‹ Notions essentielles sur la Croix-rougeChapitre 2 sur 13 · MOTIF DE CET ECRIT · texte numérisé non relu

MOTIF DE CET ECRIT

lion a été ensuite si rapide, ses travaux si grandioses, et elle jouit à un si haut degré de la faveur publique qu'on est fondé à voir en elle un signe des temps. Dès lors il importe qu'on la juge sainement, c'est-à-dire non en s'en rapportant à des traditions douteuses ou à des contrefaçons, mais en observant ses types les plus authentiques, et en consultant les écrivains les plus qualifiés pour interpréter fidèlement la pensée des réformateurs qui en ont conçu le plan.

L'auteur de ces pages, après avoir participé à l'enfantement de la Croix-Rouge et l'avoir servie pendant trente-trois ans, croit donc faire une chose utile en déposant ici son témoignage.

Les Sociétés de la Croix-Rouge forment une grande famille, dont on se fait une idée souvent bien vague. Pour en saisir les traits dis-

tinctifs, remontons un peu le cours de Thistoire.

Ce fut pendant la guerre de Crimée (1854- 1856) que, pour la première fois, l'insuffisance des secours sanitaires affectés aux armées eut du retentissement. La mortalité énorme qui décimait alors les rangs des alliés prouva, aux moins clairvoyants, la nécessité d'un supplément d'assistance médicale pour les soldats.

L'Angleterre entreprit de le leur fournir, et quand elle leur eut envoyé une légion d'infirmières expérimentées, sous les ordres de Miss Nightingale, la situation changea. Ce fut une révélation.

Aussi, lorsque vint la guerre de Lombardie (1859), des volontaires civils accoururent-ils sur le théâtre des hostilités, sans même attendre qu'on les y appelât. Mais ce généreux élan ne compensa pas les déficits de l'organisation officielle, qui ne se firent pas sentir moins douloureusement dans les plaines du Pô qu'à Sébastopol. Les gens dévoués qui se hâtèrent auprès des blessés n'étaient pas, en général^

convenablement préparés à un service aussi difficile; le matériel qu'ils apportaient avec eux n'était ni assez abondant ni assez utilisable; l'absence de tout accord entre leurs divers détachements, dont chacun se mouvait à son gré, était de nature à créer des embarras aux autorités; bref, l'épreuve ne fut pas décisive. L'élan était bien donné aux populations, mais celles-ci ne savaient pas encore s'y prendre de la bonne manière pour tirer parti de leurs ressources.

L'expérience qu'on venait de faire ne demeura pourtant pas sans fruit. La leçon qu'elle contenait fut relevée, en 1862, dans un livre ' qui mit sur la voie à suivre pour résoudre le problème. L'auteur proposait de centraliser, dans chaque pays, les prestations de toute nature entre les mains d'une société qui agirait de concert avec les chefs militaires. On utiliserait ainsi toutes les bonnes volontés sans contrecarrer les combattants, et, du même

* Un souvenir de SoîférinOy par Henri Dunant.

coup, on remédierait aux défectuosités antérieures du personnel et du matériel, si cette association était permanente, car elle aurait tout le loisir de se livrer pendant la paix à de judicieux préparatifs. « Unité et prévoyance », tel était, pensait M. Dunant, le double mot d'ordre à donner aux philanthropes, désireux de sauvegarder, dans la mesure du possible, la vie et la santé des soldats.

Ces indications auraient-elles prévalu dans la pratique, comme elles Font fait, si. elles n'avait eu pour parrain qu'un publiciste isolé ? Je ne sais. Toujours est-il que, du consentement empressé de leur auteur, elles furent soumises à Genève, au mois d'octobre 1863, aux délibérations d'une assemblée internationale, formée en grande majorité de personnes d'une compétence irrécusable, qui les contresigna en les complétant.

Cette conférence recommanda comme règles de conduite, au zèle humanitaire du monde entier,, ce qu'elle nomma ses « Résolutions »',

Voir p. 47.

et la Croix-Rouge se trouva ainsi virtuellement fondée, car ce fut elle qui sortit de là. Je dis « virtuellement » puisque, le jour où les « Résolutions » de la Conférence furent votées, il n'y avait encore aucune société prête à s'y conformer. 11 était même douteux qu'on en vît se constituer qui consentissent à suivre de point en point ses préceptes. Jusque-là ses vues n'étaient qu'une conception idéale, à laquelle elle ne songea pas même à donner un nom ; personne ne parlait encore de « la Croix- Rouge» en 1863.

D'où est venue cette désignation, dont on abuse aujourd'hui et qui va se rencontrer souvent sous ma plume ? C'est le moment de le dire.

Un insigne avait été choisi par la Conféférence, pour être porté par les membres des sociétés qui surgiraient à son appel : c'était un

brassard blanc à croix rouge \ Quand le public le vit apparaitre, il appela tout naturellement « Sociétés de la Croix-Rouge » celles qui remployaient, et qui, — on ne sait trop pourquoi — ne se montrèrent rien moins qu'empressées à accepter ce titre. Quelques-unes s'y décidèrent tardivement, puis toutes s'accordèrent finalement pour en préconiser l'usage ; mais entre temps, et en l'absence de toute loi qui leur en attribuât la propriété, on le leur avait pris. Des sociétés de diverse nature se donnaient à l'envi pour des Sociétés de la Croix-Rouge.

N'était-ce pas abuser de ces mots que de les appliquer à des entreprises lucratives, . ou même à des institutions quelconques de philanthropie sanitaire? Oui, sans doute;

* Plus tard, les gouvernements stipulèrent, dans la Convention de Genève du 22 août 1864, que le personnel du service de santé militaire serait pourvu d'un brassard identique, mais dont la valeur serait différente. Tandis que, pour les civils, ce signe attestait seulement leur affiliation à une société de secours, délivié par l'autorité mililaire à ses propres agents il leur conterait certaines immunités contre les rigueurs de la guerre.

les seules vraies « Sociétés de la Croix-Rouge » sont, en bonne justice, celles qui, serrées en un faisceau compact autour des « Résolutions »

de 1863, les regardent en bloc comme le palladium de Tœuvre qu'elles poursuivent.

Aussi, dans plusieurs pays, le gouvernement a-t-il décidé fort sagement de n'accorder qu'à elles la permission de s'intituler ainsi.

Si la Conférence a passé, sans la résoudre, à côté de la question de forme dont je viens de parler, elle a été explicite, au contraire, à l'endroit de ce qui constituait le fond de son plan. Elle a mis l'accent sur trois idées qui, à ses yeux, en faisaient tout le prix ; c'étaient la continuité du travail, la centralisation des ressources disponibles et la mutualité de l'assistance.

Examinons les motifs et la portée de cette triple indication.

l6 NOTIONS ESSENTIELLES SUR LA CROIX-ROUGE

etc. Où les trouver ? Le plus souvent on se verrait contraint de se contenter d'un personnel dont les aptitudes intellectuelles, morales ou techniques seraient douteuses, et dont les fautes préjudicieraient à l'œuvre pour laquelle ils auraient été engagés.

A considérer les difficultés que je viens d'énumérer, comment ne pas en conclure que l'assistance civile des blessés militaires ne sera pleinement satisfaisante, qu'autant que ceux qui en assument bénévolement le fardeau ne se laisseront pas prendre au dépourvu ? S'ils ne veulent pas être entravés par mille soins tardifs à l'heure décisive, qu'ils n'attendent donc pas que des armées soient en présence pour se constituer en société, et qu'ils se tiennent constamment prêts à tout événement.

' Mais voici l'objection : La guerre est intermittente. Certains peuples se flattent même d'en être à l'abri. A se tenir toujours sur le qui vive, en vue de cette éventualité, on s'exposerait donc parfois à peiner en pure perte. Dans le nombre des apprêts nécessaires, il en

-est d'ailleurs qui ne peuvent se faire à long terme, et le reste ne suffirait pas pour alimenter le travail des sociétés de secours pendant des périodes de paix de quelque durée.

Des associations préventives seraient donc en danger de péricliter, sous l'influence débilitante •d'une inaction prolongée, et lorsqu'on en aurait besoin on ne trouverait plus en elles que des instruments rouilles ou des organismes sans vie.

Ces observations contiennent certainement une part de vérité; mais réfléchissons que le genre de risque couru par une Société de la Croix-Rouge, lorsqu'elle s'impose des sacrifices pour atténuer un malheur qui n'arrivera peutêtre jamais, est inhérent à tout acte de sage prévoyance. Et puis il n'y a pas de nation, quelque pacifique qu'elle soit, dont la tranquillité ne puisse être troublée à l'improviste par l'humeur batailleuse d'autrui. Quant aux préparatifs à faire, pas n'est besoin qu'ils soient nombreux pour tenir des sociétés en haleine.

Celles qui s'y sont appliquées le savent bien.

l8 NOTIONS ESSENTIELLES SUR LA CROIX-ROUGE

Au surplus, rien ne les empêche de chercher,, dans une activité philanthropique plus ou moins analogue à celle que réclame la guerre, un préservatif contre le chômage. Les grandes calamités naturelles, telles que les inondations, les tremblements de terre, les famines ou les épidémies, pour lesquelles des secours prompts et bien organisés sont désirables, ouvrent aux Sociétés de la Croix-Rouge en quête d'ouvrage un vaste champ d'expérience, où elles peuvent se livrer utilement à Tessai des talents et des forces qu'elles se proposent de déployer, le jour où des passions humaines en conflit leur créeraient d'autres devoirs.

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