‹ Notions élémentaires de linguistiqueChapitre 8 sur 20 · DITE OB L'EXAMEN DE L'ALPHABET · texte numérisé non relu

DITE OB L'EXAMEN DE L'ALPHABET

On ne trouvera sans doute paâ mauvais qo/t j'aie Iong-*temps insisté sur les désordres de Talidiabet^ qui est la source et Forigine de toute science^ principium etfons, comme dît Horace. On me pardonneroit peut-être méme^

l56 EXAMEN DE l'aLPHÀBET.

quoi que Ton pensât ^ l'explication des attributions confuses et de l'ordonnance insensée que nous y avons remarquées, car îl est du propre de certaines imaginations d'admettre dans les idées qu'elles embrassent autant de merveilleux qu'elles en peuvent contenir; mais il est possible aussi que les alphabets aient été plus parfaits à leur commencement, et que l'irrégularité qui les désHonore aujourd'hui soit le simple résultat de la barbare ignorance des copistes* H y a plusieurs raisons de penser que l'écriture verticale a précédé toutes les autres, et si l'oti observe que les signes du son vocal sont distribués dans tous les alphabets occidentaux, à des distances presque égales entre ^Iks, on concevra facilement leur disposition actuelle par la transcription irréfléchie de la ligne verticale sur la ligne horizontale. On peut s'assurer cependant, en s'amusant à l^s rétablir d'après cette hypothèse ^ que l'alphabet resteroit encore extrêmement imparfait, soit, dans l'attribution spéciale des $ig^es, soit dans leiu* connexionum^is ctfte irn^

£XAM£N DE L ALPHABET* . iSy

perfection seroit alors et moins compliète et moins honteuse. Elle attesteroit du moins les foibles efforts d'une foible intelligence.

Il est probable en effet que si jamais l'al-*phabet a approché de quelque perfection relative, c'est aux jours qui suivirent de près l'invention de la lettre. Les facultés de l'homme étoient en pleine puissance ^ et vibroient encore de l'ébranlement que leur avoit donné une impulsion sublime. Les âges suivants mirent à profit cette admirable découverte sans en apprécier les moyens et les résultats. Leurs instruments^ quels qu'ils fussent^ étoient assez bons pour eux. Le génie qui les avoit conquis n'y étoit plus.

On me demandera sans doute s'il étoit facile de composer cet alphabet précieux qui seroit la base d'une bonne langue , et par conséquent d'une bonne civilisation, et qui a fait depuis' l'objet des vaines sollicitudes des sages? Cela étoit aussi facile que d'en faire un mauvais; cela étoit plus facile peut^tre , car le désordre Ç3t plus diftcite que l'ordre à un esprit judi-

SXÀMS2V DE L ALFHÀBBT.

cienx ; et qa'on n'imagine paâ qu'il fallût poitir cela l'immense capacité d'un Âristûte ou d'uii Bacon ! Domarsais y auFoit aussi bien réuasi qu'a nommer l'alphabet de Voltaire^ à supposer que Dumarsais eût compris ce que Voltaire entendoit par un alphabet^ ce qui n'est pas sufllsamment démontré. Quiconque a étudié une langue de manière à en percevoir distinctement les notions élémentaires^ Estienne^ Meigret^ Ramus^ Dubois^ le Roy^ DalgarnO^ Wilkins , Brerewood , Dangeau , Boindin ; et ayant ces deux-là le bon Gordemoy^^ et jusqu'au maître de philosophie du Bourgeois gentil^ homme ^ son ingénieux parodiste y et dix mille autres après ^ sans en excepter l'écolier pen*^ seur qui n'a entrevu le méchanisme des Ishigues que dans ces pages rapides et superficielles où je m' efforce de tout dire sans m'arréter à rien pour satisfaire aux goûts paresseux d'un siècle frivole; tout le monde enfin > tous^ auroient fait un alphabet excellent ou le feroient sans effort. Ce n'est pas une œuvre (f homme quand les langues sont écrite». O^est un jeu

nxAuvB DE l'alphabet. t5g

d'enfant. Nous allons faire un alphabet ensemble en deuit minutes^ et d'ici à dix lignes, •si nous avons par hasard, vous deux minutes, et moi dix lignes à perdre. Il y a tant de mi- •nutes et de lignes perdues dans notre sotte vie, que le mal ne sera pas grand; mais je vous avertis d'avance que celles-là seront plus vainement perdues qn'aucune qu'on perdit jamais, et je vous dirai pourquoi si vous êtes curieux de le savoir, car je ne vends pas un système : je donne la vérité.

Il n'est personne d'abord qui ne se soit occupé de ces questions , sans tenir un compte plus ou moins exact des sons qui se vocalisent dans l'usage de la parole. A quelques-uns près, ils sont généralement les mêmes partout, et !*alphabet. universel ne différeroitdé l'alphabet particulffl:' que par quelques adjonctions , si Von étoit convenu partout d'exprimer le même «on par le même signe. L'appropriation du signe k l'articulation est une opération fort aisée, puisqu'elle est arbitraire, tout signe conventionnel étant aussi bon qu'un autre

l4o BXAMEN DE L'ALPHA«Bf«

pour sa signification^ quand il est clairement défini et reçu du consentement unanime. L^ signe rationel sera cependant a préférer, et ne coûtera pas dayantage à écrire. Or, le «igné rationel qui se désigne de lui-même, est celui qui réveille le mieux l'idée du son par une analogie visuelle, et qu'on pourroit appeler son réhus et son hiéroglyphe. J'ai dit que le thêta y le phi ^ le xij, le psi des Grecs, rappeloient le bruit qu'ils expriment par. la figure qui le, produit. La figure serpentine du S et du Z , le T qui ressemble à un marteau , le B qui profile la bouche et peint les lèvres qui le forment, l'O qui s'arrondit sous la plume, comme elles s'arrondissent au moment de aon émission , sont des signes très-rationels , parce qu'ils sont expressifs et pittoresques. Il ne sera pas plus embarrassant de pourvcyr aux signes qui nous manquent, en recourant à d'autres alphabets qui les ont sagement recueillis, et qui ne les caractérisent pas moins habilement , car tous les alphabets se sont composés de la même manière. Par exemple, le soa

EXAMEN DE l'alPHABET. i4ï

vocal OU, pour lequel nous n'avons pas de signe simple , non plus que les Grecs , avoit été représenté par eux dans un signe élémentairement double, mais contracté, qui figure la tête d'un taureau , et le son OU est le mimologisme exact du meuglement de cet animal.

Brébeuf a mieux compris cet artifice que Lucain lui-même „ quand il a défini la parole , cet art ingénieux

De peindre là pensée et de parler aux yeux.

Ce travail , » entièrement achevé , et je ne pense pas qu'il offre aucun obstacle à l'homme qui l'entreprendra , la dis.tr ibution relative des lettres ne sera pas plu» embarrassante.

L'instrument vocal a , comme les autres , ses touches et ses tympans qu'il ne s'agit que de considérer dans l'ordre de leurs fonctions organiques. La disposition de nos vocales, un peu mieux entendue que le reste, peut-être accidentellement, peut-être aussi traditionnellement, a conservé en tr' elles leur gamme naturelle de l'intérieur a l'extérieur. La voyelle A

l44 EXAMEN DE l'aLPHABET.

on les démolît. Leur faistoirt' esl celle des ciétës dans lesquelles on n'amende rien safts tout bouleverser. Uue innovation mesquine, aussi vieille en France dans son principe que les pédants et les sots, s'introduit-elle enfin sous la recommandation de Voltaire? You»

êtes obligés de lutter le lendemain contre une orthographe entièrement nouvelle, qui fait main -basse en passant sur tous les monunients de l'écriture et sur tous les chefs-d'œuvre du génie. Deux jours après,* vous avez une littérature que votre sol n'avoit pas portée. Demain, vous aurez une langue que vous ii'emtendrez plus. Tous ces événements sonfe très-conséqueiits; .il n'y a cependant qu'une voyelle changée. Le plus sage est de prendre les résultats accomplis comme ils sont , car il n'y en a pas un qui n'ait pour contingentes une multitude d'harmonies secrètes qu'on n'a jamais troublées sans péril. Si cet impie Alphonse de Portugal, abusivement nommé le Sage^ qui regrettoit de n'avoir pas assisté aux conseils de Dieu , avoit eu le funeste pri-

BXAMSN DE l'aLPHABET. 1^5

Tilëge de changer quelque chose à soii ownmge, ilauroit refait le^aos. C'est le chaos aussi que l'ianoyati^n fait dans les Ifb^es. Tout homme que ses études oBt initié a l'esprit des langues a^ec quelque puissance^ en jugera ainsi comme Gicéron^ conune Montaigne^ comme Racine ^ qui saToient fort bien que p«aser des instru* laeilts dont ils se servoient^ mais qui ne se sont servis que de ceux-là^ et qui ont fait à merveille.

. Quand l'Académie Françoise , peu éloignée encore; de son origine^ retrancha imprudei9m,ent des mots les lettres étymologiques qui ne se pronQnoôient plus^ qu'auroit-elle répondu à rimanme^q^i lui eût parlé ainsi? ce Voua ne ((remarquez pas que ces caractères ^ deyenuy Cf. superflus dans la prononciation^ conservent « du moins dans l'écriture le titre authentique « de parenté qui rattiche le mot à une famille M igrecque ou latine ; en rompant ce lien d'as* « sQoiation V "^ôus diminuez l'importance de fi l'instruction dassique , dont le précieux se-^ (( cret de l'étymologie est la première con-

lO

t46 EX4MBPr DE l'aLFHABKT.

« qaéte ; il résultera , daûs cinquante ans , de « cette modification iiréfléchie ({ue la langue <c françoise sera toiit^ entière dans irotre dto^ a tionnaire> et que l'inTestigMion de la langue « latine et de la langue grecque ^ dont la ràtre t( est sortie^ passera pour une étude de luxe et u de vanité* Dans cent ans > on ne lira plus les « modèles sur lesquels .tous tous êtes fortnés, <r et On ne conservera pour tous mi'une ààaà^ « ration peu judicieuse^ puisqu'on ne saura -(cplns en quels points vous vous êtes rap-- « proches des types étemels du beau, et en ^ Xi quels points vous les aves efl^cés» Déns cent ff cinquante ans, on ne lira ni eux ni vous, N on vous traitera de pédants, et la faïkigue a topinambouêy dont vow menace Boileau, <i prendra la place de la vôtre. Laisses l'esprit K humain dans sa voie, et respectes l'oilhogra-^ (v {^w » Je droîs fiicileinent que TAcsdémie Françoise eût passé outre, mais cet homme auroit admisrablement prc^hétisé. Le thmniti de décadence dont il nous détonmoît , nous l'avons suivi , et nous ne Mmmes pas au bout.

EXAMEN DE l'aLPHABET. \lf]

Ce qu'il devoit dire alors ^ je le dis aujourd'hui. Encore une modification dans Torthographe^ et la kngue Françoise n''existe plus.

Puiscpie nous en sommes-là « me dira-4-on , il <]uoi bon l'alphabet rationel > l'alphabet phi*losophique^ l'alphabet impassible? à quoi bon la Linguistique?

A montrer comment l'homme seroit parvenu au plus haut degré de perfectibilité so- <naley s'il lui avoit été donné d'y atteindre. La lettre y expression sublime de la pensée ^ du verbe et de la voix^ la lettre^ qui est aussi une trinité mystérieuse > lui en fournissoit le moyen ^ et ce moyen a échappé pour jamais à toute langue dans laquelle la lettre est écrite^ parce qu'aucune langue ne pra^t se refaire en sens inverse.

Notez en passant que cette proposition est immense dans ses déductions. L'alphabet est ie thermomètre intelligentiel de la société humaine.Oùklettres'est arrêtée, s'arrête l'écrit. Il faut poser là de toute nécessité les limites du |»erfectionnement comme la sdence a posé les

'■ JÉi OÊ^^SSÊm^m

l48 EXAMEN DE l'aLPHABET.

limites de la vie à Tinvariable point d'élévation que n'a pu franchir le vol du condor:

Pour obtenir davantage^ le genre humain e^t obligé d'attendre une autre langue qui se fera un autre alphabet^ et un autse alpliabet suppose l'existenco'd'une autre société j si ce n'est d'une autre espèce.

Poussons cependant l'hypothèse de la perfectibilité aux dernières conjectures, et voyons quel concours de lieu, de temps, de circonstances , peut la réaliser un jour dans le monde connu, par l'introduction de l'alphabel rationel, $ans lequel il n'y aura jamais de civili«sation parfaite.

Admettons l'existence d'un peuple qui est arrivé au plus haut degré de perfectionnement qui soit compatible ' avec l'écriture radicale , isolé par je ne sais quel instinct providentiel du reste, des peuples progressifs . qui ont in-^ venté la lettre, et qui n'en ont pas recueilli le fruit. Ce perfectionnement sera tout ce qu'il peut être, matériel, industriel > méchaniqiie^ muni de tous les instruments sociaux néces-

EXAMEIf DE l' ALPHABET. l49

fiaires à.sa conservation , et pour ainsi dire a son inamovibilité; mais il manquera de son complément intellectuel > parce que la lettre n'y sera pas faite , parce que le verbe n'y sera pas INCARNE. La nation dont je parle ne sera qu'une ruche ^ qu'une fourmilière sublime; l'homme qu'une fourmi , qu'une abeille faite à l'image de Dieu ; et cette société exceptionnelle se maintiendra^ pendant de longs siècles^ profioindém-ent dédaigneuse des autres, qui lui rendi"ont ses mépris.

Cette supposition n'est pas le rêve d'un utopiste. Je n'invente pas une civilisation , je la décris : c'est celle de la Chine.

Le reste n'est qu'éventuel; mais il n'y a point d'éventualité logique qui ne doive s'accomplir dans le système logique de la création. Admettez donc ( et ceci est beaucoup plus hypothétique), admettez encore que notre Occident, tout pâle et tout usé, a conservé, lui, une civilisation expansive et féconde , capable d'agir autrement sur le monde qu'en lui portant à grand renfort de vaisseaux des erreurs.

l5o BX4MBN DE l'aLPHABBT.

des maladies et des chifibns; admettez que notre commerce maritime (si vous admettez qu'il nous reste un commerce maritime) débarque un jour sur les côtes de la Chine ^ au milieu de sa cargaison de modes passées et de poupées de rebut ^ un homme de génie de la trempe de Leibnitz , qui daigne se faire Chinois'^ comme Pjthagore se fit Tarentin; admettez enfin que ce prodigieux voyageur s'avise d'y décomposer la lettre radicale^ et de donner à ce nouveau monde , mieux conquis , en un moment^ que celui de Christophe Colomb > cet alphabet inutile pour le notre ^ qui sera pour ses habitants l'équivalent d'ifti sens de plus y Li: sens intbllbgtubl ; et H question de la perfectibilité sera définitivement résolue^ car si la perfectibilité absolue est un but possible pour l'homme^ elle sera là ; et si elle n'est pas là, la perfectibilité absolue est le plus vain de vos songes. --^ A la Chine , ou nulle part. Ne la cherchez pas ailleurs.

Ces considérations demanderoient sans doute d'autres preuves et d'autres développements;

BXAMEIf DE L ALPHABET.

aussi ne les adressé-je cpi'à ceux qui m'entendent bien j et dans l'intelligence desquels elles peuvent tomber comme une semence fertile.

Je Tais plus loin en abnégation. Je comprends^ dans les temps où nous vivons y leur profonde inutilité. Dans cinq cents ans^ ce sera autre chose ^ j'en suis sûr de toute la conviction de mon esprit et jde ma raison; mais j'écris pour un jour » pour quelques jours tout au plus; et pour des jours où le progrès, signalé sur notre bannière sociale en lettres si éclatantes, me pa]X>it au contraire en marche rétrograde dans toute l'action de l'humanité.

Page 1