ORGANISATION
On n'a pas suffisamment remarqué en France Tune des qualités dont les Allemands ont tiré le plus d'avantages, aussi bien avant les hostilités que pendant la conduite de la guerre : l'activité.
Il faut entendre par activité, non pas cette vivacité naturelle, bourdonnante et sans objet, telle qu'on la rencontre sur les bords de la Méditerranée, mais une tension énergique, ordonnée de l'esprit vers un but déterminé et vers la réalisation de ce but.
Quantité d'hommes se croient actifs parce qu'ils agitent beaucoup d'idées sans en exécuter aucune, d'autres parce qu'ils se lancent éperdument dans des entreprises que n'a préparées nulle réflexion. Je ne sais lesquels vSont les plus désastreux quand la nécessité s'impose à un pays d'agir vite et sans fausse manœuvre.
Certaines professions forment mieux que d'autres l'individu à faire succéder l'action rapide à la préparation réfléchie. Un militaire, un ingénieur,
un commerçant, un praticien de la médecine sont habitués à agir, tandis qu'un avocat, un magistrat, un professeur, un publicisle, sont appelés dans leur carrière à parler, à délibérer, à écrire et à s'en tenir là. Autant leurs services peuvent être précieux pour un pays pendant la paix, autant le bon sens indique que les seconds sont plus qualifiés pour le mieux diriger dans les moments de crise ou de péril national.
Sieyès était un remarquable bâtisseur d'institutions, mais on ne le voit pas préparant l'offensive foudroyante du Premier Consul à travers le mont Saint-Bernard. Pendant qu'elle s'accomplissait, le Conseil aulique de Vienne, composé de théoriciens et de discoureurs qui ignoraient tout, déhbérait encore que déjà l'Autrichien Mêlas se trouvait tourné et bientôt anéanti à Marengo. Ce qui faisait dire aux observateurs de l'époque que l'Autriche était toujours en retard d'une idée, d'une année et d'une armée.
Les Allemands, du haut en bas de l'échelle sociale, se sont exercés de longue date à une activité soutenue. Lorsque nous les voyons, avant la guerre, multiplier les écoles, les usines et les comptoirs, ces créations exigeaient d'eux, dans un délai très court, un travail effrayant, et quand ils inondaient le monde des produits de leurs manufactures, c'était à la suite des enquêtes les plus approfondies, des investigations les plus laborieuses, des visites les plus obstinées. Etre
documentés partout et sur toutes choses formait une bonne part de leur puissance.
En pays étranger, la tâche assignée à leurs consuls était formidable, et contrastait douloureusement avec le peu de services que notre administration demandait à ses agents. Il m'est toujours pénible de prendre à partie notre corps consulaire, après avoir connu un si grand nombre de ses membres, et je dois reconnaître que, si j'ai rencontré parmi eux quelques unités qui, au lieu de se conduire en fidèles agents commerciaux de leur pays, se regardaient comme des diplomates que l'étude des questions économiques eût rapetisses, une forte majorité m'apparaissait disposée à remplir consciencieusement son devoir. Malheureusement la plupart, quand je les visitais, venaient de prendre possession de leur poste ou étaient sur le point de le quitter pour un autre. Toute l'activité d'un consul, quand il est zélé, consiste à apprendre à connaître la région et la ville où il est accrédité. Cette étude achevée, lorsqu'il commence à pouvoir se rendre utile, le quai d'Orsay s'empresse de l'envoyer sous d'autres cieux, débuter dans un nouvel apprentissage.
Un consul de soixante ans ressemble à un vieux capitaine au long cours quia parcouru tous les coins du monde sans s'être jamais assis dans aucun.
L'instabilité consulaire devra rejoindre dans le monceau des fautes passées les autres instabilités dont nous pâtissons.
Donc les Allemands, et j'y insiste, considèrent tous les fonctionnaires comme devant être en état de perpétuelle activité ; leur administration est zélée en son service, soucieuse de progrès, prévoyante de l'avenir. Parla s'explique l'étonnante organisation qui leur permet, en dépit du blocus, de recevoir des denrées de contrebande, d'entretenir des relations furtives dans le monde entier, de ravitailler lessous-marinsen des point s inconnus, de soudoyer des complices, d'allumer des incendies et par-dessus tout de connaître ce qui se passe chez les alliés.
Songez à ce que représente d'efforts prémédités et constants une pareille ubiquité de manœuvres mystérieuses. Rien ne sera plus instructif que de lire un jour comment tous ces phénomènes se sont accomplis.
Si on les rapproche des procédés de notre bureaucratie dont le rôle était de rejeter les nouveautés et d'étouffer les initiatives, on comprendra mieux quels résultats procure l'activité.
En outre, chaque Allemand à l'étranger — et Dieu sait si leur nombre était grand — représentait un investigateur auxiliaire au service de sa patrie.
Il m'a été donné d'en rencontrer bien souvent. Pendant les longues traversées en mer, on peut faire cette remarque que les Anglais se livrent à des exercices de plein air, les Français jouent à la manille, les Allemands se plongent dans des livres
OU rédigent des notes; ces notes sont une contribution à la Kiiltur.
Voici un exemple frappant de ce que l'Allemagne obtenait de ses nationaux expatriés. J'ai connu personnellement un riche Brémois, installé depuis trente-sept ans au Maroc, le négociant K... F... Un jour, il me montra une pile decarnets qu'il tenait à jour depuis un quart de siècle. Chaque page de ces carnets était divisée en colonnes verticales à en-tête imprimé, portant : température, hauteur barométrique, force et direction du vent, pluie tombée, état du ciel, siccité de l'air, etc., etc., pour chaque jour du mois. Une série d'appareils météorologiques était disposée sur la terrasse de sa maison ; ils lui avaient été envoyés gratuitement par le Bureau central météorologique de Hambourg, à charge par K... F... de lui transmettre régulièrement le résultat de ses observations quotidiennes, ce qu'il exécutait rigoureusement. Il m'assura que sous toutes les latitudes des nationaux allemands étaient chargés d'une besogne analogue, ce qui donnait au bureau de Hambourg un faisceau de renseignements chmatologiques sans égal dans le monde.
K... F... a été arrêté à Casablanca lors de la déclaration de guerre, puis jugé et condamné à mort par le conseil de guerre et fusillé au commencement de 1915, car ses armoires renfermaient bien d'autres papiers que des observations météorologiques, et des plus singuliers. Son action au Maroc
en faveur de l'Allemagne et par conséquent contre la France s'y dévoilait aussi vigoureuse que persévérante ; et cet homme dont la carrière se termina au poteau d'exécution, synthétisait admirablement la méthode de pénétration allemande à travers le monde. Sans oublier ses propres intérêts, il s'était fait le serviteur actif et zélé de l'impériaHsme tudesque dont le Maroc était un des principaux objectifs.
Quoi qu'il en soit, ses carnets, qui ont été conservés, constituent pour nous sur la climatologie marocaine des documents d'autant plus précieux qu'ils nous manquaient absolument.
De même que les Allemands se flattaient d'envahir en maîtres les divers marchés du monde, de même ils se vantent d'avoir pénétré plus avant que n'importe quel autre peuple dans tous les domaines de l'activité humaine.
Avant d'entrer dans le détail de telle industrie ou de telle organisation collective, il importe de montrer les méthodes de travail qui les ont si bien servis.
Si quelqu'un demandait en quoi le Français diffère le plus de l'Allemand, il faudrait répéter une fois de plus que chez nous l'unité c'est l'individu, et que chez eux l'unité c'est la masse.
Le Français veut être un soliste dans l'orchestre,
tandis que l'Allemand se contente d'être un exécutant qui joue consciencieusement une partie bien apprise.
Bien apprendre à chacun sa partie, tel est le fondement de la Kultur allemande, Timeo hominem unius libriy disaient les anciens. La masse allemande s'est rendue redoutable parce qu'elle a déposé dans chaque cerveau une part de connaissance délimitée, mais complète, et donné à chaque paire de bras une besogne toujours la même, mais inlassablement enseignée.
Si les Allemands n'ont aucune élévation morale, ils sont du moins d'impeccables logiciens. L'expérience, non moins que le raisonnement, leur ont démontré que dans les sociétés modernes l'homme isolé est un être sans défense, que des hommes groupés n'acquièrent de la force que s'ils sont armés de connaissances, et encore faut-il que ces connaissances aient un but utilitaire, car pour eux une théorie scientifique n'acquiert de valeur que du jour où elle est susceptible d'application ; que, d'autre part, toute entreprise doit être exploitée scientifiquement ; que la force du groupe sera maxima si chacun, tout en s'élançant d'un point de départ commun, oblique vers une connaissance différente, attendu qu'il est chimérique, à notre époque, d'exiger de chaque individu qu'il embraâSe le domaine entier du savoir. Ce domaine ne peut être connu, exploité et indéfiniment agrandi que si les pionniers se le partagent entre eux
méthodiquement au lieu de s'efforcer vainement de le parcourir chacun en totalité, ou de se jeter tous ensemble et de s'encombrer dans le même district. Plus le groupe est nombreux, plus les éléments doivent se ramifier en avançant toujours, et les efforts de chacun profitent à la collectivité, à la condition d'être orientés et disciplinés par un chef qui en contrôle et enregistre intelligemment les résultats.
Les Allemands disent encore que rien n'est plus témérRire que de détourner l'homme de ce qu'il connaît pour l'affecter à une besogne qu'il ignore. Car, dans ce cas, non seulement le travail est mal exécuté, mais les fautes lourdes que le déraciné commet inévitablement jettent un désarroi fâcheux à travers tous les autres.
C'est pourquoi, après avoir pourvu l'individu d'une compétence bien définie, ils respectent absolument cette compétence; ils la proclament, ils en font état en toutes circonstances. Nulle décision n'est jamais prise par eux sans avoir recherché et consulté des hommes justement réputés pour leur expérience spéciale en la matière. Et rien n'a coûté trop cher aux deniers publics qui pût donner à chaque classe sociale un enseignement théorique et pratique à ce point abondant et varié qu'il féconde toutes les branches de l'activité nationale.
Cette méthode de travail a apporté aux Allemands des résultats si remarquables qu'ils en ont
conclu, leur orgueil aidant, de rexcellence de leur organisation à la supériorité de leur génie.
Je n'y vois cependant rien de génial. J'y constate sans doute le maximum de rendement que la collectivité puisse obtenir de l'individu, mais nullement la transcendance de cet individu. Tous les hommes impartiaux qui ont suivi les découvertes de la science allemande y reconnaissent le fruit d'efforts multipliés, patients, bien ordonnés, aidés par un outillage de recherches incomparable, mais bien rarement l'éclair de génie qui illumine la grande invention.
Et pour revenir à la compétence, car c'est aux proportions de ce mot qu'il faut réduire cet orgueilleux terme de Kiiltur, rien dans notre caractère national ne nous interdit d'égaler la nôtre à la leur. Il suffirait que du haut en bas de l'échelle nous en reconnussions une bonne fois la nécessité.
Interrogeons notre propre histoire. Quel pays plus que le nôtre a donné, à toutes les époques, des hommes parfaitement adaptés à leur profession : ministres, diplomates, chefs militaires, artistes, savants, ingénieurs, ouvriers d'Etat?
Tous nos grands hommes ont recherché les compétences. Henri IV ne se serait jamais séparé de Sully. Louis XIV, pendant la belle partie de son règne, a toujours sacrifié chez ceux qui le servaient la naissance aux connaissances acquises. Napoléon en avait le souci obsédant. Il n'aurait pas fait diriger sa politique par Corvisart, ni ses armées
par Cambacérès. Et je ne résiste pas à citer de lui ce trait caractéristique :
Le général Lasalle, qui n'était pas la douceur en personne, étant gouverneur de Nancy, avait un jour gravement manqué d'égards envers le préfet du département. Ce dernier courut s'en plaindre à l'empereur qui, après l'avoir écouté, lui répondit : (( Vous avez certainement, et je vous donne raison, monsieur le préfet; malheureusement des préfets comme vous j'en trouverai 10 000 et je ne trouverai pas, dans toute mon armée, un deuxième Lasalle. »
Pouvait-on placer plus haut le culte de la compétence?
Et, plus près de nous, député de l'opposition ou président de la République, Thiers avait autour de lui une cohorte de spécialistes éminents qu'il consultait sans hésiter avant toutes ses déterminations.
Gambetta, quand il fut au pouvoir, s'entoura sans distinction des hommes qu'il avait jugés le plus propres à servir la France dans le rayon de leurs aptitudes reconnues et de leur expérience démontrée.
Savoir découvrir, coordonner, harmoniser, diriger ces forces intelligentes, c'est par là que se révèlent les grands organisateurs.
Les Allemands au point de vue politique et militaire les recrutent dans le cadre étroit d'une caste privilégiée. Nous, nous avons le peuple
français tout entier pour les y choisir avec discernement.
A rien ne servent les ressources du pays le plus riche, si elles sont livrées au gaspillage. Plus un territoire est fertile en productions diverses, naturelles ou fabriquées, plus il est indispensable d'y faire régner l'ordre et le progrès.
Tout le génie que les Allemands s'attribuent réside dans l'observation de ces deux lois économiques. Toutefois ne cessons de répéter qu'ils ne sont pas des inventeurs féconds, mais d'incomparables organisateurs, et même que dans cette organisation de l'Allemagne unifiée, où rien n'a été omis, où tout a été prévu, ils ne se sont montrés encore que des imitateurs.
De même qu'on a dit avec raison qu'en 1870 leurs chefs avaient mis en pratique les principes de la guerre napoléonienne, totalement oubliés par nos généraux d'alors, de même pendant la paix ils ont copié, en l'adaptant à leur mesure, la manière de celui qui fut le plus prodigieux organisateur que le monde ait jamais vu.
Et pendant qu'ils s'efforçaient d'égaler l'oeuvre du maître, nous la laissions s'effriter, se désagréger au point que l'administration qu'il nous a léguée n'est plus qu'un vague débris, résistant encore, mais privé des qualités qui en faisaient l'harmonie et la force.
MilOTHECA
Comparons les services publics sous le premier Empire et dans l'Allemagne de nos jours : même précision, même zèle, même docilité, même discipline. Une égale responsabilité atteint tous les mandataires de l'autorité, une égale sévérité sanctionne leurs moindres défaillances ; chacun donne à la chose publique le maximum d'attention, d'efîort et de rendement. Et le Pouvoir distribue à tous une besogne rationnelle, intense, bien ordonnée, dont l'exécution est l'objet du plus rigoureux contrôle.
• Que voyons-nous en France depuis un nombre d'années que je ne veux pas préciser? Tout part encore d'un point central et tout y remonte, grâce à une hiérarchie solidement échelonnée qui fut la pensée maîtresse du grand meneur d'hommes.
Malheureusement au sommet de cette hiérarchie plus rien ne rappelle celui qui la dominait. Le point central, l'étoile qui brillait aux yeux de tous s'est changée en une nébuleuse amorphe qui prétend encore lancer des rayons, alors qu'elle ne jette même plus de clartés.
Puisque dans notre système politique, toute initiative n'est admise à partir que d'en haut, le Pouvoir devrait être fort, prévoyant, durable, expérimenté ; tout au contraire, nous le voyons pusillanime, éphémère, conséquemment toujours novice, et régulièrement incohérent ; d'autant plus jaloux toutefois de son autorité qu'il manque plus manifestement de prestige moral.
Entre les branches de la hiérarchie, qui divergent du tronc sous le nom — presque ironique — de services publics, aucune communication. Ces rameaux épineux d'un fût vermoulu ne se soutiennent ni ne se relient. La coutume est qu'ils doivent s'ignorer et qu'ils ignorent non moins la masse des citoyens qui les fait vivre et dont ils devrf ient être les serviteurs.
L'administration croirait déchoir le jour oij, dans son ignorance, elle consulterait sur ses projets, je ne dis pas le grand public qui en devra payer l'exécution et les malfaçons, mais les hommes ou les groupements reconnus pour leur compétence spéciale en la matière.
Ainsi, une barrière jalousement entretenue se dresse entre les divers compartiments où sont parqués les fonctionnaires français, et plus encore entre eux et le public. Ou le bon sens est un vain mot, ou le système doit engendrer l'inopportunité dans les mesures, le désordre dans les dépenses et la stérilité dans les résultats. Rien n'est mieux constaté que ces trois conséquences.
Maintes gens osent prétendre que nous sommes en décadence. Quelle santé ne faut-il pas plutôt à ce pays pour qu'il ait survécu jusqu'ici à un tel traitement !
J'ai vu, par contre, et de près, l'organisation germanique. La coordination de tous les efforts en vue du bien général y est de règle absolue. L'administration se relie à la science, à l'industrie, au
commerce, au monde des travailleurs, par une série de points de contact soigneusement étudiés. Ministères, universités, postes, chemins de fer, chambres de commerce, associations publiques ou privées, ports, batellerie fluviale, armement maritime, forment une chaîne ininterrompue de services qui se correspondent et se soutiennent.
S'agit-il de travaux publics? l'administration sait qu'il existe une Société des ingénieurs civils allemands, forte de 25 000 membres, dont le siège est à Berlin, avec fdiales dans chaque grande ville de l'Empire. Jamais une entreprise d'intérêt général ne prendra corps sans que la section des ingénieurs civils qu'elle intéresse en ait au préalable reçu le projet, l'ait étudié, amendé, approuvé, sans que la presse en ait été saisie et l'ait discuté sous toutes ses faces par la plume de rédacteurs attitrés ou occasionnels, dont le public suit avec sérieux les acquiescements ou les objections. Ce n'est pas tout à fait le référendum helvétique, mais ce sont du moins des coups de sonde jetés dans la masse, qui l'habituent à se soucier de ses propres intérêts. Nul depuis longtemps en Allemagne n'est indifférent aux questions économiques.
Il est dans le caractère allemand de prévoir en toutes choses des programmes d'une très grande ampleur, et l'accroissement monstrueux, dont les statistiques offraient jour par jour vaniteusement les chiffres, faisait considérer cette mégalo-
manie comme une conception toute naturelle.
Non seulement les administrations publiques des villes ou des États confédérés ont tenu leurs services au niveau de ces accroissements, mais elles ont toujours prévu et devancé la veille les besoins du lendemain. Je ne connais pas de régions où elles se soient laissé prendre au dépourvu par une augmentation de production ou de trafic.
L'action germanique puisait dans la pluralité des États une constante émulation, chacun ayant à cœur de dépasser les autres dans la course au progrès.
Toute création étudiée, soit par l'autorité des États ou des villes, soit par les sociétés privées, avait pour objet constant de répondre aux besoins de l'avenir au moins autant qu'aux nécessités du présent. La prévoyance était donc la qualité dominante de l'organisation allemande. Nous ne le voyons que trop dans la maîtrise avec laquelle elle a préparé la guerre.
Une deuxième qualité de cette administration était, après que ses projets avaient été conçus, mûris et adoptés, l'inconcevable rapidité de leur exécution. Que de fois ne m'a-t-il pas été donné d'entendre dire dans telle ou telle ville « on parle d'un projet de pont, de centrale électrique, de bassin fluvial, ou de tout autre aménagement grandiose », puis d'y repasser un an plus tard et de trouver l'œuvre exécutée.
L'entretien et le fonctionnement de ces innom-
brables installations étaient irréprochables et le matériel qui les remplissait conservait toujours l'apparence d'être neuf.
Les Français qui ont voyagé en Allemagne ont généralement été frappés de la tenue, de la connaissance de leurs fonctions et de la prévenance des employés des administrations publiques. Ces qualités offrent certes un étrange contraste avec la manière barbare dont ce peuple fait la guerre. Mais on sentait aisément que cette courtoisie et cette obligeance étaient choses apprises comme partie intégrante de leur profession. On estimait que pour qu'un service fût à la hauteur de sa tâche il fallait que ses représentants se considérassent comme les serviteurs du public.
Afin de pouvoir obtenir de leurs agents l'ordre, la précision et le zèle patient que les administrations en exigent, il faut qu'elles disposent d'organisations assez parfaites pour que les manquements du personnel ne puissent être imputés qu'à luimême. On ne saurait demander à un homme un bon travail quand on lui met en main une machine qui fonctionne mal. En Allemagne la machine était toujours impeccable.
Ceux qui chez nous espèrent que l'industrie et le commerce pourront prospérer après la victoire, sans changer la machine administrative, ressemblent fort à l'autre qui, sans avoir pris de billet, allait s'enquérir s'il avait gagné à la loterie.