L’ATTRACTION
» une céleste récompense ; dévoue-toi ici-bas, » afin.d’être heureux ailleurs. «Mais pénétrant plus avant dans le véritable esprit de Évangile, nous disons,: « Au nom de ton « bonheur dans ce monde, comme daris l’au- » tre, aime et secours tes semblables ; unis » tes efforts aux leurs. En vain, préténdrdis- » tu concilier tes propres joies avec les souf- « frances de tes frères : les déstiuéës de tous » les hommes sont si fortement liées, que » le bonheur d’un seul ne saurait être com- » plètement assuré que par la réalisation des » conditions du bonheur de tous. » ,
Mais, avons-nous dit, le précepte moral implique aussi croyance au dogme de la révélation naturelle.
« Agissez à l’égard des autres comme vous désirez qu’on agisse envers vous..»
Je sens et je désii’e donc quelque chose pour moi-même : je portejdonc en moi une instinctive notion de ce qui m’est bon et utile, et je n’ai, suivant le conseil des sages, qu’à écouter, cette voix intérieure pour accomplir à l’égard des autres les loisde la justice et de la charité. Donc la. somme de mes désirs forme la révélation permanente de ma destinée individuelle et sociale.
Or, ce sont précisément ces désirs, ces impulsions constantes et intimes, ces aimanta
l’attraction. 39
mystérieux qui attirent l’homme à l’accomplissement de. sa destinée, que Fourier désigne sous le nom A'Attractions. .
Agrandissant le cercle de la loi morale, et animé d’une inébranlable confiance dans la sagesse du créateur, Fourier s’est dit : Dieu en façonnant, l’être pour un certain but, n’à pas pu lui donner.d’autres désirs, d’autres virtualités que celles qui étaient en concordance avec ce but : autrement il y aurait contradiction-flagrante entre le but-e tle moyen.
Donc ia loi des destinées pour tout être doit se composer des trois ternies suivants,quis’expliquent et se confirment réciproquement :
Fonction.
Organisation.
Bonheur.
La Fonction est le but de la vie de l’être ; son relien avec Dieii et avec l’univers; la tâche qu’ii doit accomplir dans l’ensemble (les choses.
L 'Organisation forme la somme des moyens donnés à l’être pour exécuter sa fonction :
elle est donc à la fois l’indice de la mission dé l’être et l’instrument de son accomplissement.
Enfin I e Bonheur, ou vie complète, développement normal, est le résultat, ia sanction, la garantie morale de l’accomplissement de la
40 l’attraction.
fonction. Donc la destinée de l’homme est indiquée par sa constitution même, qui ne saurait avoir d’autre but; donc, aucun des éléments essentiels qui le composent n’est en dehors de ce but; donc, briser un seul des mobiles d’action de l’homme, c’est le mutiler, c’est diminuer sa vie, c’est le rendre moins capable d’accomplir sa providentielle mission.
Mais, va-t-on s’écrier, puisque tout notre être nous révèle notre destinée et que le bonheur doit devenir la conséquence de son accomplissement, pourquoi l’humanité, qui aspiré incessamment au bonheur, n’a-t-elle pas de tout temps marché dans cette route tracée par la main de Dieu même ? Pourquoi toutes ces fausses interprétations de la loi naturelle qui égarent l’humanité aux dépens de son repos ? Pourquoi n’est-ce que pas à pas, et avec des luttes de chaque jour, que l’homme arrive à l’intelligence de sa propre nature ?
L’étude des lois de l’ordre général nous montrera plus tard que l’époque de l’igtio rance et du mal ne doit compter que comme une exception dans la carrière de l’humanité. C’est l’âge d’extrême enfance et de ses inévitables douleurs.
Néanmoins nous ne disconvenons pas qu’il n’y ait dans cette initiation parla douleur, une loi duré ét mystérieuse; mais aussi une loi
l’attraction. 41
sainte et grande ; car si d’un côté elle prescrit d’amères souffrances, de l’autre elle est le signe de la dignité de l’homme, le gage de sa liberté. Elle jette un abîme entre lui et tous les autres êtres qui obéissent aveuglément, sans conscience du but, sans calcul, à l’entraînement de leur organisme. Il fallait dans les célestes plans que l’homme devînt lui-même peu à peu, par l’étude, l’interprète de sa constitution et l’artisan de son bonheur. C’est pour cette lin qu’il lui a été donné de pénétrer les principes qui président à la coordination des êtres dans le sein de la vie.
Quel eût été, je vous le demande, le rôle de l’intelligence, si l 'attrait tout seul eût pu résoudre le problème de la destinée humaine ? Ne voit-on pas, au contraire, que c’est de la coordination de ces deux éléments, que doit résulter l’harmonie générale et le bonheur «le l’individu ?
Examinez en effet le rôle de chacun : Yattrait demande, aime, désire; l ’intelligence porte un flambeau pour éclairer la route ; et si Y attrait est la révélation permanente de la destinée, c’est à la condition que Y intelligence viendra en soutenir et fortifier l’essor.
Mais il ne suffisait pas encore à Fourier, pour établir sa doctrine sur un axiome qui modifie si profondément toutes les données philoso-
42 l’ attraction.
phiques acceptées jusqu’ici, (je çes considérations d’un ordre spécial et abstrait., Esprit généralisateur, âme religieuse par-dessus tout, et 'par çonséqnent intimement convaincu de l’unité dé système qui relié entre elles toutes lés parties dé la création, il a recherché dans lés lois'de la vie universelle la confirmation dé sa théorie morale. Chose merveilleuse !
partout il a retrouvé le même ressort, \'attraction guidant tous les êtres vers l’accomplissement de leur destinée, l’ attraction principe du mouvement et- de l’harmonie des mondes. ‘
■ Dans les sciences astronomiques, tous les génies créateurs des derniers siècles, Galijéej Copernic, Pascal, Roberwaj, Kepler, etçl, sé sont accordés à reconnaître Yattracfion comme la puissance motrice (les globes qui parcouren t l’espace. Enfin Newton mesura la loi et formula le célèbre axiome : L 'attraction régit tout.
En même temps, à l’autre extrémité de la chaîne, nous voyons les chimistes constater que Yattractiori moléculaire présidé à la formation et a la décomposition de tous les corps, ét les^ entraîne'irrésistiblement vers le bu t dp leur existence.
Si nous jetons les regards sur la nafure anij|(jéé| l’unité de'principe n’y brillé pas
avec moins d’éclat. En botanique, par exemple,tous les phénomènes de la vie physiologique des plantes, et en particulier ceux de la fécondation qui s’accomplissent quelquefois à de si grandes distances et avec des circonstances si merveilleuses, ne permettent pas d’hésiter à y reconnaître la puissance de Y attraction. D’un autre côté, l’étude attentive dés animaux a conduit les zoologistes à constater qu’une somme d’ attractions naturelles, spontanées, qu’ils désignent sous lé nom d’instincts, impellait passionnément tous lès êtres organisés à l’accomplissement des fonctions qui composent leur vie individuelle ou collective. Lés mœurs dé l’abeille, du castor,' de la fourmi, - du chat, du cheval, etc., eh fournissent de remarquables exemples.
Mais ici déjà l’itppulsiop semble moins fatale que dans l’être inorganique : la puissance d’attraction s’est plus profondément individualisée ; d’ailleurs, la destinée de l’être devenant plus complexe, la puissancé d’équilibre et de direction des attraits, l’intelligence s’accroît en proportion de sa dignité hiérarchique.
Les attraits revêtent même un caractère de plus en plus élevé. Dans cqux des animaux qui occupent les premiers rangs, on voit apparaître des instincts , pour ainsi parler, ani-
44 ' . l’attraction.
iniques, tels que, l’affection, l’enthousiasme,
l’orgueil.
Toutefois chez l’animal, quoi qu’il soif, l’impulsion attractive est presque resserrée dans les bornes de la vie physiologique. Les instincts amoureux etmaternels, par exemple, qui ont été préposés si puissamment par le Créateur à la reproduction et à la conservation des espèces, ont encore dans tous les animaux un caractère matériel qui se rapproche plus de la fatalité des attractions inférieures que de la passion intelligente.
Enfin, nous arrivons à l’homme : il est le roi du monde : la main de Dieu l’a placé au point le plus élevé de cette chaîne harmonique qui enlace tous les êtres terrestres 5 mais il n’a pas été pour cela mis çn dehors de la loi. L’attraction dirige toute sa vie : seulement elle s’empreint plus fortement en lui d’intelligence et de liberté; elle prend le nom de passion. Or, si nous envisageons à quel point est complexe la destinéede l’homme; quelle doit être, par conséquent, la multiplicité de ses mobiles , et enfin, combien Y individualisation des divers éléments qui composent le moi humain est plus profonde que celle de toutes les autres créatures, nous comprendrons qu’il a dû être plus difficile de reconnaître en lui l’unité de la loi; et qu’il fallait que Y attraction.
l’attraction. 45
principe de mouvement , eût été constatée d’abord dans les sphères inférieures de la vie, où son action est plus simple, plus rudimentaire, avant que l’esprit parvînt à saisir nettement l’identité de Xattraction passionnelle avec toutes les autres attractions de l’univers. Mais une fois reconnue, cette identité devient si manifeste, qu’on ne voit guère quelle objection sérieuse il serait possible d’y opposer.
l\ous appelons donc attraction passionnelle la somme des mobiles d’activité , des désirs, des impulsions natives qui se trouvent dans l’homme et le sollicitent d’une façon permanente et normale; et nous nommons attrait ou passion chacun de ces mobiles.
Le mot passion possède donc, aux yeux de Fourier et de son école,, un sens scientifique très-déterminé, très-élevé et qui n’a rien de commun avec, les significations vagues et contradictoires de ce mot dans la langue vulgaire. Pour rendre saillante cette distinction, passons en. revue quelques-uns des sens vulgaires attachés a ce mot.
" Tantôt passion signifiera un sentiment fort ou faible, doux ou violent, un mouvement quelconque, ou même un simple état de l’âme.
C’est ainsi que la crainte, l’espérance, la joie, la mélancolie, la tristesse, la curiosité, la colère, la haine, etc., sont appelées des passions
4,6 l’attraction.
, dans tous les dictionnaires, dans les ouvrages philosophiques et dans le fangngë du monde.
“» Tantôt'le mot passion sera pris exclusivement en mauvaise part, comme dans cette phrase : au lieu de calmer les haines, de rallier les esprits, la presse ne cherche qu’à entretenir les passions ; ou dans celle-ci : C’est un homme abandonné à toutes les passions, h tous les vices.
«Une autre fois passion voudra dire vie, chaleur: ce poème, ce tableau, ce caractère est froid, sans vie, sans passion. Ailleurs passion sera synonyme du mot amour, pris dans son acception generale : La passion des arts, la passion de la gloire, la passion de la vertu, la passion du bien, du beau, du juste, du vrai.
» La multiplicité de ces acceptions, le vague et meme la contradiction de beaucoup d’entre elles témoignent évidemment de la profonde nuit qui a régné jusqu’ici sur la nature des passions et par conséquent sur la nature de l’homme.
«•Fourier, s’étant le premier livré'à l’étude scientifique de la nature humaine, considérée sous sa face passionnelle, a tiré le mot passion du vagué de toutes les acceptions de la langue vulgaire, pour lui donner un sens défini, déterminé.
« Ainsi les passions humaines sont pour
l’attraction. 47
aous les forces ' primitives et naturelles auxquelles est due l’activité libre et spontanée de l’être humain J . »
Donc à nos yeux les passions ne sont pas plus les excès et les vices auxquels on donne vulgairement ce nom, que le déraillement ou l’explosion d’une machine à vapeur mal dirigée, n’est le principe moteur qui lui donne l’impulsion.
On voit ainsi, que la volonté humaine nous apparaît comme la résultante de deux éléments: attrait et intelligence ; que ces deux éléments sont également nécessaires et divins ; qu’ils doivent s’harmoniser, et non se nier ou se combattre, comme on l'a prétendu jusqu’à ce jour.
Blais avant de rechercher les lois de cette harmonie,environnons encore de l’autoritédes traditions, notre dogme fondamental : tous lf.s attraits sont bons, puisqu’ils sont le signe et l’instrument de la destinée.
La marche progressive de l’humanité à travers les siècles peut être résumée par deuxfaits : triomphe de l’homme sur le mal .eu l’ignorance, et légitimation de plus en plus complète de la personnalité humaine.
« Ne sait-on pas qu’il y avait autrefois sur
1 Manifeste (le l'Ecole,sociétaire, page 25 et 2G.
48 l’attraction.
la terre une multitude d’animaux féroces et malfaisants qui semblaient plaider la thèse de la nécessité et delà pérennité du mal? Eh bien! l’homme a fait disparaître, en. trèsgrande partie du moins, toutes ces races nuisibles qui lui disputaient son domaine. Les mers, les fleuves, lès rivières, les lacs, tontes les grandes étendues d’eau que l’on rencontre à chaque pas sur notre globe , offraient à l’homme des obstacles qui paraissaient insurmontables. Eh bien ! l’homme a jeté des ponts sur les fleuves et les rivières ; il a construit des navires pour traverser les lacs , les mers et les océans, qui sont devenus ainsi les routes les plus commodes pour mettre tous les points du globe en communication les uns avec les autres. Les vents et les chutes d’eau semblaient assurément choses inutiles ou mauvaises. Eh bien! l’homme s’en est servi pour produïre’les forces industrielles les plus précieuses. Avec la boussole, l’homme s’est guidé à travers les tempêtes; avec le paratonnerre, il a dompté la foudre. Que ne fera-t-il pas bientôt peut-être avec l’électricité? La vapeur, le télégraphe, ont vaincu l’espace et le temps. Le télescope et le microscope ont pénétré les mystères de l’inflniment grand et de l’infiniment petit. La chimie a décomposé et recomposé les corps. Tout, autour de nous,
les appartements que nous habitons, les aliments qui nous nourrissent, les vêtements qui nous préservent contre l’intempérie des saisons, tout témoigne hautement du triomphe de l’homme sur lemal »
Passons à Ialégitimation de notre personne.
Dans les sociétés anciennes, plusieurs dogmes funestes pesaient sur le monde moral. C’était d’abord cette croyance au principe mauvais partageant avec Y esprit du bien le gouvernement du monde ; puis, cette aveugle fatalité dominant les Dieux eux-mêmes, et écrasant l’humanité sous un joug d’airain ; enfin, dans l’ordre politique, la sanctification de l’esclavage qui se rattachait si intimement à tout l’édifice des croyances antiques sur les destinées humaines que les plus profonds esprits de ces siècles, tels que Platon et Aristote, ne balançaient pas à en déclarer éternelle la né- ' cessité.
Le christianisme vint briser ce cercle fatal. Le génie du mal fut du moins chassé du ciel et précipité dans les profondeurs de l’abîme. L’indépendance de la volonté humaine fut reconnue : de là, naquirent l’égalité spirituelle des hommes, le sentiment de la fraternité, et la réhabilitation du coupable par le repentir,
* Démocratie.pacifique du 20 novembre 1843.