DE L INVENTION DE LA LETTRE. III
Cette fiction est la ressource mesquine de Tîmpuissance et de la pauvreté.
Mais qu'y a-t-il de commun entre la semivoyelle E, appelée muette^ et la voyelle éclatante É de liberté , et la voyelle emphatique E de tempête j pour les confondre sous le même signe et la -même appellation alphabétique ?
Rien de plus qu'entre celles-ci, et la voyelle I. Les Grecs , qui n'avoient que deux de ces prétendus E , leur ont donné deux figures. Nous en avons trois ^ et peut-être quatre (G), et il
CLAIRCISSEMENTS.
(G). Je disquaire, parce que le son È d* la conjonction et me paroît assez distinct de l'Ë de liberté , et de rÊ de tempête y pour mériter un signe particulier, et il faut bien croire qu'on IV pensé avant mot , puisque les grammairiens lui ont donné un accent spécial dont je ne me rappelle plus le nom. Or, cet accent n'est dans la prononciation qu'un signe modificatif , mais qu'est-ce qu'un signe modificatif si ce n'est l'indication de l'absence d'un signe nécessaire à l'alphabet? Ce qu'on peut dire de cette voyelle , c'est qu'on a probablement jugé -qu'elle ne diiféroit de la voyelle Ê que par sa tenue prosodique , ainsi que l'A àe patte de l'A àepâté , et l'O de
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faut qu'ils se contentent d'un signe. On me dira qu'on a eu soin, et ceci est fort récent, relativement à l'antiquité de la langue , de les modifier par des accents ; mais pourquoi mo«difier un signe par des accents , et le forcer à exprimer ce qu'il n'exprime point, au lieu d'attribuer un signe propre à un son distinct? Ou bien, pourquoi ne pas réduire l'alphabet entier, pendant qu'on y étoit , à un signe unique modifié par des accents , comme cet £ Protée^ qui jette tant de vague et d'embarras dans les premières études? Gela seroit au moins méthodique et conséquent , deux qualités qui révèlent l'esprit d'ordre, et qui font quelquefois oublier l'absence du génie. On ne peut que rappeler ici un refrain qui revient souvent dans l'examen de l'alphabet : convention ridi-
hotte de l'O à^hâte. Je n'ai aucune objection contre cette hypothèse , mais il faut alors appeler le signe modificatif par son nom , un signe de brièveté ou un signe de longueur ; et y pour la plus grande intelligibilité possible de notre écriture y il faut l'écrire comme les autres lan-' gués l'écrivent, par un signe prosodique.
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oule^ fiction mesquine^ impuissance et pau-* vreté.
Ce que j'ai dit du son indécomposable EU> exprimé par deux signes qui né le représen-»
tent ni Tun ni l'autre^ et dont l'agrégation n'exprime rationnellement que le dissyllabe E, U, comme il se prononce dans Deus^ s'applique a notre prétendue diphthongue OU^ si-^ gne complexe d'une vocale très-simple. Remarquez que le mot diphthongue signifie en définition une syllabe composée de deux sons > et que le son OU n'est ni plus ni moins com^ posé que le son et le son U. C'est une vocale comme eux^ mais une vocale à deux signes.
Ainsi tout y est absurde , jusqu'au nom gêné* rique sous lequel il est compris dans le rudi- .ment. Il est vrai que nous avons emprunté aux Grecs cette combinaison factice , et encore les Grecs avoient-ils inventé, pour y suppléer dans l'écriture, uneabréviation qu'ils auroient mieux fait d'appeler un signe ; car c'étoit un signé simple qu'il falloit pour peindre une Vocale simple, et non une contraction. Ce n'ér*
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toit d'ailleurs pas la peine de renouveler des Grecs une sottise alphabétique. Nous avions , comme on voit^ tout ce qu'il faut pour faire des sottises de notre propre fonds.
Il en est de même des voyelles nazales AN , EN, ON, UN, et de la voyelle de dialecte IN dont je parlois tout à l'heure, qui n'en est pas moins très-françoise pour ne s'être conservée que dans les patois , depuis qu'elle s'est effacée des traditions du théâtre , où je l'ai encore entendue dans la bouche de Larive, de Naudet, et de Talma lui-même. Les vieux artistes qui ont étudié l'art ^ et le nombre n'en est pas grand, la font remonter à Corneille. Quoi qu'il en soit, toutes ces vocales sont aussi indécomposables que les vocales monogrammes de notre. alphabet, et n'exigent qu'un signe, comme elles. Ceux par lesquels nous sommes obligés de les figurer dans notre incompréhensible orthographe, ne sauroient aboutir qu'à en dénaturer la valeur ; et comment cette valeur identique de la nazale pourra-t-elle être appréciée de la postérité , puisque les contem-
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porains s'y trompent à tout moment, au milieu de leur langue vivante? Le jour est loin encore y de Quinault , est un intolérable hiatus. Il fallut Une détermination expresse de l'Académie Françoise pour attribuer à la eonkbinaison ON le son de la yocale simple dans l'exemple ; Bon a montery bon à descendre^ et le normand Mézeray ne s'y soumit , ^ton, que nonobstant clameur de haro. Etrange alphabet où l'.on emploie deux signes équivoques pour tenir la place d'un signe qui se nommêroit tout seul.
Il est vrai que si , des quatorze voyelle* de notre alphabet , il y en a neuf qui n'ont point die signe propre , nous pouvons nous flatter, par manière de compensation , d'en avoir plu- >^ieurs qui surabondent en signes factices. La vocale 0, purement et simplement prononcée comme je l'écris, se représente en françois de quarante-4rois manières , et il est bien possible que j'en oublie quelques-unes. Tout le monde sait que nous avons deux I voyelles dans notre alphabet, puisque l'Y n'est pas autre chose.
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Il y a seulement deux observations à faire sur «elui-là : i * C'est que ce signe est fort ridiculement appelé I grec, car la vocale I s'écrit en grec comme chez nous , et le signe Y n*y a jiamais représenté cpie la vocale U. 2" C'est <jue ce prétendu Y voyelle n'a de valeur réelle, quand il en a une, que dans un très-petit nombre de mots , comme payer et moyen y où il est pris , non pour une voydle , mais pour une consonne très-foible que nous avons ou*blié de figurer dans l'écriture, car cet emprunt absurde de signification ne figure rien du4x>ut.
Nous passerons dans le chapitre suivant à l'examen des consonnes de notre alphabet. Ce n'est pas trop de s'y prendre à deux fois poiu* tant d'ennui , la charge en sera moins lourde ; mais il ne falloit peut-être rien moins pour rendre parfaitement claires les deux propositions que j'ai établies en commençant , savoir : que la lettre est la plus sublime des inventions; et que l'alphabet est la plus sotte des turpitudes.