NOTIONS
DB
£n toutes choses , désormais y rien ne peut être nouveau que par la forme.
De toutes les formes possibles , chez un peuple qui s'use, la plus simple est nécessairement la plus nouvelle.
Presque tout ce que j'ai à dire a été dit ailleurs , a été dit autrement, a été dit mieux.
Il n'y a qu'une raison pour le redire, si c'en est wé a l'âge où nous sommes : la nécessité 4e le faire comprendre.
L'homme n'a point de perceptions plus claires et plus sensibles que celles dont nous allons nous occuper. L'imagination n'y entre pour aucune invention hardie, la compréhension pour aucun effort. Far quel étrange hasard le raisonnement et la méthode ont- ils tardé jusqu'à nous de s'introduire dans le premier, dans le plus essentiel de nos enseignements ?
C'est une grande question, c'est surtout une vaine question que celle q^'on ne peut pas résoudre par des moyens humains. S'il y a fatalité dans ce mystère , s'il y a quelque chose de plus , c'est-à-dire uij^ amère dérision pro- . videntielle , comme j'ai été quelquefois conduit à le penser, je n'y réussirai pas mieux que mesprédéce^eurs. J'aurai seulement porté une pierre de plus à la construction de B^bel ,
un dernier élément à la oonfusion deslangues, et je trouverai à me consoler par l'exemple de tous ces ouvriers de la^pafole qui m'ont de* vancé^ sans aucun succès , dans l'histoire de la plus facile des conquêtes de l'intelligence, dans l'édification du plus vulgaire de ses monuments. Leur nombre est grand , leur autorité immense, leur déception décourageante.
Allons pourtant.
Les formules scientifiques exigent l'habitude d'une certaine terminologie , ou , si Ton veut , d'un argot plus ou moins solennel, dont tout le monde n'a pas la clef. Les divisions systématiques forcent la mémoire a un travail fatigant. Je m'en abstiendrai. J'essaierai d'exprimer naïvement ce qui m'apparoit d'une manière naïve. L'érudition est le résultat d'une étude progressive et patiente; elle n'en est pas le itooyen essentiel. Arrivée en son temps j^ elle fortifie les doctrines de l'autorité des faits. Prise trop tôt, elle les embarrasse,. les obscurcit et les rebute. Nous commencerons en vrais commençants , par le commencement'.
6 introduction:
Je dirai donc , pour déterminer le cadre où s'enferment nos recherches , qu'on n'entendra pas ici par linguistique, la science universelle du langage^ ainsi qu'on en est convenu; mais la simple histoire de la parole et de l'écriture^ considérées depuis leur origine , jusqu'à la fin de leurs premiers développements naturels , sauf à la suivre plus loin^ si nous y prenons plaisir y ce qui n'est pas plus malaisé quand on s'y plaît.
Le don de la parole consiste dans la faculté de manifester une pensée intime par des sons convenus , et de la communiquer avec toutes ses modifications à ceux qui entendent la parole.
Cette faculté a pour auxiliaires , et quelque* fois pour suppléants , l'expression et le langage de la physionomie et du geste ^ mais quoique ces moyens soient déjà intelligentiels et probablement primitifs , ils appartiennent à la mimique plutét qu'à la linguistique proprement
dite^ et ce n'est pas maintenant le lieu de s'en occuper.
L'aptitude à parler sa pensée ou à traduire ses impressions sous la forme du discours^ est une attribution spéciale de l'iiomme. Elle lui a été accordée dans la succession ascendante des êtres créés avec une acuité organique de plus.
Ainsi s'est poursuivie et se poursuit graduellement l'œuvre de Dieu ^ jusqu'à son accom-
plissemient*
La matière a été douée de la faculté (d'être , de la &(eulté de se prêter éterjiellement à tou-*tes les formes , et de la faculté de ne pas finir.
Le minéral a été doué de la faculté de croître ^ et il tendra incessamment à l'état de végétation.
£e végétal a été doué de la faculté de vivre^ et il tendra incessamment à Tétat de sensitivite.
L'animal a été doué de la faculté de sentir , et il tendra incessamment à l'état d'intelligence. Il acquiert la locomotion.
L'homme a été doué de la faculté dépenser^ et il -tendra incessamment à l'état de compré-
8 tNTRODVCTIOlft
hension et de puissance. Il acquiert la-parole.
L'âge à venir de cette création si conséquente et. si Imrmoaique échappe à nos foible$ prévisions ; mais il semble au moins que rien ne nous empêche de lire distinctement dans le passé l'histoire de la parole , qui est l'instrument de "notre perfectibilité ftiture.
Tj arriverai après une courte explication.
On ne. me soupçonnera pas d'être d'assesi mauvais goût pour avoir attendu à substituer mes théories aux faits de la révélation , le vtoment imique , dans les longs âges du christianisme ^ où il rallie^ comme le seul palladium de la dernière civilisation^ toutes les puissances ratifié-' nelles du genre humain. Je crois fermement que la parole a été donnée a l'homme, comme je le crois de toutes les facultés que la création a réparties entre les créatures , parce qu'aucune créature ne peut se donner des facultés à elle-même. Tout ce que les êtres* possèdent , ils l'ont reçu j»elon leur nature et leur destination. Le seul point, sur lequel j'ose différer des casuistes du sens littéral , c'est qu^ ce don ne
■^ ■m~rim . » *^ - - '"'
rtïTRODUCflON. 9
me paroi t pas avoir consisté dans la communication d'un système lexicologîque tout fait , comme le seroit celui de la prétendue langue primitive; mais datis la puissance facultative de créer la parole pour exprimer les idées à mesure qu'elles se développent, suivant les acquisitions et les progrès de l'intelligence , et aux moyens d'organes adaptés k cet usage^ comme^-les touckes à l'instrument. L'homme perçoit essentiellement l'objet de sa parole avant de le nommer, et il n'a pu embrasser simultanément tous les objets éventuels de ses perceptions futures. Il faudroit autrement qu'il fÉtt né avec l'intuition de tout ce qui est, car la prise de possession d une langue complète ne se conçoit pas sans cela. Ce que Dieu lui' a donné incontestablement , c'est le pouvoir défaire le mot, et nous verrons plus tard qu'il l'a toujours fait avec une propriété qui ne peut émaner que de Dieu, l'homme étant incapable , de sa volonté privée , de former un mot significatif et vivant. Qpand le Créateur fit passer tous les animaux sous les yeux d'Adam ,
lO INTRODUCTION.
dit la Genèse^ il lui ordonna de les désirer pai* leurs nomS; et les noms qu'Adam leuv donna étoient leurs noms yéritables. >La Genèse ne dit point que Dieu les nomma. Ce soin indigne de lui étoit d'ailleurs inutile^ puisqu'il avoit placé en Adam le pouvoir de donner des noms aux choses^ et que c'étoit là le privilège le plus distinctif de son espèce. Gomment les noms! que l'homme impo§a se trouvèrent en effet des noms véritables, c'est un phénomène qui va s'expliquer aisément par l'analyse de la parole.
Cette partie de mes Préliminaires , qui ne sera peut-être pas du goût de tous mes lecteurs y étoit indispensable pour moi. Elle peut paroitre assez étrangère du premier abord au projet très-borné de ces causeries où je me suis engagé dans la seule intention de raconter l'histoire de la parole et de l'écriture, sans pédantisme , sans philosophisme y et sans théologisme; c'est-à-dire en acceptant les notions reçues comme la science les a faites , ^ous leur point de vue le plus positif et sous leur forme
la plus matërielle. Mais quel est Tanatomiste qui n'a pas réfléchi quelquefois, sur l'âme , eu touchant à un cadavre , et le chimiste qui ne s'est pas étonné d'y retrouver tous les éléments dont l'homme se compose^ à l'intelligence près par laquelle ce cadavre fut un homme? La langue des linguistes et des lexicographes est aussi un cadavre.
Je n'y reviendrai presque plus, car ces idées inévitables et fondamentales vont nous échapper peu à peu ; mais je ne pouvois les traverser, sans remonter involontairement au Dieu qui • est la parole f qui s'est fait verbe ^ pour instruire l'humanité , et qui s'est fait pain pour la nourrir. Gela est plus grand qu'un système, et plus instructif qu'un livre.
L'homme est donc arrivé, pourvu delà double faculté de penser et de parler sa peifcée , et par conséquent seul propre entre toutes les créatures à l'état de perfectionnement intellectuel et de socialité, sauf a n'y pas sortir de certaines limites qu'il n'a jamais franchies et qu'il ne franchiroit jamais sans changer de
la INTRODUCTION.
nature y parce qu'il n'appartient pas k sa nature actuelle de faire un progrès au-delà.
C'est encore une de ces questions contingentes qu'il est impossible de ne pas rencontrer dans l'étude de la linguistique , mais qu'il faut se contenter de signaler en passant , si l'on ne veut enfermer la métaphysique et la phildso-* pbie tout entières entre parenthèses , dans une digression parasite.
L'homme est arrivé. — Il tenoit de la na-^ ture animale la propriété de la vocalisation ou du cri; il lui devoit l^instinct d'imitation/ qu'il partage avec des races entières de quadrupèdes et d'oiseaux , et que nous verrons devenir l'agent méchanique le plus ingénieux de la pensée y dans la formation des langues par* lées et des langues écrites. Il avoit par-dessus toutes les espèces l'heureuse conformation d'un organe admirablement disposé pour la parole , instrument à touchés , à cordes et à vent f dont la construction sublime fera le désespoir éternel des facteurs^ et qui module des chants si supérieurs à toutes les mé-
IMTRODUCTIOZV. l5
lodies de la musique artificielle , dans la bouche des Malibran etdesDamoreau. Il ayoit dans ses poumons un soufflet intelligent et sensible; dans ses lèvres^ ujq limbe épanoui, mobile, ex<^ tensible^ rétractile , qui jette le son , ^ui le modifie , cjuii le renforce , qui Fasspuplit , qui le contraint, qui le Yoilf , qui l'éteint; dans sa langue , un marteau souple , flcjxible , onduleux , qui se replie , qui s'accourcit, qui s'étend ; qui se nieut et qui s'interpose entre. ses valvçs, selon qu'il convient de retenir ou d'épancher la Yoix ; qui attaque ses touches ayec apreté oqqui les effleure avec moUease; dans ses dents, un clavier ferme, aigu, strident; à son palais un tympan grave et sonore ; luxe inutile pourtant s'il n'avoit pas eu la pensée. Et celui qui a fait ce qui est ^ n'a jamais rien fait d'inutile. jL'bomme parla, parce qu'il pen soit.
Son langage fut d'abord simplement vocal,
comme celui des anin^aux, qui ne rencontrent
* que par hasard dans leurs meuglements, dans
leurs mugissements, dans leurs bêlements.
l4 INTRODUCTION.
dans leurs roucoulements , dans leurs sifflements ^ des consonnantes mal articulées; et comme ce* langage imparfait^ il n'exprima d'abord que Tëlan d'un désir , l'instinct d'un appétit y le besoin , l'épouvante ou la colère. Il s'est conservé chez tous les peuples^ dans la simplicité naturdUe 4t ces premiers élémaits , sous le nom d'exclamation et d'interjection , et il y éstf resté immuable et universel à travers toutes les révolutions des idiomes et des dictionnaires^ pour marquer le passage de l'état de simple animation à l'état d'intelligence. En effet , dès cette première époque , et sans autre ressource que la voyelle ou le cri, l'homme s'éleva, chose étrange, par la puissance de la pensée , aux idées d'admiration , de vénération , de prescience contemplative , de spiritualisme , d'adoration et de culte, qui impriment seules à son espèce le sceau d'une grande destinée. Retirez-lui ce caractère solennel qui le sépare delà brute, et il n'en différera plus que par un malheur qui passe tous ses avantages, l'orgueil d'un
ÎNTRODUCTION. l5
faux savoir^ la conviction d'un néant certain^ et le désespoir d'une ambition impuissante.
Mais je le répète : l'homme étoit déjà parvenu jusqu'à Dieu , avant de sortir de cet âge d'enfance sociale qu'on pourroit appeler l'âge de la voyelle. C'est avec de simples voyelles qu'il composa le grand nom^. et c'est ainsi que ce nom subsiste encore dans toutes les langues de première origine où il est écrit et proféré; car la société a procédé par des sympathies merveilleuses^ comme l'enfant au berceau^ qui est son type natm^el. La société dans ses langes à exprimé sa première perception avec les premiers instruments de son langage , des cris d'amour^ d'enthousiasme et de joie. Demandez à ceux qui savent comment se sont faits les mots , s'il existe quelque part un indice plus authentique de primitivité. J'entasserois ici les preuves avec une facilité dont on m'épargnera volontiers r4nutile étalage^ et qui exige tout au plus l'érudition d'un écolier attentif et eu-* rieux. Il est seulement convenable d'observer en passant que le monosyllabe divin se trouva
aC ^ INTRODUCTION.
presque toujours homonyme ou a peu près du mot d'afiirmation absolue^ et de celui qui caractérise la perfection la plus achevée; de sorte que par une mystérieuse rencontre , qui n'e$t pas à dédaigner dans l'histoire philoso^ phique du langage , les vocables qui dé^gnent la divinité, la vérité et la bonté, ^nt ai\jour^ d'hui même des truchements presque infail* libles sur toute la face de la tçrre. Voilà l'homme, et, à ses premières acquisitions, reconnoissez sa nature et sa destinée.
Le mot sacré des Hébreux , qu'il étoit défendu, et probablement iSort difiicile de ^prononcer , oontenoit toutes les voyelles de cette langue des anciens jours où les voyelles ne s'écrivent pas; et je voudrois bien savoir avec quoi Joi/is a été fait si long^temps après ^ si ce n'est avec Jeho^ak ! car d'aller chercher daps le Zeiyf ^^s Grecs, le Jesvu du christianispie , l'j^zi^des^ fables gauloises, eXVIsjis des fables égyptiennes, c'est une- induction si cQipciiune qu'elle n'a pas même besoin d'être rappelée* On voit cependant, par ces exemples que la
irrrRODucTioN. ly
consonne s'introduisoit peu à (>eu dans le vocable des âges antiques qui dcToieftl le* léguer
à nos Orientaux et à nos Celtes , mais la consonne la plus yocalisée > la plus douce ^ la plus coulante^ et par conséquent la plus primitive qui puisse se glisser entre les lèvres de l'homme^ comme le gazouillement des oiseaux, comme le zéphyr qui fait susurrer les roseaux à son vol gracieux 9 et qui ne les froisse pas. Les premières généi*ation& n'en savoient pas davantage.
Nous reviendrons sur ces conquêtes dans leur ordre progressif , mais nous avons déjà obtenu la précieuse conviction que le nom de Dieu étoit le plus primitif de tous les mots , et qu'il avoit précédé jusqu'au nom de père , ce qui le reporte étymdlogiquement à un âge de la parole, où l'homme, nouvellement arrivé au milieu de la création , ne s'étoit reconnu d'autre père que Dieu lui-même. Il est contemporain du premier cri qui représenta la pensée , de la première exclamation admirative qui se soit exhalée d'un cœur d'homme
ï8 INTRODUCTION.
à la vue de la nature ^ des premières plaintes de la dbuleur^ qui se réfugie dsns une miséricorde suprême; et^ afim que tous n'en puissiez pas douter^ il s'est conseryé sous cette forme originelle dans la langue de tous les peuples : interjection immense , qui embrasse tons les sentiments > qui contient toutes les idées y et substantif sans article, que la respec-^ tueuse pudeur du langage n'osa pas soumettre à cette règle commune des substantifs ^ parce qu'elle reconnut en celui-là une puissance et un mystère. Oui , Dieu est le premier de tous les mots produits dans la série graduelle des mots y ou toute la grammaire est fausse. Il y a plus : l'émission vocale qui -nomma Dieu j ne s'est appuyée depuis, dans les langues-mères , que sur les. consonnes de première formation que nous allons voir naître , et elle ne s'est presque jamais étendue au-<lelà d'un monosyllabe révéré , qui ne se prononçoit point. Pytbagore disoit : « Adorez celui dont le nom se prononceroit en quatre lettres. » Pythagore lui-même, Pythagore, entendez-vous, qui
UmOBCJCTION* ig
ëtoit la sagesse kumame to«at entière, Pytha-^ gore presque divin ^ ne «e croyoit pas digne de nommer Dieu !
Nous avons pris l'homme au premiéi^ jcmr de sa vie intelligente : il ne fait 6nç<^e.qu^ vagir , et cependant le monde est k lui ^ car il a compris Dieu. Il seroit difficile de rien en*tendre à la linguistique y box» de œ principe générateur. Une fois livrée à la science et à ses. oeuvres y nous allons la retrouver mécha" nique , industrieuse , progressive , et perfectionnée; et, si l'on y prend garde, ce n'est pas là un petit tableau. Considérée attentivement, c'est l'histoire de l'histoire ; mais pour encourager ceux qui me lisent à me suivre dans cette étude,, il faudroit la rendre attrayante, et je n'en ai pas le secret.
Je pressens d'ailleurs, sous deux points de vue également fâcheux , le résultat possible de mon entreprise : hardi, je blesse, ou timide, je n'instruis pas. Ma. conscience elle-même me rassure à peine sur le droit que j'ai pu acquérir aux yeux des autres, d'écrire tout
ce que je crois; moi ^ dont la vie littéraire s'est résumée à croire pe que j'écris. J'ai trouvé l'assurance qui me manquoit dans quelques coeurs fraternels, et j'ai accepté ma mission sans hésiter plus ^long-temps, sauf à heurter légèrement en passant , comme un homme inofiènsif qui marche mal, quelques opinions que Je ne veux certainement pas blesser.
Getpc qui ne pensent pas comme moi , ne savent pas la vérité, que je ne sais pas non plus. Je cherche comme eux , et c'est tout. Les plus sévères m'accorderont sans doute, que j'ai cherché de bonne foi ; je n'en demande pas davantage.
L'homme a déjà exprimé sa pensée sans autre secours que celui des simples voyelles, dont l'usage est nécessairement antérieur à celui des autres artifices de la parole; et quelle pensée! nous le savons : la pensée de Dibu !
Sa progression morale n'auroit jamais franchi ces limites^ il se seroit borné à cet effort^ et réduit à cette conquête, qu'il faudroit encore reconnaître en lui la première des créatures : il seroit Phomme.
Cependant il n'est arrivé qu'à l'enfance, et son vocabulaire va s'enrichir de jour en jour, par la double puissance de la pensée qui se dé^ veloppe , et des organes qui s'exercent ; d'une langue qui se forme , et d'un mystère qui s'accomplit.
Ici l'auteur divin du langage l'abandonne à cet instinct d'imitation qui en sera désormais l'infaillible instrument. Tous les organes de la voix humaine ont reçu le privilège de se nommer par l'articulation qui leur appartient; et, grâce à une propriété plus merveilleuse encore, il n'y a pas une de ces articulations qui ne puisse s'appliquer d'une manière significa- ' tive et pittoresque à une partie des faits sensibles de la nature , à une partie des faits abstraits et des conceptions figurées qui ne se peignent qu'à l'entendement.
LANGUE ORGANIQUE. '. aS *
Ainsi la parole organique et la parole intéllectuelle marchent enlacées ensemble comme deux sœurs jumelles ^ dont l'une est le corps et l'autre l'âme.
Si TOUS avez daigné lire ce peu de lignes avec l'attention complaisante qu'on porte volon** tiers à un écrit de bonne foi^ tous en savez autant que moi^ et la redondance obligée dans laquelle elles vont s'étendre sera presque de luxe. Le ciel nous garde surtout de la rendre ridicule comme il arriva au maître de philosophie de M. Jourdain^ dont le sage Molièi*e^ notre mai^ tre à tous ^ ne se seroit probablement pas moqué aussi amèrement s'il avoit eu afËiire à une philosophie plus élevée^ plus rationelle et plus instructive que celle du savant académicien Géraud de Cordemoy, génie pénétrant et profond ^ mais maussade et lourd y ce qui ne l'a pas empêché d'être savant^ et d'être académicien* Les badineries du poète comique sont d'ailleurs ici de peu d'importance. Le monothéisme de Socrate a survécu aux sarcasmes sanglants d'Aristophane. La satire contempo-
raine est pour les vérités abruptes et inopinées ce qu'est le jonc pour la tempête. Il joue ^ murmure et si£Be quand elle vient; il se courbe ou se brise q[uand elle passe.
Comme je n'aspire cependant qu'à jeter quelque douceur sur une étude sévère dont la «écheresse pourroit vous épouvanter^ je vous propose de venir chercher nos premiers enseignements près du berceau de* l'enfant qui essaye la première consonne. Elle va bondir de sa bouche aux baisers d'une mère. Le bambin^ le poupon^ le marmot a trouvé les trois labiales; il bée^ il baye^ il balbutie^ il bégaye, il babille , il blatère, il bêle, il bavarde, il braille, il boude, il bouque, il bbugotine sur une babiole , sur une bagatelle , sur une billevesée^ sur une bêtise, sur un bébé^ sur un bonbon, sur un bobo, siur le bilboquet pendu à l'étalage du bimbelotier. Il nomme sa mère et son père avec des mimologismes caressants , et quoiqu'il n'ait encore découvert que la simple touche des lèvres , l'àme se meut déjà dans les mots qu'il module au hasard. Ce Cad-
mus au maillot \ient d'entrevoir un mystère ausm grand à lui seul que tout le reste de. la création. Il parle sa pensée.
Nous voilà bien près, me direz-vous, de ce mialtre de philosophie de M. Jourdain qui prouve par de bons arguments qu'on fait la moue quand on fait U. Je ne dirai pas le contraire^ mais ce n'est vraiment pas ma faute. L'enfant que nous observions tout à l'heure, c'est l'homme à l'origine de la première langue de l'homme , et c'est ainsi que les langues se sont faites, s'il y a quelque chose de clairement démontré dans leur histoire.
Le balbutiement de l'enfant au berceau, c'est le langage de la première société avant que toutes les ressources de son organisme vocal eussent été manifestées à son entendement, et conquises par son expérience ; et ce langage embrasse déjà toutes les idées fondamentales de la civilisation, par une sorte d'extension que nous n'avons fait qu'indiquer, mais qui s'expliquera facilement dans la suite, si on se
!26 LANGUli ORGANIQUE.
soumet à l'attendre • ou si on s'amuse à la cher- «lier.
Aussi arrive dès-lors une société déjà com-* plète> car elle aura une forteresse élevée contre Dieu^ et qui s'appelle Babel ^ une ville capitale qui s'appelle Biblos^ un souverain qui s'appelle Bel ou Belusy un faux dieu qui s'appelle Baaly et jusqu'à un mystagogue qui fait parler les animaux^ et qui s'appelle Balaam, Quelques jours encore, et fidèle à ses traditions primitives, son premier livre sera nommé Biblion^ et son premier empire Babylone.
J'ai dû partir de cet exemple en lui donnant un développement qui peut sembler puéril , mais qui m'en épargnera beaucoup d'autres.
U n'est point d'intelligence en effet qui ne coure maintenant au-devant de mes démon-, strations, quand j'annoncerai que tous les organes qui servent à la formation de la parole se sont ainsi nommés d'eux-mêmes par le même procédé , et avec la m^me aptitude à des applications du inéme genre.
Ajouterai-je , par exemple, que la dent étoit
essentiellemeni propre aux sons teiHices , to- Hicpes , tumultueux , aux touches > ^ux t&niœs^ aux intonations^ aux trissements , aux tintements^ aux retentissements qui exigent une prononciation forte^ bruyante^ stridente et arrêtée? U me suffira de répéter, poi;r rendre ce principe sensible^, ce que j'ai dqà dit plus d'une fois peut-être. C'est que la formation du signe verbal est soumise à une condition essentielle de propriété I c'est que des dents s^ compose la touche la plus fermey et le -fina solide claTÎer de la parole. La voyelle est pleine d'emphase, d'harmonie et de suavité; les lettres de la bouche sont vives, babillardes, pé*' tulantes, mobiles; le souffle modifié entre les lèvres jase, ou gémit, ou s'échappe en chantant, La dentale préside à l'expression de toutes les idées de durée, de stabilité, de résistance. Elle survient au second âge de la vie organique des enfants , qui est celui de la dentition , et c'est pourqucM elle est propre au nom de l'action de téter et de ses innombrables analogues. Cette époque est celle aussi où le nom de
Dieu^ et celui du père^ qui le suit toujours dans l'ordre chronologique des mots pensés ^ comn^iencent à s'appuyer sur la consonne dentale des langues secondaires. Cette nouvelle découverte impose à son tour le souvenir de son règne et de ses conquêtes à la civilisation^ qui ne cesse de marcher tant que l'alphabet n'est pas complet ; et c'est souvent à elle que les tfïiditions populaires se sont arrêtées quand elles ont iipulu remonter aux origines naturelles de la parole. Elle nous a donné le Thot des Égyptiens^ comme le Theutat des Gaulois et le The^atat de Siam^ rencontre d'homonymies qui seroit inexplicable à la philosophie^ si ceà éclaircissements ne la rendoient pas rationelle. Ces Titans de la parole passèrent pour le9 inventeurs de la lettre chez cinq ou six peuples qui désignoient la faculté du langage par le nom de Tad ou de Tcuody et le genre humain^ oublieux de son histoire primitive^ les reconnut pour dieux. Cependant ces nations qui tomboient de si loin d'accord d'une lettre^ d'un nom d'homme et d'une croyance,
LANGUE ORGANIQUE. 2g
ne se connoissoient pas entre elles. Si nos conjectures sont fausses^ qui pourra rendre compte de ce mystère?
Il y a des inductions qui ont le privilège de se présenter d'elles-mêmes. Je n'apprendrois plus rien à un lecteur doué de la facilité des investigations^ en insistant sur celles-ci. Il a déjà reconnu que la langue àé l'homme se sdim facilement nomméeavec lalettrequ'elleforme, comme la bouche^ comme la dent^ comme )a voix^ comme le souffle; il comprend que cette articulation liquide^ limpide^ fluide et coulante ^ flexible et flatteuse^ a dû livrer sa liante * Aocution à l'élucidation des idées ^ à l'illustra-* tion des lexiques^ à l'élégance des locutions^ à toutes les pensées d'éledtion qui sollicitent l'éloquence; et il ne s'étonnera pas que^ principal levier du langage, comme de la logique, de la dialectique et des lois, elle lui ait laissé un nom.
C'est la ce que j'appelle la langue organique, celle qui s'est articulée sur ses instruments, et qui s'est appliquée par une opération naturelle
5o LANGUE ORGANIQUE.
à toutes les" acquisitions^ à toutes les formes dé la penséb, en procédant à son état primitif par l'instinct d'imitation ^ à son état figuré pai^ l'allusion et la similitude » k mesure que des sensations nouvelles Tenoient se grouper au*tour des premières sensations. Tout exemple venu sera bon, parce qu'il n'y a rien à ajouter à l'évidence êe l'évidence : un objet avoit paru rude ou âpre à la main ott au goût; le premier organe averti de cette impression en a transporté le nom pittoresque à l'usage de l'ouïe , à celui de la vue , à la désignation des êtres abstraits qui rebutent, qui offensent ou qui blessent. Nous disons encore aujourd'hui^ en vertu de la même loi , une couleur crue , une musique terne ^ une phrase louche, une réflexion arrière. C'est que le mot est devenu en naissant réalité ou substance, et que la pensée s'est incarnée' dans le verbe, comme elle le fait toujours.
Dalgarno, qui a précédé Wilkins (A) et
Éclaircissements.
fA). Celte proposition m'a été contestée par un des
L4N6UE ORGANIQUE. 3l
Leibnitz^ a dit à cette occasion qu'avec cinq sêas physiques^ cinq voyelles et cinq oonsonnes , le sens intellectuel pouvoit founyr des paroles à toutes les perceptions de l'homme ; et il regardoit aVeo raiscm les voyelles comme des superfétations presque inutiles^ car elles it^expriment que des voiit qui ne sont jamais radicales. Je suis entièrement de son avis , et
hommes fliii honorent le plus la science bibliographique* UArs signorum de Dalgamo , dont il est question dans ce passage , est de 1661 . « Vingt ans avant la publica* «< tion de cet ouvrage ^ dit l'auteur des Nouffelïes re^ « cherches, tome 1^', p. 399 , Wilkîns avoit donné un M livre anglois sur le même sujets et dont Chaufepié « reiM ainsi le titre : Mercure ou le Messager secret et (c prompt où Von montre comment on peut communiquer « vite et secrètement sa pensée à un ami éloigné. Lon-*' M dres, 1641 , in-8^. >» Le savant auteur, qui se trompe rarement , et par la seule raison qu'il est impossible de ne pas se tromper quelquefois dans les questions de £aiits, s'est trompé sur le sujet du Mercure ou Messager secret et prompt , qui , sauf quelques lignes d'inductions naturdles à quiconque s'occupe des langues , n'a pas une idée commune avec \Ars signorum. Il n'y a rien de pins diamétralement opposé que les secrets d'écriture individuelle y OU de cr3rptographie dont il est traité dans le
Su LANGUE ORGANIQUE.
je n'entends pas rabaisser par là^ il s'en faut bien^ le plus merveilleux dfis bienfaits de 4a Providence, car rien ne signale mieux une vue providentielle et mie cause essentiellement finale que la simjdicité du moyen. La multiplicité des signes superflus dénonce une langue en déchéance. La polysyllabie des sauvages d^
livre de Wilkins , et l'art de communication universelle par l'écriture ou l'idéographie qui est l'objet du livre de Dalgamo. Ce sont deux sciences, non seulement dis^ tinctes , mais extrêmes , dont Wilkins s'est e£fectivement occupé à vingt-sept ans de distance l'une de l'autre , parce que son génie 'Imaginatif et quelque peu fantastique le portoit à s'occuper de tout ce qui est extraordinaire ; mais c'est la seconde fois , et sept ans seulement après Dalgamo^ qu'il a entrepris la grammaire et la terminologie du caractère réel et du langage philosophique (/îea/cÀarocfer and phUosophical language) dont la théorie étoit bien antérieure à tous les deux , et remonte 9 selon toute apparence , à des jou» qui ont suivi de près la confusion des langues.
Les rudiments de celle-ci restent donc en toute propriété à Dalgamo. Wilkins a voyagé dans ce monde intellectuel comme Améric Vespuce dans celui de Colomb. Leibnitz n'a fait depuis qu'en prendre la hauteur, et y planter des jalons. C'est dommage.
Cook est le sceau d'une civilisation finie comme ce|le des Mexicains de Cortez^^et il ne faut pas autre chose à Thomme qui pense pour calcukr l'âge d'un peuple. Quand on arrive à. la combinaison des radicaux^ et à la synthèse des mots pour en composer une espèce de phraséologie qui comprime la pensée et qui substantive le discours y comme le font les langues parvenues à leur dernier degré de perfectionnement, telles que le grec et l'allenxand, il n'y a plus rien à tenter. Le fruit de l'arbre de la science est desséché à jaBciais; les Survenants n'y trouveront que de la cenjlre. C'est bien pis encore quand on arrive à se servir de cette phraséologie compacte, sous le bon plaisir des charlatans, et sans en comprendre* les éléments, comme nous le faisons maintenant en France , des petites geôles , Dieu me pardonne ! jusqu'aux universités. C'est fini, totalement fini , sans ressources «t sans espérance. Les discours et les livres viendront encore, jusqu'au prochain voyage à nos terres barbares d'un Cook ou d'un Cortez, mais la langue sera
§4^ LAlfGtlB ORGANIQUE.
partie, et ia pensée ayec elle, et Dieu avec la langue et la pedsée, qui sont le verbe et Tesprit^
Quiconque ne sait plus ce que vaut sa parole n'est pltas ^igne de la parler.
Retournons donc à Fétude des langues naissantes, aux périodes d'imitation, d'imagination , de poésie; et Voyons-les sans cesse excitées par de nouveaux stimulants s'enrichir des innombrables mimologismes de tous les bruits élémentaires, de toiis les bruits animaux, et de tôUs les iHiiits méchaniquès de l'industrie.
C'est ainsi que la parole s'enrichit et se complète , car elle est servie par des agents propres à rendre tous les sons. Elle a des touches qui correspondent à toutes les voix de la na<^ tftre.
Il n'y a rien de plus ordinaire que d'entendre exalter l'artifice ingénieux de l'habile écrivain qui expritae les idées par des sons pittoresques, et qui rend en quelque sorte vivante à l'oreille la perception de la pensée. Il y a trente ans que ce talent méchanique tenoit lieu au style
d'inspiration , de sentiment et d'âme , et lés esprits peu méditatifs lui accordent encore au* jourd'hui une importance qu'il n'eut jamais.
Les classiques avoient bien recherché quelqu^ois ce genre 4'cffet, mais avec une Isobriëté qui fait honneur à leur goût. Plus jaloux de cette harmonie générale qui résulte du nombre souple et varié de* la phrase, du balancement facile des périodes , et de l'heureux accord des consonnances >. que de l'harmonie technique et symétrisée de l'imitation , ils n'y ont recouru, à ce qu'il semble, que dans l'impossibilité de s^ soustraire. Ce n'est pas l'artiste alors qui fit les frais de cette figure de mots; c'est la langue elle-même qui fut peintre, qui fut poète, qui fut artiste ^ant lui. Quand Racine met dans la bouche de Théramène cet hémistiche célèbre :
L'essieu crie et se rompt
Tomlle satisfaite ne doit pas son plaisir à rétonnement; elle le doit à la justesse éner-
?»-*"* Wl.*?<^
gique d'une expression vraie qui s'est préseii'^ tée sans efibrt. On ne saurbit dire autrement la même chose ^ ayee autant de précision^ dans léii langage le plus naturel, et le maréchal-ferf'ant du prince d'Athènes parleroit comme son précepteur.
Pourquoi les langues seroient-elles donc si naïvement imitatives, si ce n'est parce que l'imitation les a faites? Non seulement je ne regarde pas les effets d'harmonie imitative comme une grande difficulté du stjle> mais je trouverois une immense difficulté à nommer les êtres sensibles sans les faire percevoir plus ou moins à la pensée. Que le poète l'essaye : qu'il fasse bruire les brises à travers les bruyères, murmurer les ruisseaux qui roulent lentement leurs eaux entre des rivages fleuris, soupirer les scions ondoyants qui se balancent, qui gémissent; frémir et frissonner les frais feuil-' lages; roucouler la tourterelle ou hurler au loin le hibou ; qu'il fasse se lamenter les vents plaintifs, qu'il les fasse rugir furieux; qu'il mêle leur clameur effrayante à la sourde ru-
LANGUE ORGANIQUE. 5j
meur de l'ouragan , au fracas des. torrents qui se brisent de roc en roc , au tumulte de%. caiaTf ractes qui tombent , aux éclats des tonnerres qui grondent , aux cri$ des pins qui se ï'ovi**pent^... il ne pourra se dérober à la néce^ité d'une imitation qui surgit des éléments mêmes de la parole^ et il eitk sera ainsi dan$ toutes les nomenclatures des, langues dont l'homme a reçu le secret.
On ne peut guère supposer que le poète ait pris une grande part aux terminologies des arts et métiers > par exemple ; il est cependant tout aussi difficile de parler d'eux sans rencontrer le nom véritable des choses; la flèche- vibre, siffle et fuit ; la fronde froisse l'air et gronde ; le tympan tinte;, le tocsin tmte et sonne à grands bonds; le feu pétille sous l'eau qui boutonne, bout et bouillonne; le marteau retentit, la coignée tombe, la scie grince, l'esco^ pette éclate, le canon ronfle, et le bronze du bourdon s'ébranle en mugissant. Tout cela n'est pas du style en vérité,- car le style séroit jbrop aisé s'il étoit là^ledans; c'est tout bonne-
ment la parole comme l'homme l'a trouvée et comme il l'a prise.
Les exemples n^en finiroient pas si les exemples étoient nécessaires à propos d'une question qui se démontre si bien ^ et voila ce que j'avois promis de dire. Voilà pourquoi les'noms dés êtres créés furent en effel^ leurs vrais noms jiàns la langue d'Adam, ou de l'homme inconnu à qui fut accordée la première communication de la/parole. C'est qu'Adam les forrooit d'après sa sensation y c'est-à-<iire en raison de l'aspect le plus saillant sous lequel les choses lui eu^nt apparu. Or, la sensation des |»ruits, la premièrequi frappe L'enfant, fut là première qui dut frapper la famille humaine dans son âge d'enfance. Aujourd'hui l'enÊint ne fait plus sa langue, parce que ce long, travail qui a dû exiger la durée d'une vie doqt nous ne jouissons plus , et peut-^trô^ un« longue succession de siècles dont les acquisitions progressives se sont closes avec l'alphabet, lui est épai^é par la (acuité d'imiter immédiatement la parole, •«t de la parler avant de la comprendre, au
LANGUE OHGANIQUE. Sq
contraire de l'homme primitif, qui ne put pas se dispenser de U compreQdre avant de la pai^ 1er. Toutefois, si la nécessité force Fenfant k créer un mot , ce qui lui arrive surtout dans les voyages à la rencontre d'un objet émou-^ vant et imprévu, ce mot est infailliblement une vive onomatopée ou une allusion frappante. Nommer par la mimologie, s'enrichir par la comparaison, les langues n'ont pas d'çii:^tre moyen : elles ne sortent pas de là.
Il ne Êiudroit pas conclure de ceci que la première langue auroit dû devenir uniyerselle,^ et que toutes les langues qui lui qnt succédé devroient être identiques, parce qu'elles ont été jetées dans le même moule, et qu'elles ont obéi au même, mode de formation. Si on admettoit cette hypothèse, l'arbitre intellectuel de l'homme ne seroit plus poHr rien 4ans la dénomination des choses, et cela n'entroit pas dans les desseins de la puissance qui lui a donné la parole comme un signe explicite de l'intelligence. Seulement on remarquera d'autant plus de confcH'mité entre les radicaux que les
ipWBMM^^^^^^R^aPMS m m 9*
4o LANGUE ORGANIQUE.
dffiërentes langues auront appliqués a la déno^ mination du même étre^ qu'il sera plus simple dans son caractèresensible , et qu'il offrira des aspects moins variés à la pensée. Les animaux qui n'ont qu'un cri n'ont pour ainsi dire.qu'un nom sur toute la terre , mais ces homonymes polyglottes sont rares comme leurs types. On ne sera jpas étonné que le rossignol au contraire ait reçu dix noms qui diffèrent dans leurs racines, puisque le patient ornithophile Bechstein , le Dupont de Nemours de l'Âlle^ magne, ^a pris la peine de figurer jusqu'à vingt articulations qui lui étoient propres. Gela n'a pas empêché les Latins de le désigner par son séjour (B) comme nous désignons la fauvette
Éclaircissements.
(B). In lucis catio; ou en raison de la mélancolie de quelques uns de ses chants , cano lugens ; ou plutôt , à cause de l'obscurité des bois dans lesquels il se plaît, et des nuits qu'il anime , par une exception fort caractéristique entre tous les oiseaux chanteurs : Luscus , qui voit mal , qui voit à peine, et selon le procédé diminutif , /«t^cmcW^ lusciniola, qui se lit dans Plaute ; mais il est remarquable
par sa couleur^ ces attributions particulièi^s n'étant pas moins caractéristi4[ues que leur chant. Le point àe départ de cette diffusion est merveilleusement indiqué dans l'histoire de Babel ^ cpé est un emblème sublime^ si ce n'est pas une vérité matérielle. Cette -époque étoit celle où la pensée de l'homme, fortement entraînée par le mouvement de progressibilité qui lui est propre, commençoit à mditiplier les observations et les découvertes, et à décomposer les &its sensibles. Cependant je pose en principe, et on admettra ce principe sans difficulté si l'on m'a suivi jusqu'ici , que l'imitation du bruit naturel es^ restée partout plus
que danft tous les roots qui rappellent l'objet d'une vive et universelle sensation de roiue, l'onomatopée , ou l'imitation du bruit naturel par la parole , a toujours cherché à reprendre ses droits. Ainsi \e,luscimola'de Plante est déjà imitatif, quoiqu'il vienne de luscus, qui ne l'est pas, ou qui ne l'est que d'une manière latente et métaphorique ; et il le devient bien davantage dans Vusignuolo des Italiens , et danà le Ruysenor des Espagnols , au point qu'on les prendroit pour de véritables onomatopées , si on ne connoissoit leur origine. Celte observation se renouvelleroit souvent dans l'histoire des étymologies.
4^ LAKCKJB ORGANIQUE.
OU moins patente dans la parole. Je touche au moment d'expliquer comment elle s'est étendue aux êtres insonores et abstraits y mais ces leçons , que je cherche inutilement sans doute à préserver de pesanteur et d'enuiui , ne sont déjà que trop exposées à paroitre longues dans le cadre étroit où je les enferme. J'y reviendnii dans un autre chapitre»
Nous avons acquis jusqu'ici deux notions fondamentales qu'on peut formuler en peu de iliots :
I "". L'homme a reçu la faculté de faire sa pa<<rôle pour exprimer sa pensée.
2**. L'homme a fait sçi parole par imitation : son premier langage est I'onomatopée , c'està-dire l'imitation des bruits naturels.
On a vu dans le chapitre précédent comment s'étoieut formés à l'imitation du son tous les mots qui rappeloient a l'homme une des impressions de l'ouïe. Il n'est pas difficile de comprendre comment ce procédé s'est étendu
par allusion à la formation des autres, quand on a l'habitude d'observer les secours que se prêtent mutuellement les organes pour rendre des sensations dont.le nom leur manque. Rien n'est plus commun dans nos langues mêmes dont la richesse dégénère cependant en profusion. Une lumière éclate, des couleurs crient y des idées se heurtent , la méttioire bronche y le coeur murmure, l'obstination se cabre contre les difficultés. Toutes ces expressions sont des onontatopées y des figures tirées d'un bruit naturel, et ces figures sont tellement appropriées par l'usage à renonciation des idées qu'elles représentent, que le mot propre n'est ni plus pittoresque , ni plus intelligible (C) . Il en est de
GLAI&GISSEMENTS .
(G). Je ne sais qui a dit fort spirituellement qu'il se faisoit en un seul jour plus de tropes à la halle que dans tous les livres des rhéteurs. Les propos de cet homme m'ASSOMMOiENT. Je /'ai TERRASSÉ é^iui COUP é^œiL Je Vai ANEANTI. La poésie n'a point d'hyperboles qui passent celles-là ; et ces figures extraordinaires , qui les a composées cependant ? Ce n'est ni le poète , ni l'orateur. C'es^ le peupla.
même réciproquement comme on peut le voir par ces locutions si vulgaires^ une musique pàle^urte imagination décolorée, des explications louches j d'âpres douleurs, d'acres baisers, où des sensations étrangères aux organes de la vue, du tact et du goût, sont rendues par des signes particuliers à ces agents *extérieurs de l'âme. L'aveugle-né Saunderson, interrogé sur l'opinion qu'il se formoit de la couleur rouge, répondit sans hésiter qu'elle devoit ressembler beaucoup au bruit de la trompette. La même question, prise au sens inverse, ayant été adressée par mCR au fameux sourd-muet Massieu , il n'hésita pas davantage à comparer le bruit de la trompette à la couleur rouge. C'est que c'est ici l'élément facultatif de la création des lapgues , et que le don de la parole seroit vain si à la puissance d'imiter les effets sonores, il n'avoit réuni celle d'appliquer leurs dénominations radicales aux substances ou aux idées les plus dépourvues de sonorité. Tout le monde reconnoîtra aisément dans sa propre intelligence l'aptitude
extraordinaire dont l'homme est doué pour cette opération de Fesprit.
J'ai rapporté quelques exemples pris au hasard de ces allusions faciles^ ^^ j'^ une excellente raison pour ne pas y insister. C'est qu'il ne faudroit rien moins pour épuiser cette ma-* tièi^ que transcrire tous les dictionnaires de tous les peuples. Il n'y a pas de mot dans les langues-mères où l'onomatopée ne soit plus ou moins manifeste ^ et si elle reste latente dans le plus grand nombre des mots d'une langue usée^ ce n'est pas qu'on ne puisse la retrouver en remontant à leurs racines^ mais c'est que les révolutions du langage et les caprices de l'orthographe ont peu a peu altéré leur valeur caractéristique lorsqu'ils ne l'ont pas fait entièrement disparoitre (D). Chacun
.CLAIRCISSEMENTS.
(D). N'allons pas plus loin que le nom du rossignol , dont nous parlions tout à l'heure. Vient-il de lucus, «omme on le croit? Vient-il de luscus^ comme je le crois ? D'où viennent lucus et luscus ? Ils viennent tous les deux par opposition , par antithèse de sens , du radical LU qui est le dénominateur universel de la lumière >
LAWGUft ABftTRi^lTE ET FtGURBK. 4?
peut troûYer des preuves de ce fait de linguistique dans les vocables néo-latins en les comparant à leurs équivalents antiques ^ et plus on rétrogradera vers le mot primitif^ plus on sera frappé de l'intelligence imitative qui a présidé à sa composition. Je jrépète donc ici, pour que les mémoires les plus rebelles n'aient pas le droit d'en prétexter ignorance , que l'onomatopée a été l'agent méehanique du langage, et la comparaison son agent intellectueL Le premier travail de la pensée , quand elle est saisie d'une perception nouvelle, est en efiet de la rapprocher des perceptions ant^ rieures qui lui ressemblent, sinon par leur na-* ture même, au moins par la manière dont elles agissoient sut* l'âme quand on les a éprouvées pour la première fois, et c'est ce rappro-
parce que le son lu est le plus fluide que puisse articuler la parole de rhomme , comme la lumière le fluide le plus subtil que la science ait reconnu. Le premier qui se soit avisé de former une articulation , c'est-à-dire d'appuyer une consonnante sur une vocale , en savoit donc autant que les savants , et comment le savoit-il ?
48 liAlfGUB ABSTRAITE BT FIAUrIbe.
chement qui la nonime. Il est d!autant plus soudain que l'organisation dans laquelle il H'opère est servie par des sens p^s délicats, et c€tte soudaineté à embrasser les rapports des choses est précisément ce qu'on appelle l'esprit. On conçoit aisément d'après cela pourquoi toutes les idées flatteuses ont été exprimées par des sons fluides, toutes les idées âpres par des son$ rudes. L'homm.e qui est témoin d'un crime ou qui l'entend raconter pousse le même cri que celui qui se brûle à un fer ardent ou qui marche sur la queue d'une vipère ; et son verbe , alors spontané comme son cri , a peint par des articulations homophones , ou très-voisines , des sensations anal(^es , quoique diverses. Les langues n'ont pas pu se faire autrement.
On a dit souvent avec raison que le meilleur des dictionnaires possibles sexoit un dictionnaire ontologique , c'est-à-dire où les mots seroient classés selon l'ordre philosophique des idées ; et je suppose qu'on n'a renoncé à cette méthode plus d'une fois essayée sans succès que
parce qu'elle exige un esprit d'analyse et de dialectique infiniment rare. Il seroit au moins fort aisé d'en faire l'essai dans une langue primaire ou de très-ancienne formation , sur une seule des cinq ou six notions essentielles de l'homme en société. Eh bien ! si les propositions que je vieps d'établir sont vraies , le rapport qui se trouvera dans cette monographie, entre des idées congénères , se trouvera nécessairement dans les consonnances , et cela ne peut souf&ir le moindre doute. Il faudroit méconnoitre absolument l'esprit des langues pour mettre ce principe en question. Je me crois autorisé par conséquent à le regarder comme définitivement posé.
Il n'est probablement pas inutile de revenir ici sur une chose déjà dite , mais qu'on ne sauroit trop redire pour se soustraire aux conséquences excentriques d'une fausse acception d'idées. Il ne s'ensuit .pas de ce système que tous les êtres devroient être désignés par des homonymes universels , car il seroit indispensable pour cela que chaque être n'offrît en soi
5o LANGUE ABSTRAITE ET FIGUREE.
qu'un seul car^ctère^ et ne pût être jugé que par une seule sensation > ce qui est absurde à imaginer» Les moeurs, les inclinations^ les habitudes, la manière d'être impressionné^ sont d'upe grande conséquence dans la fonction du dénominateur, comme les aspects sensibles, les formes, les qualités^ les usages, dans l'objet dénommé, comme le lieu, le temps ^ les circonstance, où le nom s'impose. Le boa est un serpent , mais il ne siffle pas conune l'aspic ^ le sinaki, et la plupart des serpents; il ne ^an^ nonce point par le tintement ou le cliquetis des éoaiUes de sa queue , comme le sininga (£);
CLAl RCISS£M£NTS .
(£). ]Le serpent à sonnettes. Je regarde le b^ieininga de Margrave comme une sjncppe vicieuse pour boa-sininga, et je suppose qu'il y a été entraîné par l'habitude d'un nom générique , plus familier à ses études. Sing est une onomatopée ccmmiune des petites cloches ou sonnettes. Il avoit cette signification en vieux François , comme dans prescjue tous les patois, et nos vocabulaires modernes ont retenu cette locution : On n'entendroit pas les sings sonner, que le peuple écrit maintenant quand il sait éçrir^ : On n'entendroit pas les saints sonner* De là aussi
LANGUE ABSTRAITE ET FIGUREE. 5l
il bâille y il beugle^ il mugit. Son nom est l'o* ttonlatopée qui lui est propre.
Il en est ainsi sans exception de tous les motâ (Jue l'homme a cru inventer.
Chaque peuple a donc fait sa langue comme un seul homme^ suivant son organisation et les influences prédominantes des localités qu'il hàbitoit. Il résultoit de Ih tout naturellement que les langues de l'Orient et du Midi dévoient être généralement limpides ^ euphoniques et harmonieuses^ comme si elles s'étoient empreintes de la transparence de leur ciel , et ma-
tocsin f originairement toque-sir^ , qui est une onomatopée double. Quand on a saisi quelques-unes de ces inductions , quand on les a embrassées dans toutes leurs harmonies , quand on a reconnu en soi l'instinct délicat qui les cherche ou qui les devine , on a fait un pas immense dans l'investigation des langues. Elles se développent alors sous les perceptions d'un organe nouveau dont l'action objective est vaste comme la nature. Le tact intelligent des étymologies et des figures de la parole est aux signes de la pensée ce que la poésie est aux choses. Voilà en quoi le poète et le linguiste se touchent. Quand ils ne s'entendent pas entre eux , c'est qu'il y en a un des deux qui n'a pas compris son ari.el qui n'en sait pas la portée.
riées par un merveilleux accord aux soïis cpii émanent des palmiers balancés par le vent, au frémissement des savanes qui courbent et relèvent le front de leurs moissons ondoyantes, aux bruissements, aux bourdonnements, aux susurrements qu'entretient dans une multitude innombrable de créatures invisibles, sous les tapis 'émaillés de la terre, le développement d'une vie agile , exubérante et féconde. L'Italien roule dans ses syllabes sonores le frissonnement de ses oliviers, le roucoulement de ses colombes, et le murmure sautillant de ses cascatelles. Les langues du Nord, au contraire, se ressentirent de l'énergie et de l'austérité d'un climat rigoureux. Elles s'unirent dans leur vocabulation crue et heurtée au cri des sapins qui se rompent, aux bondissemeuts re^ tentissants des rocs qui croulent, et au fracas des cataractes qui tombent. U n'y a par conséquent point de langue primitive et innée pour l'espèce humaine , mais autant d'aptitudes innées à la composition d'une langue , et de langues plus ou moins diverses, entre
elle$^ qu'il y aura de sociétés autochtones^ c'est^i^ire attachées à un sol particulier. C'est pour cette raison que la confusion des langues et la dispersion des peuples sont présentées par l'Écriture comme deux événements synoptiques dans la magnifique histoire de Babel, où il est peut^tre permis de ne voir qu'une de ces paraboles sublimes si fréquentes dans les livres saints. G'étoit l'opinion du grand Leibnitz.
Je pourrois partir de ce point pour suivre hardiment dans leurs conséquences évidentes
les principes sur lesquels je me suis appuyé
dès le commencement de cette discussion,
mais j'ai à cœur de ne pas me faire de que*
relies avec la théologie , qui est fort exigeante
parce qu'elle en a le droit , puisqu'elle est
certainement la plus élevée des sciences de
l'homme, si elle n'en est pas la plus exacte ; et
je .ne saurois me soustraire à ce danger qu'en
m' entourant de témoignages moins faillibles
que le mien. Or, il n'y a aucune des assertions
qu on pomToit imputer à ma témérité où je
ne sois soutenu du témoignage des philosophes les plus honorés pour leur candeur^ et des critiques les plus recQmmandables pour leur o]> thodoxie. Les* casuistes sévères qui me reprocheront de n'avoir pas admis que Dieu eût communiqué simultanément une langue pri-* mitive à la première famiUe humaine^ n'oseroqt peut-être pas opposer la même fin de non-r€hceyoir à saint Grégoire de Nysse, frèrcj trèsméritant de saint Basile , au jugement de la vieille église, et celui de ses grands docteurs, peut-être , dont les décisions ont été le moins contestées. Saint Grégoire va plus loin que moi. Il parle avec une pitié ironique et moqueuse des bonnes gens qui croient que Dieu a été le premier et modeste fabricateur de la langue d'Adam, opinion qu'il appelle expressément une sottise et une vanité ridicule, toutà-fait digne de l'extravagante présomption des Juifs, « comme si Dieu , ajoute-il , avoit daigné « se réduire h l'office d'un maître de grammaire (( pour enseigner à ses créatures le nom , l'ad^ « jectif et le verbe , l'alphabet et la syntaxe.
LAIIOUB ABSTRAITE ET FIGUREE. 55
« Dieu a fait les choses et non pas les noms , et « c'est à rhomme qu'il a été donné , par une (( gsâce de sa bontés d'imposer des noms exa pressifs et vrais aux choses que Dieu avoit « créées. Cette fonction » , continue ce grand écrivain , a étoit inhérente à la nature raisonce nable de l'espèce^ qui a inventé toutes les lance gués; ce n'étoit pas celle du Seigneur qui a « produit le ciel , la terre et l'homme sans leur H donner des noms humains , mais en permet- « tant à l'honune de nommer à sa manière le « ciel , la terre et tous les êtres qu'ils renfer- (c ment , et en lui conférant pour cela les fa- « cultes intelligentielles et organiques dont il « avoit besoin. » --^ C'est en ce sens que le Cra-^ tjle de Platon reconnoît Dieu pour l'auteur
des langues, par l'intermédiaire des agents qu'il lui a convenu d'employer, comme l'architecte est l'autem* du bâtiment dont il a tracé le dessin et distribué les matériaux. Lucrèce, qui parle fort raisonnablement de la nature des choses^ quand il n'est pas égaré par la mauvaise physique d'Épicure , exprime^
ma pensée tout entière dans ce passage que vous aimeriez mieux demander à. l'excellente traduction de M. de Pongerville : « La nature « enseigne elle-même à l'homme les sons dite vers du langage , et la nécessité lui apprend « à désigner par des noms tout ce qui existe. » La philosophie est sur ce point d'accord avec la foi. Quant à Babel , le même saint Grégoire n'est pas moins positif dans cet axiome littéralement extrait du texte ^ et qui ne résume pas moins bien mes propositions : « La confusion a des langues doit être nécessaii^ment attri- (( buée à la volonté de Dieu selon le rapport « théologique ^ mais elle est l'ouvrage de « l'homme selon la vérité de l'histoire (F). »
Éclaircissements.
(F). Contra Eunomium, Orat. xii. Je ne peux m'empécher de rapporter ici un passage encore de cet admi* rable discours , parce qu'il présente aussi avec beaucoup de netteté une idée sur laquelle je me suis étendu longtemps : y^olens Deus homines diversis uti linguis , naturam dinUsit, ut pergeret pro arbitrio apud singulos sonum articulare ad explaruitionem nominum, {Ibid. p. 782^ \, Il , édition de 1638. )
Sortons maintenant de cette discussion qui nous a presque entraînés jusque sur le terrain de la scholastique j pour admirer comment Dieu a voulu pourvoir^ par le même bienfait^ au besoin de notre vie sociale par la communication explicite de la pensée ^ et au besoin de notre vie imaginative .par la brillante faculté de comparer les sensations et de figurer la parole. S'il lui a voit plu de restreindre cette propriété merveilleuse aux expresses nécessités de notre conservation matérielle, il est évident qu'elle y auroit surabondamment suffi y comme cela se remarque dans l'enfant, dans l'homme rustique et borné, dans l'imbécille et le crétin, qui n'ont que des balbutiements confus , ou tout au plus que des vocables réels ^ sans mouvement et sans élasticité, pour exprimer leurs sensations et leurs appétits. Nous serions encore au premier rang des animaux , mais nous ti'en serions pas séparés par l'infini de l'intelligence ; car notre parole n'auroit point d'âme. En cela consiste Je premier mystère du verbe, et la raison pour-
vu- .•.^ - ^--,, *\ J^fkr-'^^'
roit se contenter de cette révélation. Ce n'est qu'en s'enrichissant de cette large récolte d'allusions et de métajphores où la pensée ne cesse de puiser^ et qu'elle ne sauroit épuiser ; c'est par cette ductile aptitude du mot à s'assouplir aux formes de l'idée, que la langue est devenue intellectuelle ; et il est impossible de n'en pas 'Conclure que l'espèoi^ne seroit jamais arrivée à un certain degré de perfectionnement, si ellen'étoit née poète. Comparer les idées entre elles f saisir avec soudaineté leurs rapports les plus délicats, les représenter par des noms mobiles et pittoresques t dont les acceptions se multiplient suivant les différents aspects qu'il plait à l'esprit de leur donner, c'est en efièt la poésie. Une langue parfaitement exacte , c'est*
à«-dire qui auroit un signe exclusif pour cha-* cune des perceptions des sens et des notions
de l'âme , comme la demandent les philosophes, n'àuroit plus rien de l'élégance, de la grâce et de l'élévation de& bngues qu'il nous a été permis de faire. On en jugera sans peine par les langues spéciales qui se rapprochent de
LANGUE ABSTRAITJS ET FIGUREE. Sq
ce type heureusement impraticable , dans Tusage des sciences y le style de la pratique^ les nomenclatures des méthodistes y et les procès verbaux de la troisième académie. Il n'y a personne qui ne sente parfaitement qu'il y a cent fois plu^ d'esprit dam l'argot lui-^meme que dans l'algèbre, qui est le chef-d'œuvre des lan<gués factices , et que l'ai^t doit cet avantage à la propriété de figurer l'expression et d'imager le langage. Avec l'algèbre, on ne fera jamais que des calculs; avec l'argot, tout ignoble qu'il soit dans sa source, on referoit un peuple et une société. Qui croiroit qu'on a pu rendre attrayant le néant radical de certaines sociétés secrètes , aussi célèbres qu'elles sont inutiles , quand elles ne sont pas nuisibles? Qui croiroit que les délicieuses notions de l'histoire ndtu-* relie ont pu devenir maussades et rebutantes ? La raison en est toute simple : c'est que la maçonnerie parle une langue métonymique , et remue, sous ses emblèmes arbitraires, une multitude de pensées; c'est que l'histoire naturelle, déchue de ses splendeurs naïves par le
6o LANGUE ABSTRAITE ET FIGUREE.
fastidieux artifice des nomenclateurs ^ parle aujourd'hui une langue exacte ^ qui n'exerce désormais que les fonctions les plus méchaniques.
Je touche à une question intéressante , et qui promet enfin au lecteur des développa ments moins arides et des digressions moins sévères. Gomment la poésie s'est-elle identifiée avec le langage de l'homme? Gomment a-t-elle influé sur les premières civilisations , et à quels signes reconnoiton cette influence? Par quelle suite d'événements est-elle devenue une langue à part dans les civilisations secondaires ou prosaïques , et quel a dû être alors le caractère et l'usage de cette langue exceptionnelle et privilégiée? Ges considérations seront l'objet du chapitre suivant.
J'ai dit, et je crois avoir prouvé, que les premières langues s'étoient formées des éléments les plus essentiels de la poésie ; dans leur méchanisme physique, elles étoient imitatives; c'est l'harmonie; dans leur application aux
idées abstraites^ elles étoient allusives; c'est la figure. Or, la poésie est en principe une langue harmonieuse et figurée.
Il nous coûtera peu de grouper autour de cette proposition toutes les circonstances de temps et de lieu qui peuvent la fortifier; car le lecteur doit les avoir prévues avant nous. S'il m'a suivi jusqu'ici , je suis sûr qu'il me devance.
La nature étoit toute jeune encore à l'avénement de l'homme. Une terre énergique et puissante fournissoitavec une profusion qu'on auroit crue inépuisable à l'entretien de sa pompeuse végétation. Les animaux eux-mêmes n'avoient fait qu'émonder ces richesses luxuriantes du sol qui se réparent toujours avec usure ' . Chaque jour venoit charmer d'une nouvelle découverte les contemplations curieuses de la pensée, et» distraire rheiireuse oisiveté de cette vie primitive par de nouvelles merveilles. Les faits les plus simples de l'ordre éternel étoient
' Luxuriem segetum tenerâ depascit in herbâ.
ViRG.
des événements; tous les ërvénements étoient des miracles. La tiédeur, le zéphyr et les ornements du printemps revenoient sans être prévus ; le lever du soleil n'étoit qu'un long phénomène qui pouvoit manquer le matin aux espérances de la nuit. Si un arc resplendissant de couleurs se déployoit du ciel à la terre y et s'y brisoit en la semant de brillants atomes y sem*^ Uables à la poussière des pierres précieuses , il annonçait un message et une promesse de Dieu. Si la lune disparoissoit dans une éclipse, elle étoît dévorée par un noir dragon : la foudre étoit la colère du Seigneur, et la manne •étoit son pain.
De son coté, l'organisation de l'homme étoit bien mieux appropriée à ce genre de percep* tions qu'elle ne l'est aujourd'hui. Le genre humain adolescent avoit toute la délicatesse de tact et toute la firaicheur de sentiments qui s'identifie dans lea jeunes âmes avec la poésie des choses. La vie elle-même étoit tout entier^ une poésie pleine de grâces et de mystères. Dans une société sans histoire, sans traditions, et
presque sans langage ; la sensation étoit toujours neuve et saisissante ; le jugement toujours intime et individuel , et cette nouveauté dans l'aspect de l'objet^ cette individualité dans la manière de le sentir^ constituent la plus pure essence de kr poésie. Lia discussion n'avoit rien obscurci^ la logique n'avoit rien desséché^ la science n'existoit pas. Rien n'existoit que la poésie^ et l'homme étoit poète comme il étoit homme ^ parce qu'il ne pouvoit pas être autre chose.
Oh ! combien il étoit loin alors de l'époque où la lettre liée à l'esprit, comme le cadavre au vivant dans les raffinements d'un affreux • supplice, devoit lui communiquer la mort! 11 ne possédoit des ressources de la parole que ce qui suffit strictement à l'expression des premiers besoins et des premières pensées. Sa langue, pauvre en vocables , étoit riche du moins en acceptions merveilleuses, comme cette pièce de monnoiedu voyageur maudit, qui prend dans tous les pays l'empreinte du souverain régnant, et qui se reproduit toujours
pour tous les usages. La pauvreté même de «et instrument multiple étoit le Véritable res*sort des m^uTements de son intelligencew Moins indigent^ il auroit trouvé trop tôt ce funeste positif qui deffleurit l'imagination et qui tue le génie. 11 ne disposoit que d'un très-petit nombre de mots, et cependant il fut pittores^ que, énergique, entraînant comme la force , éloquent comme la passion, parce qu'il a voit uneame qui s'incarnoitdans son verbe et qui le reiidoit vivant.
On ne connoît peut-être pas assei la valeur et la puissance d'une langue pauvre. Le malheur de uoslsiïgaes perfectionnées est d'avoir fourni des mots à toutes les nuances de l'idée. Chez les peuples dont le dictionnaire est large, la parole n'est plus que la monnoie de la sen-^ sation. C'est un signe exact si Ton veut dans sa valeur conventionnelle; ce n'est plus de l'or, c'est du billon. Nous demandons souvent pourquoi la poésie se refuse presque toujours dans les langues vieillies aux efforts du génie lui-* même. La raison en est facile à ti^ouver. C'est
que hors d'une langue pauvre ; il n'y a point de poésie. L'expression poétique étoit aux premiers hommes ce qu'est un fragment de verre coloré dans le kaléidoscope. Elle changeoit de place et d'eâfet à toutes les émotions qui agitent le langage^ et se prétoit avec un éclat toujours nouveau à toutes les nouvelles coodbinaisons de la pensée. Cette ressource naïve et nécessaire des langues pauvres n'a rien qui offusque l'esprit et la raison y parce qu'elle est naïve et nécessaire; mais elle devient importune et révoltante du moment où elle devient affectée. On vous dit : Vous avez le mot propre; faites-moi grâce de la figure. La métaphore est un emprunt fait au a»inu pour représenter l'inconnu^ et n'a rien qui me dioque alors; mais que me veut-elle quand l'incoonu est nommé? Je ne te demande pas à qui tu ressembles; je te demande qui tu es. Une périphrase n'est au fond qu'uise énigme plus ou moins claire^ et l'énigme qu'un j«u fastidieux toujt au plus propre à exercer la patience. Poète ou non, exidique4;oi ^ si tu veux qu'on t'en-
LANGUE ft)ÉTtQUÉ. 6^
tende ^ car le seul objet du langage est d'être entendu. — Il faut convenir que cela est fort judicieux.
, Aussi voyez ce qui arrive des langues com-^ plètes ! Elles s'en vont ^ elles meurent de faim comme l'avare au milieu de ses richesses inu-^ tiles f c<»nm€ ce roi de la fable qui avoit reçu le don fatal de changer ses aliments les plus indispensables en métaux précieux ; il buvoit de l'or fondu et ne se dësaltéroit pas. Le langage simple et limpide des premières sociétés étoit semblable 9 au conti^ire^ à ce nectar de la dive bouteille qui prenoit , au gré de la fantaisie y toutes les saveurs que l'imagination vou-^ loit lui dofïner. Ne vous y trompez point cependant. €eci n'est pas un système sans au^ torité^ un paradoxe où je me joue. C'est de l'histoire littéraire.
Les exceptions ne nous gêneront pas ; je n'en
connois point. Est-ce le grec rajeuni par l'influence des Ptôlémées? Vous trouverez Lycophron. Lycophron a existé, le poème de Lycophron existe, son nom n'est pas une
pseudonymie pour exprimer l'astuce et la du-. pKcité d'un loup, comme l'ont imaginé quelques étymologistes malencontreux. C'est celui d'un écrivain de mauvais goût qui avoit pris à tâche de s'exprimer en graphes plus impénétrables que ceux du sphynx, et qui y a réussi, malhem^eusement pour sa réputation, puisqu'il est devenu le prototype éternel de ces faiseurs de galimathias doubles, si communs dans les littératures en décadence. Les artifices les plus familiers à Lycophron consistoient à ne se servir que des archaïsmes entièrement tombés en désuétude, à prodiguer des péologîsmes d'une construction si bizarre que leurs éléments défient l'étude et la patience , à torturer l'acception des mots pour leur faire dire ce qu'ils n'ont jamais signifié, à envelopper la pensée la plus simple et la plus commune dans des phrases inextricables, entrecoupées d'incises multipliées qui font oublier à tout moment l'idée principale, et à les prolonger en déductions confuses et indéfinies , où le fil d'Ariane seroit au lecteur d'un inutile secours ; à ne dé-
signer enfin les personnes et les choses que par des circonstances occultes ou des notns impénétrables^ comme si d'un moyen naturel d'explication il avoit voulu faire un mythe. C'est ainsi que finit la langue et la poésie d'Homère ^ aux beaux jours d'Alexandrie.
U en sera de méine partout. Après le bel âge des lettres espagnoles^ viennent Gongora et ses cultoristes; après le Tasse et l'Arioste, le cavalier Marin et son pâle cortège de seicentistes maniérés^ armés de pointes et de concetti; après ShakspearC; Yeuphuisme; après notre admirable langue du seizième siècle ^ si gracieuse^ si virile, si expressive , si pleine , si complette en toutes choses, après la langue de Rabelais , de Desperriers , de Marot , d'Henri Estienne, d'Amyot, de Montaigne, la pré-ciosité si vaine , si affectée , si puérile , si pré^ tentieuse, si contrefaite, si fausse. Et n'en demandez pas davantage aux facultés de l'homme. Il ne construit que pour détruire. Quand il est arrivé au faîte, 'il aspire à descendre comme l'Auguste de Corneille. Il ne lui est donné de
fO • LANGUE POETIQUE.
mener une langue , une science à fin ^ que pour sentir se révéler graduellement Finvincible instinct qui le porte à la défaire. Ses montunei^ts ne sont {las plus tôt achcTés qu'il les attaque avec la sape et le marteau. C'est le plus habile des ouvriers , mais c'est le plus imrplacable des ravageurs. Son intelligence n'a rien à envier à l'industrie décevante de Pénélope } elle a des nuits laborieuses pour le mal qui reti* dent au 'néant tout l'ouvrage de ses jours.
Il arrive cependant quelquefois qu'une lan-^ gue semble renaître tout-à-coup du milieu de ses ruines ^ et cette palingénésie est le plus rare effort de l'esprit humain; mais il ne faut pas se tromper à cette apparence. La langue ressuscitée n'est au fond qu'une langue nouvelle qui usurpe l'héritage et le nom de la première. Lorsque Malherbe vint^ la langue françoise n'existoit plus. Le grec, le latiif , l'espagnolj^ habillés à la françoise l'avoient remplacée. Mo^ lière et La Fontaine seuls en conservèrent des traditions vives et précieuses qui ont péri avec eux. Il y a peut-être plus loin de Montaigne si
La Bruyère que de Sfënèque à Montaigne. C'est à quelques formes près> toutes syntaxiques et grammaticales^ trois langages distincts entr'eux. Le siècle de Louis XIY est plus qu'un siècle. jG'eat une langue* U n'a rien achevé. Il a bâti. On admire ses perfectionnements ^ et on lui fait tort. Il a réellement créé y non de sa propre puissance , mais en empruntant des matériaux au passé : sa parole à la langue françoise qui étoit morte^ sa littérature aux langues mortes de Rome et d'Athènes.
Ces renouYellements artificiels du langage ne sont jamais longs. Us ont l'éblouissante lueur de l'éclair ; ils en ont la rapidité. Les langues, spontanées qui portent en çUes un principe inné d'inspiration ne le cèdent pas en durée aux empires les plus vivaces ^ même quand elles restent obscures et grossières»
Les. langues factices s'usent en up ou deux siècles^ même quand elles paroi^sent imposantes ou sublimes. Elles dévorent le temp& parce qu'elles sont nées adultes ^ et comme elles n'ont pointiCu d'enfance^ leurs forces.
y 2 LANGUE POETIQUE.
passagères s'éteignent dans une courte cadu< cité. \
Cette digression me conduiroit assez naturellement à nos jours ^ et à la ridicule collision d'écoles rivales qui occupe aujourd'hui notre frivolité ; mais je ne hasarderois pas long-temps un pied téméraire sur les cendres douteuses de ce terrain volcanique. Ce quej'auroisà en dire se réduit d'ailleurs à peu de choses^ d'après les principes que j'ai exposés jusqu'ici , et dont les corollaires sont bien faciles à saisir. C'est par là que je vais finir, et puis je retourne à l'histoire positive de la parole et de l'écriture pour ne plus m'en écarter.
La dispute des classiques et des romantiques, puisqu'il faut les nommer par leur nom, me rappelle celle de ces enfants étourdis qui se disputent l'image de la lune réfléchie par im seau d'eau, et qui ne veulent pas comprendre que la lunen'estpas là. Les classiques ont perdu pour toujours ce que les romantiques ne trouveront jamais. La poésie est morte en France de la stérile opulence du langage , et de quel-
ques autres causes. Elle a exhalé ses derniers soupirs sur un petit nombre de lyres qui cessent déjà de vibrer. Tout ce qui l'inspiroit a disparu avec elle. Les Dieux sont partis^ et les poètes s'en vont avec les Dieux.
it
LANGUE IMÏTATIVB , LANQUE POÉTIQUE.
La formation de la parole à l'imitation des sons naturels ; F onomatopée ^ principe des langues parlées , est un fait si évident qu'il est peut-être extraordinaire qu'on ait tardé si long-temps à le formuler ; car toutes les ob-
j6 ORIGINES DE l'ÉcRITURE.
servations des linguistes anciens et modernes concourent à l'établir.
Il n'est personne qui n'ait entendu parler de la tentative de Fsammitique pour remonter aux origines du langage. Ce souverain, qui régnoit près de sept cents ans avant notre ère, et qui ouvrit le premier l'entrée de l'Egypte aux étrangers, s'étoit avisé d'isoler de tout contact humain des enfants nouveau -nés et de les faire allaiter par des chèvres , afin de les soustraire à l' influence de l'imitation immédiate. Ces enfants parvenus à l'âge de la parole exprimèrent, dit-on, leurs besoins par le mot bekkos, qui signifioit du pain dans la langue des anciens Phrygiens, et cette langue fut en conséquence reconnue pour primitive. C'est ainsi qu'on procède ordinairement dans les sciences où il est d'usage de s'arrêter à la surface d'une découverte pour jeter les fondements d'un système.
On a très-judicieusement remarqué sur celleci , que la seule induction qui en résultât naturellement, fort concluante pour la langue
ORIGINES DE l'ÉCRITURE. ^y
primitive et immodifiable des chèyres, ne prouvoit rien en faveur de la première langue de rhomme, puisque les chèvres formoient elles-mêmes d'une manièi'e très-distincte les deux articulations dont ces enfants avoient composé leur étroit vocabulaire. Il ne falloit plus qu'un léger effort pour arriver à la conséquence philosophique de l'expérience de Fsammitique ^ c'est-à-dire à penser que l'imitation des bruits animaux étoit l'élément essentiel des langues qui commencent.. Cet effort ne fut pas même essayé, et la théorie qui en résulte peut passer encore aujourd'hui pour un paradoxe. L'existence de l'Amérique aussi étoit tenue pour un paradoxe, avant que cet hémisphère fût découvert par Christophe Colomb ; et bien des siècles avant Christophe Colomb , on savoit que la terre étoit ronde. Quoi qu'il en soit, l'observation de Psammitique ne peut que fortifier l'opinion universelle des lexicologues , qui ont toujours rapporté l'invention de notre première consonne à la bique ou à la brebis; et comme elle
est le premier signe de l'initiation de l'homme au mystère de la parole , elle est devenue dans l'agneau la figure ou l'emblème du verbe. Pierius Yalerianus prétend qu'elle est exprimée dans les hiéroglyphes par l'image de la brebis^ et je remarquerai en passant que cela ne peut être vrai que des hiéroglyphes phonétiques ou verbaux^ qui ont été ap^iqués par extension à l'écriture radicale ; comme je le ferai voir ailleurs, les hiéroglyphes n'ayant d'sdnyrd été que réels ou idéographiques. En attendant^ ce qui est vrai pour cette consonne'^ l'est également pour toutes les autres , et l'homme ne recevroit pas même aujourd'hui une nouvelle per-' oeption du monde sensible , sans être obligé de recourir au même moyen pour la représenter^ Voilà pourquoi les langues diffèrent les unes des autres par de certaines articulatioti» plus ou moins multipliées , suivant leur origine ^ et c'est ce qui nous rend peu capaUes de nous approprier ceux de ces artifices dont la nature ne nous a pas fourni le type. Il y à dans les langues américaines des consonnes
ORIGIIfSS DE L ECRITURE. >fg
Stridentes y qui sont évkleiiimeiit formées d'après le sifiiement de certaias serpents inconnus dans nos régions tempérées ^ et les clappements des Hottentots rappellent à s'y méprendre xme espèce de cri particuliw aux tigres qai ranquent , onomatopée toute latine que j 'en^^nte à Buffon ' . Palamède^ qui pa^oit avoir en beaucoup de temps à perdre pendant la longue durée du siège de Troie , puisqu'il y tnv<enta le jeu des échecs et d'autres choses de la même importance^ prétendoit y avoir appris quatre lettres au passage des grues , et il ne nous reste certainement pas im monu*meivt plus aitthentique de ce femps^la , puis* qve ces quatre lettares subsistent toujours dans Talphal^et grec, opxi n'en avoit eu que vingt jusqu'à lui. Une singularité remarquable^ et fort propre à rencb^ ce isyi$tème plus sensible
' n esl probable que Boffon l*ayoit empranfeée à la Philomêle d'Albus Ovidius Juventinns, qui étoit de son temps fort improprement attribuée encore à Publias Ovidius Naso de Sulmone-: *
Tigrides indonùtae rancant , rugiunUfue leones^'
8o ORIGIITES DE L ECRITURE.
encore , c'est que pdus ne manquons d'aucun signe essentiel pour figurer les bruits des ani*maux indigènes , et qu'il en est de même en toute langue 5 bien que nous soyons fort loin d'avoir, prévu dans les alphabets toutes les modalités possibles de l'articulation. Ainsi , le patient Allemand dont j'ai parlé dans un des chapitres précédents , n'a trouvé sa langue rebelle à aucune des innombrables intonations du rossignol^ et M. Dupont de Nemours n'a pas été plus embarrassé à peindre , avec une fidélité qui fait illusion^ un langage encore plus extraordinaire sous la dictée des cor^ beaux. Ne seroit-il pas étrange que nous jouissions de cette faculté , nous qui manquons des instruments nécessaires pour renàre phonéti-^ quement je ne sais combien de consonnes , je ne dis pas seulement des Hottentots , mais des Anglois et des Espagnols eux-mêmes , si nous ne la devions k la nature^ qui nous a rendu intimes toutes les vocalisations des animaux , ou plutôt q^i a voulu faire d'eux nos maîtres dans l'art de parler ?
ORIGUfE» DE X ECfllTURE. 8l
J'ai rapporté à ce procédé imitatif 'ce qu'il y a d'hannoiiie propre dans les langues^ et j'entends par harmonie propre , celle qui résulte d'une onomatopée expressive et pittoresque ; l'harmonie générale d'une période nombreuse, rhythmique et cadencée , dépendant plutôt du balancement mesuré et de l'heureux concours des consonnances les plus agréables à l'oreille, ce qui est tout autre chose. Je crois avoir montré coml>ien cette opération étoit favorable au développement d'un langage qui réunissoit d'ailleurs toutes les autres conditions de la poésie; je crois avoir dit tout ce qu'il y avoit alors d'inspirateur dans cette création naissante, qui étoit elle-même une poésie merveilleuse , tout ce qu'il y avoit d'impressionable et de naïf dans l'organisation d'une jeune société, appelée à décrire pour la première fois des sensations qui commençoient à peine à se révélef ; et si je reviens à dessein sur ces idées qae j'ai cherché à rendre suffisamment explicites dans les chapitres précédents , c'est que la forme de ce cours exige plus qv'une autre
qu'on iH^capitule de temps en temps les principes une fois admis, pour suivre leur enchaînement avec plus de facilité. L'unité d'un enseignement synoptique me dispenseix)it des répétitions qui sont ici nécessaires.
On ne contestera certarinement pas à cette langue d'imitation d'avoir été la plus vive , la plus pittoresque, et par conséquent la plus intelligente de l'homme, puisque l'être s'y nommoit lui-même par le son , et que chaque idée se figuroit à F intelligence en arrivant à l'oreille. D est probable que l'instinct naturel de l'espèce y introduisit en peu de temps le nombre et là riïne , complément essentiel et caractéristique de la parole dans les langues de première création, et qui revit encore longtemps dans lés vieilles langues , le proverbe , r adage, le lieu commun, le refrain, toutes les locutions morales et satiriques du peuple; nul doute que l'élocution ne fût servie et soutenue alors par une mélopée plus hardie , par une accentuation plus nette , et par des toniques plus mordantes, puisque ce caractère s'est con-
OKIGINE9 DE h ECRITURE. 85
serve jusqu'à nous dans la partie la plus franche et la moins altérée des langues , c'est-à-dire dans les patois. Remarquons en, passant que le rhythme alors n'étoit sujet à aucune application où il ne devînt éloquemment expressif, parce que le sentiment et la passion en. notoient seuls les intonations et les ténues pour l'approprier à la pensée , fournissant le dactyle précipité à renonciation d'une idée rapide, et prolongeant à plaisir celle des idées graves, majestueuses et solennelles dans la sonorité mâle et pompeuse du spondée. A mesure que le principe générateur de la parole s'esfc efïàcé de la tradition, ces nuances ont plus ou moins varié , jusqu'à disparoître entièrement sous des acceptions arbitraires , mais il en reste cependant des traces sensibles dans la prosodie de tous les peuples qui ont encore une prosodie. La poésie identique du langage étoit donc réellement plus complette au premier âge des sociétés qu elle rie l'a jamais été depuis , et c'est pour cela que son action s'est fait ressentir de siècle en siècle à travers toutes les gêné-
rations y avec une autorité si imposante que la mémoire du genre humain reconnoissant , l'a prise long-temps pour la parole de Dieu même. Interprète des révélations du Sinaï, elle a gou« vemé le monde avec Moïse ; elle a civilisé le» barbares avec Orphée; elle a élevé les ville» avec Amphion; elle a réglé la police des état» libres avec Pythagore. Tout ce qu'il a été donné à rhomme d'obtenir de progrès en morale et en sociabilité^ jusqu'à la grande époque du christianisme 5 c'est à la poésie qu'il le doit* Son oeuvre une fois accomplie^ elle s'est reti-p rée de la terre, comme un ambassadeur qui a rempli son message , en abandonnant les nations à leur prosaïsme et à leur impuissance. Nous n'en connoissons plus que l'image.
Vous me demanderez peut-être si elle ne reviendra pas un jour, le code des lois à la main, pour renouveler la sainte et magique alliance de ces peuples discàrds, qui se débattent dans leurs chimères? Demandez-moi plu-r tôt si quelque grande révolution physique n'est pas cachée dans les mystères de l'avenir. Apot
ORIGINES DE l' ECRITURE. 85
Ion ne manque jamais de paroitre à son jour ^ et de tuer Python ; mais il faut que le déluge ait passé.
L'organe de l'ouïe, servi par l'instinct imitatif , a donc évidemment produit la parole , la poésie, la musique; et la parole, la poésie, la musique , ont tout aussi évidemment produit les perfectionnements de la civilisation. Cette proposition est devenue si claire qu'on me saura peut-être mauvais gré d'y insister encore, et je conviens volontiers qu'elle doit tomber dans la battologie pour quiconque y a ré- . fléchi. Je n'y reviens que pour en suivre plus loin les inductions.
En effet, nous n'avons obtenu jusqu'ici que le facile secret de la langue parlée. Nous allons voir maintenant l'organe de la vue y servi par ce même instinct d'imitation, qui est l'agent ^senliel de la perfectibilité humaine, produire dans un sens inverse les arts du dessin, et puis l'écriture qui en est la dernière expression. Je dis en sens ini^ersey parce que dans la for^ mation du langage , nous avons procédé du
86 ORIGmES DE L ECRITURE.
simple au composé , pour parvenir aux arts merveilleux de la parole , et qu'ici , au contraire , nous avons procédé du. plus composé au plus simple^ pour arriver a l'écriture proprement dite , le tableau ou le monument architectural étant certainement la première écriture de l'homme. Ce cycle inteïligentiel , qui commence à la fiction du son par la parole, et qui finit à la fiction du son par l'écriture, embrasse toute l'étendue rationelle du perfectionnement social. Tout ce qui est en dehors n'est que superfétation et vanité. Mais la nouvelle proposition dont il s'agit ne peut se déduire que de l'histoire des faits.
Tant qu'une famille humaine resta unie et compacte sur la terre , la parole lui suffit. Les notions même les plus importantes à la conservation de l'espèce se perpétuèrent aisément par le simple secours de la tradition orale , mère poétique de l'histoire , qui nous a légué tant de charmantes origines des peuples; et c'est pour cela que parler et conter desfahles sont encore deux expressions homonymies dans»
ORIGINES DE l'ÉCRITURE. 87
la plupart des langues qui reconnoissent une source éloignée. Lorsque la vie de l'hoïnme parut décidément mesurée par rexpérienceà de certaines bornes qu'elle ne franchis&oit points on sentit la nécessité de consacrer les grands faits de la civilisation par des signes plus durables y et c'est alors que prit naissance cette architecture de géants dont nous faisons honneur à une race cyclopéenne. Nul doute que chacune de ces constructions colossales n'exprimât très-bien par une convention unanime la pensée qu'elfe devoit représenter à l'avenir, et dont nous nous flattons quelquefois encore de pénétrer le mystère. Ce fut autre chose quand la division des tribus trop nombreuses et leurs migrations plus ou moins lointaines, jetèrent entre ces peuples naissants de vastes distances qui rendoient la promiscuité des idées plus difficile. Il fallut alors inventer un moyen dé communication qui se fît comprendre aux yeux , et ce fut la peinture qui le fournit. On a retrouvé ce procédé , instinctif encore, dans de grandes populations du
86 ORIGINES DE l'eCRITURE.
Nouveau-Monde essentiellement autochtones; tels jétoient les livres mexicains.
.Comme la faculté de i figurer l'expression s'étoit admirablement prêtée à varier les ao* ceptions de la parole , on ne chercha pas un autre secret pour varier les acceptions de la pensée écrite, qui étoit la peinture. Les perceptions les plus abstraitesde l'homme se revêtirent d'images intelligibles, et l'allégorie fut inventée; l'allégorie, création féconde qui contenoit le germe précieux de toutes les mythologies. Les sentiments et les passions se manifestèrent au gré du burin et du pinceau par des comparaisons de sensations qui ne céloient l'idée d'un voile diaphane, que pour la rendre plus agréable à pénétrer , et c'est de là que vient l'usage antique de l'emblème , qui est la métaphore du peintre. Dès ce temps-là, comme au temps d'Horace , la peinture et la poésie furent la même chose.
Du moment où l'emblème, où l'allégorie,, eurent animé ainsi tous les êtres sensibles pour les rendre propres à représenter l'abstrait Qt
ORIGINES DE l'écriture. 6g
l'inconmi^ Fingénieuse imagination, des jeunes sociétés ne manqua plus d'interprètes muets qui lui tinrent lieu de la parole ^ et qui en restreignirent jusqu'à un certain point l'usage aux communications les plus pressantes et aux entretiens les plus familiers. La nature tout entière avoit pris une voix pour exprimer les pensées de l'homme. En soumettant tous les êtres créés à l'empire de son intelligence ^ il leur aToit donné un langage aussi \if et aussi pittoresque que le sien* La violette nomma la modestie , parce qu'elle exhale ses parfums sous l'herbe. La rose commanda le secret^ parce qu'elle est consacrée à de mystérieuses voluptés. La fleur du lis et de l'oranger dési^ gnèrent l'innocence , parce qu'elles sont candides et sans taches comme elle. De cet âge gracieux de la civilisation , date l'origine des quippos et de la langue des fleurs.
Alors l'écriture fitunpas immense. L'homme avoit remarqué que les mêmes images emblématiques se reproduisoient souvent dans sa langue écrite ^ on peut même dire dans ses
go ORIGINES DE L ECRITURE.
tableaux. U imagina qu'en leur donnant des accotions fixes qui se modifieroient au besoin par des signes convenus , et en les rendant mobiles , il n'y avoit rien de plus aisé que d'en composer un corps complet de locutions écrites , dont l'ordre et la disposition détermineroient le sens particulier dans toutes les formes possibles de la pensée. Par cet habile artifice, il passa d'un stéréotypage sans variété à l'art d'assouplir la phrase et d'en nuancer le sens logique. Cette écriture, la première qui mérite ce nom, est celle qui fut désignée bien des siècles après sous celui d'écriture hiéroglyphique , parce que des inventions postérieures en ayant fait négliger. l'emploi, les prêtres la conservèrent cependant pour la dédicace des monuments religieux et la transcription des textes sacarés qui dévoient être tenus hors de la portée du vulgaire , comme nous l'avons fait depuis pour4a langue latine. En ce sens qu'elle étoit re'^/fe, c'est-à-dire qu'elle exprimoit les choses mêmes , indépendamment des diverses appellations que chacune d'elles avoit reçues.
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ORIGINES DE l'ÉCRITURÈ. QI
des hommes y et qu'elle pouvoit être par conséquent universellement intelligible à quiconque auroit possédé la clé de ses emblèmes , elle étoit y sans doute , préférable aux nôtres ; mais l'étrange multiplicité de ses signes , et le vague arbitraire de leurs acceptions figurées , en rendoient l'investigation trop longue et trop difficile pour une société dont l'ardente impatience marchoit de découverte en découverte , et qui conquéroit tous les jours des idées et des sciences nouvelles.
On peut dire que le dernier obélisque qui ait été chargé de lettres hiéroglyphiques fut la Babel de la langue écrite. A l'instant où l'écriture réelle promettoit de ramener les langues à leur unité première, l'invention de l'écriture phonétique renouvela pour toujours leur diffusion. L'hiéroglyphe avoit représenté tous les objets sensibles de la pensée, et parlôit immédiatement aux yeux. La lettre phonétique représenta le son radical ou syllabaire, et n'avertit la pensée que par l'intermédiaire de l'oreille , en lui rappelant la parole*
92 ORIGINES DE l'ÉCRITURE.
Cle procédé simplifioit beaucoup l'écriture, car le nombre des signes propres à se convertir en hiéroglyphes n'étoit pas moins illimité que celui des êtres naturels , tandis que le. nombre des signes nécessaires pour rendre ces articula* tions complexes, qu'on appelle rae/ico/e^, n'excédoit pas quelques centaines. Quant aux ma* difica tions du sens , et aux flexions mêmes que l'usage avoit fait subir aux radicaux parlés , il suffit d'une très-petite quantité d'autres signes conventionnels pour les indiquer dans les radicaux écrits. Ce système d'écriture vit encore aujourd'hui ailleurs que sur les monu* ments; il n'a pas cessé d'être eh usage à la Chine.
La nature avoitfourni l'hiéroglyphe au peintre écrivain. L'hiéroglyphe n'étoit que l'objet ou l'^nbléme écrit; il en fut autrement en apparence pour l'écriture radicale, puisque le son n'a pas de figure; mais comme le son avoit été primitivement employé par extension à l'expression des choses insonores, 1^ figure des caractères radicaux fut ramenée facilement par
ORIGINES DE l'Écriture. 9S
une allusion réciproque à l'expression du son. Le radical étoit d'ailleurs presque toujours yerbal^ ou formant en lui seul un vocable complet dans les langues mères , et il n'y avoit par conséquent rien de plus naturel qufe de le peii^* drepar son hiéroglyphe propre; c'est ce qui a lieu dans l'écriture chinoise^ où le signe est pittoresque presque toutes les fois qu'il peut l'être ; mais cette tradition de l'écriture hiéro-
glyphique ne s'arrêta pas même à l'écriture radicale ; elle passa dans notre écriture littérale ou monogrammatique avec certains radicaux qui s'y sont abusiyement conservés. Ainsi le xi des Grecs a la figure de la scie dont il exprime le bruit ; Xevœ psi , qui rappelle à l'o^ reille le si£Q[ement de la flèche , k figure exactement aux yeux ; et leur thet , qui est l'ono* matopée de l'action de sucer ^ représente unç mamelle avec son mamelon. Il n'y a pucun jeu d'imagination dans ces rapprochements ^ dont il seroit aussi superflu que facile d'étendrç la liste. Je suppose que tout le monde les a faits ^ cru a pu les faire comme moi .
94 ORIGINES DE l'ecRITURE.
Pour ne rien laisser à désirer au lecteur qui ne se feroit pas une idée juste de récriture radicale , disons qu'elle consiste à représenter par un signe unique la combinaison compacte et monosyllabique de deux ou trois articulations. Dans une langue comme la nôtre y qui a quatorze voyelles et au moins vingt consonnes , ainsi que nous le verrons plus4ard , il semble au premier abord que la série des combinaisons pourroit être inépuisable ; mais il faut remarquer trois choses : i" que les voyelles qui ne sont, à proprement parler, |)our le langage qu'un moyen de vocalisation , et qui n'ont presque aucune autre valeur propre ,< n'entrent point en considération dans le son radical ; n"" qu'il est des consonnes qui ne s'articulent jamais entre elles; 3" qu'il n'est point de langue où toutes les agrégations qu'on peut leur faire subir aient été mises en usage, et que le créateur du signe ou de la lettre radicale n'a eu à représenter que les agrégations pratiques. Ajoutons que cette écriture est celle des langues encore nouvelles, et par
ORIGINES DE L ECRITURE. qS
conséquent pauvres en mots; d'où il résulte que le grammataire, ou, comme nous le nommons fort improprement, V alphabet radical , n'a jamais dû se composer de plus de quatre ou cinq cents signes , modifiés ou fléchis par un très-petit nombre d'autres ; ce n'est certainement pas là une difficulté insurmontable y puisqu'il y a peu d'études scientifiques qui ne présentent un plus grand nombre de notions essentielles à retenir; mais c'est toutefois une difficulté rebutante, et un obstacle considérable^ l'investigation de l'écriture. Nous apprendrons bientôt comment l'homme, en vint à bout.
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s. I". DE L'INVENTION DE LA LETTRE. — S. IL DES IMPERFECTIONS DE L'ALPHABET.
Nous avons vu- l'homme s'élever par degrés avec une admirable puissance de la faculté de parler sa pensée à la faculté de la peindre.
Nous l'avons vu passer de l'expression complexe de l'idée à son expression fractionnaire
98 DE l'iNVEWTION DE LA LETTRE.
et mobile dans l'écriture hiéroglyphique, et de celle-ci à l'expression fractionnaire et mobile des sons composés dans récriture radicale. Déjà les langues sont faites j et les civilisations arrivées peut-être à leur point raisonnable de perfectionnement, si la Chine en est le véritable type, comme un grand nombre de sages l'ont avancé , et comme il faut en convenir, quand on admet que le perfectionnement absolu des sociétés se manifeste par deux signes éclatants , l'ordre moral et la stabilité , la raison convertie en loi et l'institution convertie en culte. Mais ce n'est pas là que s'arrête l'esprit de l'homme^ à qui il a été donné. d'inventer au-delà même de la science du bien, et qui ne se relâche jahiais de ses privilèges tant qu'il peut en repousser la limite. Il marche encore.
L'expression de l'articulation radicale étoit, comme nous l'avons remarqué, très-multipliée dans ses figures , ce qui fa^oit de l'écriture le secret laborieux d'une caste studieuse. On ne tarda pas à s'apercevoir , sans doute, que les