CHAPITRE IY
Bipartition.
La richesse une fois produite, il s’agit de la partager. C’est un grave problème : car si, après avoir reconnu les droits de tout homme à jouir du fruit de son travail passé et présent, l’Association frustrait au moment de la répartition les espérances qu’elle a fait naître, k le mécontentement de la classe ou de » l’individu lésé fausserait toutes les rela- » lions (Fourier), » introduirait la discorde à la place de la bonne intelligence et entraînerait bientôt la dissolution du pacte sociétaire.
Il faut songer qu’ici chacun ne prend pas, mais reçoit sa part. Le système de répartition publique dont on fera usage devra donc offrir aux intérêts des garanties telles, qu’ils n’aient pas à se repentir d’avoir accepté son patronage.
La première condition nécessaire pour
satisfaire tout le monde, cest l’abondance, c’est la grande quantité des produits. Vous aurez beau répartir avec équité : si les lots se trouvent misérables, personne ne sera content. Supposons même qu’aujourd’hui, dans l’état actuel de la production, on fit toutes les parts strictement égales : on sait quel serait, suivant les travaux de la statistique, le revenu de chaque membre de la nation française : environ 65 centimes par jour !....
Que les partisans de l’égalité y réfléchissent ! Vouloir établir la bonne harmonie dans la société avant d’y avoir produit l’abondance, c’est vouloir l’impossible. « Il y a dans chaque j. besoin qui n’est pas satisfait un germe de » discorde plus puissant que toutes les mora- » les, plus fort que toutes les bonnes résolu- » tions (Pellarin). » L’association a triomphé de ce premier obstacle : elle est riche.
Bien plus, elle a d’avance émoussé la convoitise en prévenant les besoins. On se rappelle qu’en association l’existence individuelle est mise pour jamais ii l’abri du dénuement par un minimum embrassant la nourriture -, le logis, le vêtement, les instruments de travail, une place dans les voitures et dans les fêtes publiques. A coup sûr, dans un tel monde, les questions de partage et d’argent se trouveront singulièrement modifiées. Qui ne sent
que ce sera surtout dans le travail lui-même, devenu attrayant, dans le rang et l’estime qu’on y pourra gagner, et dans le charme des relations que chacun cherchera le'bonheur?
L’intérêt perdra donc tout d’abord de son âpreté, et les récompenses honorifiques s’offriront à l’ambition individuelle comme le seul but digne d’être poursuivi.'
A vingt ans, quel est l’homme qui songe à s’enrichir?... Et si la société ne venait pas, avec ses contraintes et ses terreurs, emporter bientôt, ce que l’on nomme les illusions du jeune âge, croit-on qu’il se trouverait beaucoup d’hommes qui ne coulassent pas leur vie dans une parfaite insouciance des richesses?...
L’accroissement de la production et le minimum sont donc des garanties préalables de l’accord en répartition que l’AssocrATioN peut seule posséder. En voici une autre :
La grande variété des travaux accomplis par chaque travailleur dissémine en une foule de petits dividendes la somme totale à laquelle il a droit. L’ardeur de ses intérêts s’affaiblira encore en se divisant. — La rétribution de tel travail ne sera point à ses yeux une affaire capitale et décisive, comme elle le serait aujourd’hui : il aura plus d’une corde àson
arc. Et puis, en se montrant exigeant là où il a moins à prétendre, il s’exposerait à la représaille là où il doit avoir plus.
Les capitalistes ayant eux-mêmes concouru à la production comme fonctionnaires, feront plus de cas de ce qu’ils auront mérité à ce dernier titre, et soutiendront, avec la chaleur de l’amour-propre, les droits du travail. D’ailleurs, l’énorme accroissement de leur revenu étant un résultat du travail associé, ils craindraient, avec raison, de se nuire à euxmêmes, en décourageant les travailleurs, et tout au moins de diminuer Yattraction intentionnelle, source des richesses à venir.
. Les travailleurs qui devront à la confiance du capitaliste d’exploiter sans cesse un fonds riche et certain, les travailleurs qui bientôt seront eux-mêmes capitalistes, se garderont fort de refuser au capital ses droits légitimes, comme aussi de ne pas récompenser généreusement toutes les supériorités productives, qui se manifesteront dans l’exploitation unitaire. Enfin pour tout résumer par une formule :
« Il y a, en régime sociétaire, absorption » de la cupidité individuelle dans les inté- » rêts collectifs de chaque Série et de la Pha- » lange; et absorption des prétentions col-
» lectives de chaque Série par les intérêts in- » dividuels de chaque sectaire dans plusieurs n autres Séries. » (Fourier.)
Chaque classe de citoyens se présentera donc au partage toute disposée à reconnaître les droits des autres classes, et tenant à honneur de ne pas manifester des prétentions exclusives. Examinons par quel procédé s’effectuera ce partage.
A la‘fin de chaque année un inventaire général constate le mouvement subi par la fortune publique. Le produit des opérations industrielles de tout genre, accomplies dans l’année par la Commune, est déterminé *.
1 II est possible qu'une partie du chiffre total soit représentée par des produits en nature qui doivent être consommés ou vendus ; une seconde, par des créances sur les phalanges voisines, ou sur les habitants de la phalange, auxquels un compte de consommation a été ouvert pendant l’aunée écoulée, et qu’une partie seulement ait été réalisée en valeurs pécuniaires.
Le partage des produits en nature donnera lieu soit à un droit de consommation future, soit à des titres d’actions, soit ù toute autre valeur de crédit. La portion représentée par des créances sera portée au compte de revient des débiteurs à titre de remboursement: les créances étrangères seront négociées comme maintenant. '
Enfin l’argent sera réparti, soit en espèces, soit en
222 nÉPARTITIOIf.
D’abord, comme nous l’avons dit ailleurs, un prélèvement est opéré sur ce produit général pour payer l’impôt et pour subvenir à toutes les dépenses d’utilité publique tant intérieures qu’extérieures, telles que constructions et réparations, services publics, achats d’instruments de travail, provisions, réserves , entretien des enfants en bas âge et des vieillards, soins des malades, etc. Puis la somme restante est divisée en trois lots, dont un destiné aux revenus du capital, un autre aux émoluments des travailleurs, et un dernier réservé à récompenser le talent sous toutesles formes où il s’est manifesté. Fourierpropose approximativement de fixer ainsi ces lots: Quatre douzièmes pour le capital.
Cinq douzièmes pour le travail,
Trois douzièmes pour le talent.
Le lot du capital est ensuite partagé par le nombre des actions souscrites, et chacun reçoit sa part sans contestation possible : il ne s’agit pour cela que d’une opération d’arithmétique.
produits, soit ea titres d’actions, selon la volonté de chacun.
On voit qu’au fond le procédé employé pour partager l’argent s’appliquera aussi bien aux autres valeurs. Pour simplifier, occupons-nous donc seulement de cette portion du capital produit.
Le lot des travailleurs sera divisé d’abord entre Tes diverses séries de classe. (Voyez Organisation du travail, page 147.)
Mais ici se présente une importante question. Tous les genres de travaux seront-ils également payés? Aujourd’hui, comme on sait, il n’y a pas de règle précisé a cet égard. Cependant on pourrait presque dire que le salaire d’une fonction est en raison inverse de son utilité pour la vie sociale. Cela va au point que souvent l’oisivete avec un titre rapporte plus que le travail le plus énergique et le plus intelligent. C’est ce que nous nommons des sinécures : on sait qu’elles sont nombreuses, et qu’on se plaît à les accumuler sur les mêmes têtes. N’est-ce pas la un des caractères les plus subversifs de la société civilisée? „ .
En harmonie, les travaux forment ,pour la rétribution et pour l’honneur corporatif, trois catégories, savoir :
Travaux de première nécessite;
Travaux d’utilité;
Travaux d’agrément.
Une fonction peut appartenir à la première classe, soit à cause de sa nécessité absolue pour la vie de la société, comme les travaux
agricoles; soit à cause de la rareté des travailleurs capables de l’accomplir, comme celles qui réclament des spécialités éminentes ; soit à cause des conditions particulières de répugnance ou de fatigue attachées à son accomplissement. Ce dernier cas est le plus saillant. Telle fonction exigeant de la part de celui qui l’accomplit plus de dévouement à la chose publique, il est juste qu’elle recueille une plus large part dans les honneurs et les bénéfices communs. Mais, par-dessus toutes les autres, ces sortes de fonctions sont destinées à être profondément modifiées par les progrès des sciences. Peu à peu les forces naturelles y remplaceront avec avantage les bras de l’homme; et dès lors ces fonctions, devenues faciles, céderont le pas à celles où 1 action immédiate de l’intelligence humaine demeure l’instrument permanent dq production. Toutefois cette muabilité dans le rang des fonctions n’infirme en aucune manière le principe même de leur hiérarchie. Tant qu’il y aura société, certaines fonctions devront toujours être placées au premier rang, parce qn’elles importerout plus,' sous un rapport quelconque,‘à l’état de choses présent 1 .
1 Dana le» climats chauds, les travaux industriels étant moins en rapport avec le tempérament et l’hu-
. Il faut que la société demeure constamment en possession de ces moyens d’équilibre entre les besoins et les efforts sociaux, afin que, suivant de l’œil les fluctuations de la fortune publique) elle puisse aviver l’ardeur du travail, ici aujourd’hui, demain ailleurs, et en même temps la ralentir d’un' autre côté.
Le revenu du capital variera de même, suivant les circonstances. Il augmentera lorsque I’Association aura besoin d’argent ; il diminuera lorsque l’argent sera surabondant.
Quant à la limite de la fonction, il est clair qu’elle se trouve' tracée perpétuellement par celle du besoin, et qu’au-delà elle ne saurait même exister. Ainsi, la société réclame, non pas un travail indéfini dans telle ou telle direction, mais une somme déterminée de produits. C’est le produit qu’elle paie bien plutôt que le travail. Autrement, tout équilibre serait impossible entre les besoins de la société et ses efforts. Il y aurait déperdition conti- • nuelle des ressources générales, et la production marcherait, comme aujourd’hui, au hasard, exagérée ici, insuffisante ailleurs, flôt-
meur des populations que les œuvres d’art, devront être plus encouragés, et vice versa, chez les peuples froids et actifs. Dans telle latitude, la nature ne laisse presque rien à faire à la main de l’iiomme; dans une autre, elle ne livre ses produits qu’à l’opiniâtreté du travail.
226 RÉPAMTHOIf.
tant incessamment du pléthore à la misère et
de la misère aux révolutions.
Les séries de travaux de nécessité r ecevront donc un lot plus considérable que cel » les d'utilité, et celles-ci que celles d’agrément. Néanmoins, ce n’est pas au moment de •la répartition qu’aura lieu le classement hiérarchique des fonctions; on comprend que tout aura été fixé dès. le commencement de l’année, ou modifié par la Régence en temps utile Les résultats de la production viendront témoigner de la justesse des classements et serviront par là même de point de départ pour l’avenir, soit pour conserver, soit pour changer les rangs.
Le partage opéré entre les grandes séries, chacune d’elle procédera d’après les mêmes principes pour répartir son lot entre les Séries inférieures, de genres et d’espèces, et entre les groupes. Enfin les groupes diviseront leur lot entre les travailleurs dont ils se composent. Un registre ouvert dans tous les ate-
1 L’opération aura consisté à déterminer l’ordre des Séries entre elles, et dans chaque Série des diverses parties de la fonction. Elle aura, de plus, établi une échelle proportionnelle des droits de chaque Série et de chaque fonction. Quant à la somme elle-même, que chacune devra recevoir, on comprend qu’elle dépen-: dra .du produit total de l’exploitation.
répartition. 227
liers a constaté chaque jour, chaque semaine, chaque mois, le temps consacré par chacun au travail, ou bien la somme de travaux accomplis. Il n’est pas à craindre que l’ouvrier exige plus ou reçoive moins qu’il ne doit, contenu d’une part, et soutenu de l’autre qu’il sera par les intérêts semblables de ses colle- < gués; ni que le teneur de livres favoriseles prétentions individuelles, ou cherche a frustrer quelqu’un de ses droits; en supposant qu il échappât au contrôle du chef du groupe , il irait contre ses propres intérêts à'associc en donnant plus, de fonctionnaire en donnant moins ; car les réclamations des intéressés lui feraient promptement perdre l’emploi, et puis il s’exposerait à la repi esaille dan. les groupes où il ligure lui-même comme travaillas prétentions réciproques se neutralisent donc par leur équilibre même; de telle sorte que l’équité la plus stricte peut seule résulter de leur pacifique conflit.
Parlons du lot du talent. Il sera réserve 1» aux chefs d’emploi en tout genre et à tous les degrés ; 2“ aux travaux de science et d’art accomplis en dehors du cadre des fonctions organisées ; 3° à titre de prime d’en, couragement, à tous les actes de dévouement, d’intelligence et d’activité exceptionnels. Des
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conseils de prud’hommes, choisis par élection parmi tous les juges compétents, présideront à ce partage. Mais, en outre, les ouvrages littéraires et d’art d’un ordre très-élevé, les découvertes scientifiques qui auraient un caractère de grandeur ou d’utilité générale, et dont par conséquent les bienfaits, dépassant les limites de la Commune, s’étendraient sur plusieurs provinces, ou même sur le genre humain tout entier, sont en dehors de ces dispositions. De telles œuvres appellent une récompense spéciale. Une cotisation par commune sera formée dans toutes les provinces qui participeront aux avantages ou à. l’admiration de l’œuvre, afin de rémunérer magnifiquement le génie de son invepteur. Un Salomon de Caus, un Christophe-Colomb, un Fourier, ne mourront pas bafoués et misérables, après avoir renouvelé la face du monde. Cette cotisation aura le double avantage de faire cesser les monopoles de brevet, sans porter atteinte au droit de l’inventeur. Enfin, en remplaçant la propriété littéraire, elle contribuera puissamment, par la fusion perpétuelle de toutes les grandes idées, à rendre plus vivante la solidarité qui doit unir tous les groupes de la famille humaine.