. On trouve encore m'amour; Molière,

1. Amme est pour anme, par assimilation de Vn à Vin. Anme vient à'anima. L'^accent circonilexo tient donc ici la place d'un n et non d'un s; de même, dans âge, il tient la place d'un e {eage, edagc dans la Chanson de Jioland, de Ktaticum)\ d'un / àBXi» pâle^ depallidum. — On trouve eage même au quinzième siècle : « En l'an trentiesmo de mon eage. » (Villon.)

dans le Misanthrope et dans le Malade imaginaire^ nous fournit de nombreux exenoples de ces deux formes :

Vous êtes, ma mie, une ûUe suivante...

[Tattulfe, I, 1.)

Nous avons déjà vu (p. 44) que Ton fait remonter Tétymologie de tante {ta ante) à une forme pareille.

Les pronoms possessifs mien^ tien^ sien viennent de meunij tuuniy suum (comme rien de rem), dont ils sont les formes adoucies*. On trouve men, ten, sen antérieurement à mien, tien, sien.

Us étaient primitivement aussi bien adjectifs que pronom : un sien livre, un mien parent.

Par ceste barbe et par cest mien gernun^.

(Par cette barbe et cette mienne moustache.)

(Ch. de Roi, v. 239.)

Cette tournure est tombée en désuétude et n'est plus employée que dans le langage familier.

Notice et votre, adjectifs, riôtre et vôtre, pronoms, viennent de nostfum el de vostrum pour vestrum. Nous voyons que quand ils sont adjectifs, notre livre, votre maison, ils n'ont pas d'accent circonflexe, et qu'ils en ont un lorsqu'ils sont pronoms : « J'ai mon livre, avez- vous le vôtrel » La vieille langue, conformément à l'étymologie, mettait cependant un s dans les deux cas. D'où vient donc cette différence d'orthographe? Elle vient d'un changement de place de l'accent tonique. Quand notre ^ votre sont adjectifs, notre livre, votre maison, ils ne font qu'un, pour ainsi dire, avec le mot suivant sur lequel se porte alors toute la force de la voix. L'accent tonique de notre^ votre, ne se perd pas absolument, mais il s'affaiblit comme il arrive dans les mots composés, où chaque mot composant conserve bien son

1. Consalter à ce sujet Barguy, Grammaire de la Zan^ued'ol/.— Ces formes men^ iertj sen, eubsistent encore danà le patois, et y ont un féminin mène^ tène, sène.

2. Gemun vient de *granoneSf augmentatif de *grani qu'on trouve dans let Origines d'Isidore de Séviile (xix, 23, 7),

accent tonique, mais plus faible, presque nul*. C'est le contraire qui se produit quand «d/re, vôlre sont pronoms. Quand nous disons : ce livre est le nôtre^ cette maison est la vôtre^ toute l'intensité de la voix se porte sur le dernier mot. L'adjeclif démonstratif neutre ce vient de ecce hoc (eccCj voilà; hoCj cela), qui donna iço ;

Iço vus mandet reis Marsilie, (Cela vous ordonne le roi Marsile),

(a. de Ro/., V. 125); puis ço :

Ço seneûet pais e humilitet, (Cela signifie paix et soumission).

{Id., V. 78), et enfin ce.

Cet était anciennement ces^, cas-régime de cist*^ qui luimême vient de icist, cas-régime icest : En cest pais {Ch. de Rol.^ V. 17), a icest mot (îrf., v. 1180). Icist vient de ecce iste (voilà celui-ci, cas-sujet), icest correspond à ecce istum (même sens, cas-régime). Le masculin ce n'a pas la même étymologie que le pronom neutre ce : il n'est que l'affaiblissement de cet devant un mot commençant par une consonne.

Cist avait pour cas-régime indirect cestuy {ecce isti huic) :

Mais qui est cil, ne celle en cfisfuy monde.

En qui douleur par faux rapport n'abonde ?

(Marot, ElégieSy xix.)

On le trouve écrit cettuy, dans La Fontaine, La Bruyère, Voltaire; il n'est plus usité que dans le style marotique :

De ceituy preux maints grands clercs ont écrit.

(La Bruyère.)

Celm\ primitivement icelui^ est le cas-régime indirect de cil (ecce ille), qui avait pour cas-régime direct cet; il faisait au féminin celé, d'où la forme moderne celte.

Ce cas-régime en ui, que nous venons de voir dans cestuy^ et que nous retrouverons dans autrui vient de l'addition

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