DB L INVENTION DE LA LETTRE
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on chercheroi t inutilement de Tordre dans tous les travaux de l'homme sur la science des lettres, depuis leur invention. On le croiroiten proie au jeu malicieux d'un esprit de dérision , qui ne lui a permis d'arriver au complément de sçs découvertes que pour lui faire sentir plus amèrement l'impossibilité d'en user. Il n'y a rien de plus grand , je le répète, que d'avoir inventé le signe du son élémentaire. 11 n'y a peut-être rien de plus facile que de le nommer, que de l'adapter à sea valeurs propres , que de le rédiger en alphabet rationel , et c'est ce que l'homme n'a pas fait, ce qu'il ne fera probablement jamais. Il a vaincu des obstacles qui effrayent l'imagination; il a reculé devant un ouvrage d'enfant. La conception de l'écriture phonographique est immense ; mais la mer est immense aussi et ses flots viennent se briser contre un grain de sable. Ne me dira-tpon pas quelle en est la raison ? Ne me dira-t-oh pas comment il se fait que les lettres soient connues et employées sur toute la terre , et que l'alphabet rationel n'existe nulle part?
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Et qu'on n'imagine pas que ce soit une chose de peu d'importance qu'un alphabet philosophique! Leibnitz a dit : Donnez-moi un bon alphabet, et je vous donnerai une langue bien faite. Donnez-moi une langue bien faite, et je TOUS donnerai une bonne civilisation.
Or, il n'y a point de langue bien faite, parce qu'il n'y a point de bon alphabet; j'irai plus loin : parce qu'il n'y a point d'alphabet.
On ne peut en effet doimer ce nom au mél^nge/brtuù de signes vagues ^ equiwques^ insuffisants dont tous les alphabets se composent.
Il suffira , pour ne laisser subsister aucun doute sur cette proposition, d'accorder un moment d'examen au premier alphabet venu, et comme son choix est à peu près indifférent, puisque tous les alphabets sont presque également mauvais , je m'arrêterai à celui de la langue européenne qui paroit le plus fîère de. ses perfectionnements et de sa quasi-^universalité.
Ce sera le nôtre, dont l'investigation rie peut coûter à personne de grands frais d'étude et d'érudition. Je n'aurai par conséquent à éta-
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blir que des faits incontestables qui tombent immédiatement sous la perception de tous^ tnais dont tout le monde n'est pas accoutumé à se rendre compte sans y être sollicité. Je prie seulement mes lecteurs de me pardonner l'inévitable sécheresse de ces détails nécessaires^ qui ne peuvent s'exprimer que par l'énonciaticin matérielle du signe. Cette forme technique de démonstration ne convient pas beaucoup a l'allure de mon esprit , et je m'y suis soustrait le plus souvent que j'ai pu le faire , dans le reste de mes chapitres; mais il y a des questions de linguistique où il faut la subir^ et celle-ci en est une.
J'ai dit que la lettre voyelle n exprimoit en général qu'une émission de son modilBable , mais inarticulée^ qui n'exigeoit le concours d'aucune des touches de la parole , et qui ne sert qu'à vocaliser la lettre consonnante, en faisant pour elle l'office du soufflet dans l'orgue, ou de Yame âsLus le violon. Elle n'est donc essentiellement ni radicale ni étymologique, et certaines langues orientales lui ont
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accordé si peu de yaleur dans la composition du mot y qu'elles se sont contentées de l'exprimer par des points ^ ou l'ont entièremeilt supprimée. Ce dédain n'a rien que de très-philosophique > puisque la nécessité de l'émission Yocale est suffisamment explicite dans l'action de parler qui ne peut s'opérer sans elle. Cependant 9 on a du en juger autrement dans toutes les langues de seconda forihation^ où là multiplicité des termes construits des méiaes consonnes disposées dans le même ordre ^ au-^ roit engendré une inextricable multiplicité d'homonymes^ si l'on n'y ayoit pourvu en les modifiant par la voyelle elle-même qui n'a ai^ cune valeur propre y mais qu'un emploi bien entendu peut rendre expressive et pittoresque. M. de Chateaubriand a fort poétiquement remarqué que la vocale A s'étoit particulièrement adaptée à la famille des idées rurales, aux mots qui représentent les scènes dé la campagne y de la vie pastorale et du labourage y aux bruits qu'on entend dans les pâturages et dads les ramées. Il est bien certain que ces conson-
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nances euphoniques ont été choisies ayee le même goût pour les mêmes acceptions dans les langues primitives , où la recherche de l'expression imitative étoit^ comme je crois l'avoir démontré , beaucoup plus sensible que dans les nôtres, mais elles ne passèrent qu'assez tard de la prononciation dans l'écriture. Depuis un temps immémorial cependant^ les voyelles sont écrites. Nous les écrivons dans notre al-^ phabet, et nous faisons à merveille ; mais comment les écrivons-nous? c'est ce qu'il est assez curieux d'examiner.
J'ai déjà établi ailleurs que la langue françûise possédoit quatorze voyelles rationelles , en admettant une seule voyelle de dialecte qui restera contestable, et sur laquelle je reviendrai. Nous ne savons en écrire que cinq, c'està-dire un peu plus du tiers. Voilà notre alphabet vocal. Il donne une idée du reste et de tous les alphabets du monde,
La vocale £ que nous avons judicieusement noxumée muette, n'est effectivement que le signe écrit d'un son qui existe à peine dans la
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prononciation^ de la plus foible vocalisation sur laquelle puisse s'appuyer une consonnaiite. Ce signe qui nous est propre, et dont Futilité pourroit être révoquée en doute sans trop de témérité, a toutefois des usages précieux qui le recomiûandent sufiisamment, puisque c'est sur lui que repose notre système syllabique, et une des principales conditions du rhythme de nos verfe; mais la valeur qu'il exprime est si fugitive, et pour ainsi dire si insaisissable, que la voix ne parvient à lui donner une certaine tenue, comme l'a observé Voltaire, qu'en la poussant au degré de vocalisation plus intense qui la suit dans la gamme de la prononciation. Or, nous n'avons point de signe spécial pour exprimer le son EU dî! heureux , qui est bien plus caractérisé que le son £ de patrie. ÈLmsi la vocale insignifiante et douteuse a une lettre dans l'alphabet, et la vocale positive et déterminée n'en a point, car l'agrégation de deux signes très-distincts dans leur signification ne fera jamais concevoir l'idée d'un son simple , si ce n'est en vertu d'une convention ridicule.