L'ESPRIT DE BOUTIQUE
On recueille couramment à l'étranger cette opinion que la France est un pays de gagne-petit, riche assurément parce que ses ressources sont incomparables, mais aussi parce que ses habitants, généralement laborieux, sont surtout économes. Ils travaillent afin de s'assurer une modeste aisance ou une pension pour leurs vieux jours, et leurs désirs ne vont pas au-delà. C'est pourquoi la fortune, comme la terre, y est très divisée, l'horizon exploré peu étendu et la natalité systématiquement réduite.
En nous jugeant ainsi, les étrangers nous jugent assez exactement, et nous traduisons la même pensée quand nous disons que nous sommes des individualistes, mais il faut ajouter individualistes à vues peu ambitieuses, car il y a aussi, de par le monde, des individualistes à vastes ambitions. Nous avons tous plus ou moins ce que l'on peut appeler l'esprit de boutique.
J'appelle esprit de boutique celui du commerçant ou de l'industriel qui ne cherchent point à étendre au loin leurs affaires, mais à concur-
rencer avec acharnement leurs collègues du cru.
Celui du propriétaire rural qui, ayant une abondante récolte, ne s'ingénie point à l'exporter vers les pays qui en manquent, mais se bat avec âpreté sur son marché cantonal contre des compatriotes aussi favorisés qu^ lui.
Celui de l'ouvrier qui envie l'opulence de son patron et s'efforce trop souvent de paralyser sa réussite, sans s'apercevoir que moins il y aura de patrons riches, moins il a de chances de réahser de gros salaires.
Celui des municipalités qui président, par exemple, aux centres de tourisme, quand elles dénigrent avec entrain les localités similaires voisines.
Les Cannois vous préviennent charitablement qu'à Nice l'air est si variable et les soirées si brusquement fraîches qu'on y attrape infailliblement des bronchites. A Nice on vous insinue avec non moins de solhcitude que Cannes est une nécropole où l'on meurt d'ennui. Résultat : l'hivernant, ainsi doublement prévenu, dirige ses pas vers Alger ou vers le Caire.
Au fur et à mesure que les tributaires de l'esprit de boutique s'élèvent dans les sphères sociales, les conséquences de leur courte vue deviennent de plus en plus fâcheuses.
Lorsque les compagnies de chemin de fer affectent d'ignorer les artères fluviales ou plus exactement s'efforcent par tous les moyens
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d'annihiler leurs services, elles font preuve du plus détestable esprit de boutique.
Les députés n'en sont point exempts, bien au contraire ; chacun d'eux, se considérant, non comme un représentant du pays, mais comme l'élu d'une circonscription, aux intérêts apparents de laquelle il réserve exclusivement ses préoccupations. Peu lui importera qu'un tracé de chemin de fer soit absurde, pourvu qu'il traverse son arrondissement. Observez les représentants de circonscriptions maritimes : si l'on demande des crédits pour l'outillage (Dieu sait s'il en est besoin !) de quelque grand port, ils s'agitent comme des démons jusqu'à ce qu'on en ait accordé à chaque portillon de leur département. Alors on coupe en tranches le crédit global et l'on exécute dans nos grandes places maritimes des travaux insuffisants et des travaux inutiles dans de vagues abris côtiers.
Il est tel parlementaire de province qui ne voulait pas, et qui peut-être encore maintenant ne veut pas admettre qu'Alésia, où succomba la résistance de Vercingétorix, se trouvait en Bourgogne, près des Laumes ; il s'est, pendant des années, torturé la cervelle et a torturé les Commentaires de César pour démontrer, contre toute évidence, qu'Alésia était dans son département.
Le résultat inévitable d'une telle mentalité est un émiettement stérile des efforts et un gaspillage désastreux des derniers publics. Des dépenses énormes ne donnent qu'un rendement illusoire.
Mais enfin, disait-on, la France était assez riche pour payer ces coûteuses fantaisies. Étrange raisonnement ! Car enfin, à quoi bon être un peuple réputé et réellement économe, et simultanément abandonner à l'improductivité les milliards que nous apportions au budget? Et nous voyons bien aujourd'hui, hélas ! où ce procédé nous a conduits.
Toutes ces conceptions étroites, toutes ces inconséquences, nous eussions pu nous les permettre et nous serions peut-être, malgré tout, resté un peuple heureux, si nous avions été seuls dans le monde ; malheureusement, autour de nous grandissaient des voisins envahissants et qu'assoifîait l'envie de nos richesses. Les goujons eux aussi ne demanderaient qu'à vivre grassement, non sans se quereller entre eux, dans quelque jolie anse de la rivière ; malheureusement il y a le brochet !
Que tout le monde soit d'accord aujour.d'hui pour maudire le particularisme et proscrire Fespril de boutique, cela ne fait aucun doute, mais que chacun, de son côté, fasse ce qu'il faut pour les éliminer, c'est une autre affaire. On compte volontiers sur les autres pour accomplir les devoirs dont on cherche personnellement à se dispenser.
Je vois bien que de toutes parts il surgit des ligues, des groupements, des associations animés des meilleures intentions ; mais comme ils sont in-
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nombrables et sans liaison entre eux, c'est encore du particularisme, et combien pourraient jurer, la main sur la conscience, qu'ils ont dépouillé tout esprit de boutique?
Et puis, il y a des résistances — j'en sais quelque chose. — Les heati possidentes d'hier ne laisseront pas de plein gré démarrer un mouvement d'ensemble contre les méthodes qui n'ont pas fait les affaires du pays, mais qui leur furent si avantageuses.
Néanmoins il ne faut pas perdre courage. Le point principal est acquis, à savoir le diagnostic de la maladie dont nous étions atteints, et pour peu que nous ayons quelques médecins experts et dévoués, capables de nous indiquer un remède énergique et sûr, le peuple entier suivra leur ordonnance.