L^ENSEIGNEMENT TECHNIQUE
La science chez les Allemands est à la base de toute profession, étant entendu que ce mot de science a le sens très large de connaissance théorique et pratique de tout ce qui a trait à la profession quelle qu'elle soit. Ils estiment que toute improvisation est une marche à l'échec et que l'empirisme ne saurait engendrer le progrès. Cette double conception est conforme à leur caractère méthodique et dénué d'initiative spontanée.
Voilà pourquoi, en dehors des établissements d'enseignement général, écoles primaires (Volksschule, Realschule et Gymnasiums), ils ont couvert le pays d'écoles professionnelles et d'ateliers d'apprentissage. On y enseigne tous les métiers, celui de maître-d'hôtel, non moins que celui de juriste ; on y forme des coiffeurs aussi bien que des libraires ou des mécaniciens. L'enseignement doit couvrir tout le domaine de l'activité nationale. Et cet ensemble de choses enseignées et de choses apprises, forme la fameuse Kultur qui, pour le malheur de notre époque, les a plus encore gonflés d'orgueil que saturés de connaissances.
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De tout temps sans doute le Germain fut studieux et instruit ; mais les universités allemandes ne devinrent célèbres que vers la fin du moyen âge, c'est-à-dire après les nôtres. La plus ancienne est celle d'Heidelberg (1386), la plus récente celle de Bonn (1818). Elles sont aujourd'hui au nombre de vingt-deux, dont Berlin, Leipzig, Munich renferment les plus fréquentées. L'ampleur de leurs installations, l'étendue de leur enseignement, les allures et les coutumes de leurs étudiants étaient un objet d'étonnement pour le visiteur étranger.
Inutile de dire que le pangermanisme a trouvé là ses adeptes les plus encombrants.
On comptait de 40 à 50 mille étudiants d'universités. Ce chiffre n'a rien d'excessif, si l'on songe à tout ce que ces établissements enseignent de plus que les nôtres : la théologie, l'agronomie, la chirurgie dentaire, l'art vétérinaire, et toutes les nouveautés scientifiques, au fur et à mesure qu'elles apparaissent. A cet effet, le plan d'une université allemande est toujours susceptible d'agrandissements. Si elle s'élève au long d'une rue, on laisse autour d'elle de larges terrains vagues ; mais, le plus souvent, le quartier universitaire se compose d'un parc dans lequel on a construit successivement les pavillons nécessaires pour abriter les nouvelles conquêtes de la science. Partout, c'est la chimie qui occupe la plus grande place, et elle y est scindée en de multiples sections distinctes.
L'époque est déjà loin où l'Allemand n'allait
chercher à Tuniversité que de la science pure, et l'agent prmcipal de cette évolution a été la création des écoles techniques supérieures (technische Hochschule). Ces écoles, au nombre de 11, ont leurs sièges à Berlin (Charlottenbourg), Aix-la-Chapelle, Carlsruhe, Darmstadt, Dresde, Hanovre, Stuttgart, enfin Dantzig, ouverte en 1905, et Breslau, inaugurée par le Kaiser en 1910. Il faudrait y ajouter l'école royale des mines de Freiberg, en Saxe. C'est de ces établissements qu'est sortie la puissance industrielle de l'Allemagne.
Plus de 12 000 élèves les fréquentent et, comme la durée des études est en moyenne de quatre années, elles ouvrent annuellement la carrière à plus de 3 000 ingénieurs ou architectes. Car toutes les écoles techniques supérieures comprennent parmi leurs spécialités l'enseignement de l'architecture. On estime que, de nos jours, les monuments publics ou les habitations privées, avec leurs charpentes métalliques, les combinaisons de chauffage et de ventilation, les canalisations, l'éclairage au gaz ou à l'électricité, les ascenseurs, les aménagements hygiéniques sont plutôt des travaux d'ingénieurs que des œuvres d'architectes dans le sens que nous donnons à cette profession.
La visite de ces établissements donne une impression toute différente de celle de nos grandes écoles françaises. Pour un peu, on se croirait dans des usines, le matériel technique y tenant beaucoup plus de place que les amphithéâtres. Une autre
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surprise vient du nombre prodigieux des professeurs et de la diversité infinie des cours. A Hanovre, en 1911, il y avait 1 750 élèves et 239 cours, faits par plus de 120 professeurs, dont un bon nombre sont des industriels ou des ingénieurs, qui viennent là à jour fixe enseigner quelque spécialité où ils sont passés maîtres.
Les élèves de toutes nationalités y sont admis après un examen de médiocre difficulté. La pédagogie allemande ne recherche pas les forts en thème, mais se place à la portée des intelligences les plus moyennes, grâce à la forme très explicite et très concrète de l'enseignement.
Tous les objets plastiques sur lesquels roule cet enseignement si varié existent dans les collections du technicum, soit en exécution, soit en miniature.
Dans les écoles supérieures les plus récentes, ces collections sont rassemblées en d'immenses soussols ; une petite voie ferrée et un ascenseur peuvent transporter les plus maniables dans les salles de cours à la demande du professeur. Quand l'appareil est trop volumineux, le maître et les élèves se déplacent et le cours se continue autour de l'objet. Il est de principe admis qu'un cours ne doit pas contenir plus de 50 auditeurs. Cette condition est facilitée par la multiplicité des spécialités, parmi lesquelles chaque élève doit faire son choix, dès son entrée à l'école, sur le fascicule officiel des cours.
D'autre part, le temps est distribué inégalement
entre les leçons, leur préparation et les travaux pratiques à l'atelier ; c'est à ce dernier exercice que sont accordées le plus grand nombre d'heures.
Les 11 polytechnicums donnent un enseignement analogue, avec prédominance toutefois en faveur des spécialités industrielles, prépondérantes dans la région où ils se trouvent.
La durée des études se compte en semestres. Tous les six mois un examen contrôle l'instruction de chaque élève.
A la sortie, il est délivré aux élèves méritants un diplôme dïngénieur ordinaire ou de docteuringénieur, sur lequel est indiquée la spécialité que l'élève a particulièrement suivie.
Il est à remarquer que les services publics des États ou des villes recrutent parallèlement et concurremment avec l'industrie privée leurs ingénieurs dans les écoles supérieures techniques, et cette formation unique mais protéiforme est imposée à peu près dans toutes les administrations.
Les universités, institutions séculaires, autonomes et puissantes, ne virent pas sans émoi les développements successifs des grands établissements de culture technique. Longtemps, toutefois, leurs élèves conservèrent le pas sur les ingénieurs, car elles seules pouvaient conférer le grade de
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docteur, qui est en quelque sorte un titre de noblesse dans le monde germanique.
Mais les écoles d'ingénieurs, qui répondaient aux aspirations d'industrialisme de l'Allemagne nouvelle, jouissaient d'un prestige croissant. Le jour vint où les élèves diplômés de ces écoles convoitèrent, eux aussi, le titre de docteur. Une longue querelle s'engagea entre les universités et les technicums supérieurs ; elle fut portée au Parlement dans les premières années du xx^ siècle. Là non plus on ne parvenait pas à se mettre d'accord. Le Kaiser intervint en faveur des aspirations nouvelles. Réunissant un jour les élèves de la grande école de Charlottenbourg, il leur dit :
« C'est pour moi une satisfaction d'avoir pu accorder aux élèves des écoles techniques supérieures le titre de docteur. Vous savez que j'ai eu à surmonter des résistances acharnées ; elles sont aujourd'hui brisées. J'ai voulu mettre au premier plan les écoles techniques, qui ont une grande tâche à remplir non seulement au point de vue de la science appliquée, mais encore au point de vue social et national. »
Si nous avions été tant soit peu attentifs naguère aux choses d'Allemagne, nous aurions reconnu que de ce jour-là datait, tout au moins en ce qui regarde la science, la cassure entre l'Allemagne ancienne, studieuse et paisible, et l'Allemagne nouvelle, réaliste et envahissante.
Il ne restait plus aux Universités qu'à se lancer,
elles aussi, pour maintenir leur prestige dans la voie de l'enseignement utilitaire. Elles s'y sont progressi^^ement efforcées.
En dessous des Universités et des grands technicums s'étagent une quantité immense d'établissements de toutes sortes, affectés à l'étude et à la pratique des diverses professions. Écoles techniques secondaires, instituts spéciaux pour chaque industrie, cours de perfectionnement du soir, conférences d'hiver dans les campagnes, ateliers d'apprentissage appliqués à tous les métiers manuels. Le nombre en a été multiplié par l'obligation imposée à chaque adolescent d'apprendre un état, et l'empire, les royaumes, les villes et les grands industriels ont rivalisé d'ardeur pour perfectionner ces installations.
D'ailleurs on est parti de ce principe constant que tous les degrés de l'instruction soient assez peu onéreux pour être facilement accessibles. La scolarité des technicums secondaires, qui forment des chefs d'atelier ou même des ingénieurs subalternes, comme celui d'Altenbourg, comme l'école de tannerie de Freiberg, comme l'institut municipal des mécaniciens de Leipzig, comme l'école des mineurs d'Essen, etc., etc., varie entre 250 et 300 francs par an. Tous ces établissements ne reçoivent que des élèves externes.
Le matériel industriel dont ils disposent, dans un but d'instruction pratique, est toujours pour nous
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un sujet d'étonnement. Il est constitué sans doute par de très larges budgets, mais peut-être plus encore par les dons volontaires des industriels, dont les libéralités ont un double but : d'abord favoriser d'une façon générale l'essor de la production nationale à laquelle ils participent, ensuite faire entrer dans le cerveau de tous ces jeunes gens les noms de leurs firmes et la connaissance de leurs appareils, ce qui ne laisse pas que de leur préparer des clients pour l'avenir. On ne leur refuse presque jamais de la place pour les installer. Étant donnée la méthode didactique constante de montrer et de faire fonctionner les machines avant d'en exposer la théorie, on comprend que la direction ne se plaigne guère d'en avoir trop.
Rien ne saurait être plus utile en ce moment même que de provoquer la discussion dans les milieux compétents sur ce système d'enseignement si différent du nôtre. Chez nous, en général, on professe d'abord la théorie ; puis on aborde — si l'on en a le temps et la possibilité — la pratique, c'est-à-dire le maniement de l'objet. Il serait fort intéressant de savoir comment notre professorat justifie rationnellement sa méthode, car il apparaît bien que les Allemands imposent la leur par des résultats.
Quant à l'apprentissage manuel, il est organisé partout, dans les grandes villes comme dans les plus modestes bourgades, et toujours une ou plu-
sieurs salles de cours accompagnent l'atelier. L'industriel est obligé — et cette obligation comporte des sanctions sévères — d'y envoyer les adolescents de quatorze à dix-huit ans qu'il occupe. Aux cours du soir assistent également de nombreux ouvriers et contremaîtres, qui viennent s'y perfectionner en leur métier et s'instruire des nouveautés qui s'y ajoutent.
A la campagne, des cours d'hiver réguliers mettent les cultivateurs au courant des lois et des découvertes de l'agronomie. Enfin, dans les régions montagneuses comme la Thuringe, le Tyrol ou la Schwarzvald, des ateliers d'apprentissage sont disséminés qui dressent les habitants à confectionner, pendant les longs mois où la neige couvre le sol, toutes sortes de menus objets et de jouets d'enfants que le commerce achète à bas prix et va porter au loin. C'est ainsi que l'article de Paris prenait peu à peu l'habitude de naître dans la Forêt-Noire.
La plupart des écoles techniques, les écoles spécialisées surtout, ont coutume de s'occuper elles-mêmes du placement de leurs élèves sortants, soit en Allemagne, soit à l'étranger. Un grand nombre même leur garantissent ce placement. Cette faveur a le double avantage de leur attirer des sujets et d'obliger la direction à un perpétuel contact avec les industriels et même avec les consuls et les colonies allemandes dans les autres pays.
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Dans tous les établissements d'instruction, grandioses ou modestes, se trouvent à la disposition des élèves des bibliothèques plus ou moins riches, dont ils sont autorisés à emporter chez eux les ouvrages moyennant un cautionnement ou une légère rétribution.
Les soins du corps marchent de pair. L'hygiène est enseignée et mise en pratique avec une constante sollicitude. La gymnastique et l'hydrothé* rapie sont obligatoires. Partout il y a des salles de douches et des cabinets de bains. Cette obligation s'étend d'ailleurs aux manufactures vers lesquelles l'élève est appelé à se diriger.
Certaines villes font mieux encore. A Halle-sur- Saale notamment, grande ville industrielle de la Saxe prussienne, j'ai vu, organisés par la municipalité et la chambre de commerce, un bureau qui donne aux adolescents des renseignements précis sur les métiers le plus facilement accessibles, et un dispensaire gratuit où des médecins indiquent à chacun, après auscultation, la profession à laquelle sa constitution serait le mieux adaptée.
Telle est, présentée en raccourci, la préparation que l'Allemagne donne à son armée industrielle. Les soldats y sont aussi soigneusement instruits que les états-majors. J'ajoute que cette initiation minutieuse leur est, plus qu'à tout autre peuple, indispensable. Si dressé qu'il soit, l'ouvrier allemand reste inférieur au Français ou à l'Anglais de
même formation. Son manque d'initiative et souvent sa maladresse congénitale ont besoin de cet apprentissage universel, et il n'est pas de meilleure preuve de son utilité que les résultats réalisés grâce à lui par une race qui a sans doute le cerveau solide, mais plus encore la main lourde et les bras naturellement malhabiles.
Faire exécuter par un Allemand un travail qu'il ne connaît pas est dangereusement osé.
J'ai conservé un article de la Gazette de Francfort du 30 décembre 1914, qui, entre autres renseignements économiques sur l'armée allemande en campagne, contient celui-ci :
« On n'a pas tardé à s'apercevoir que l'abatage et le dépeçage des animaux de boucherie dans les armées laissait à désirer, par suite de l'inexpérience des hommes qui en étaient chargés : l'utilisation des quartiers était incomplète, le sang se perdait, les peaux étaient mal traitées. Aussi s'eston empressé de faire venir près du front des ouvriers spéciaux habitués à ce travail. Dès lors, aucune partie de viande n'a été gaspillée, le sang a été converti en une sorte de boudins pour nourrir les troupes, et le suif en chandelle pour les éclairer dans les tranchées ; les peaux ont été méthodiquement préparées et envoyées dans l'hinterland. Les économies ainsi réalisées ont dépassé 100 000 marks par corps d'armée. »
Chacun son métier et les vaches seront bien dépecées, dit le proverbe.
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Par contre, il faut admettre que les commerçants et sans doute aussi les pouvoirs publics allemands étaient singulièrement entendus sur la question des cuirs et peaux ; car, pendant les mois d'août et de septembre 1914, ils se livrèrent, par le canal des neutres, à une véritable rafle — c'est le mot — de tout ce qu'ils en purent trouver sur le marché français, simplement parce que nous avions, au début de la guerre, oublié d'en prohiber l'exportation.