L^ADMINISTRATION DEVANT LE PAYS
Avant d'aborder le sujet complexe et délicat de V Administration dei^ant le pays que vous avez bien voulu m'inviter à traiter, je tiens à vous faire une déclaration dont je désirerais que la portée s'étendît au delà de cette enceinte où se trouve réunie l'élite de l'industrie et du commerce français ; je souhaiterais qu'elle allât réconforter à la fois ceux qui attendent, anxieux, l'issue de la guerre et ceux qui en supportent glorieusement, sous les obus, le cruel fardeau.
Rien ne saurait nous être indifférent de ce qu'on pense aujourd'hui de nous dans le monde ;mais, quand il s'agit de la sympathie du peuple le plus riche et le plus important, d'un peuple que les événements actuels vont grandir, et démesurément, je suis certain que tous nos compatriotes se réjouiront d'en recevoir le vibrant témoignage.
Croyez bien, qu'il ne s'agit pas de la sympathie banale d'hommes de bon ton, exprimée devant un visiteur bien recommandé ; non : de l'est à l'ouest
1. Conférence faite à la Fédération des industriels et des commerçants français, le 29 janvier 1916.
de l'Amérique, cette sympathie éclate ; elle est universelle, elle est ardente, elle est généreuse, et si je ne craignais de susciter quelque jalousie au cœur de nos courageux et fidèles alliés, je dirais que c'est à la France avant tout qu'elle s'adresse.
J'aimerais à en développer longuement les preuves, conformément au désir le plus cher de notre brillant ambassadeur à Washington, qui en est un des bons artisans, mais je puis résumer le sentiment américain dans les paroles que m'a dites, le 6 janvier, à New- York, le colonel Roosevelt, avec cette énergie émouvante qui trouve des mots que la mémoire et le cœur n'oublient pas.
« Tous, aux États-Unis, nous avons une aversion déterminée contre l'Allemagne qui s'est parjurée et qui a commis les pires atrocités, mais nous serions des aveugles si nous n'admirions pas sa puissante organisation. Prochainement je prononcerai un discours pour monti^er aux Américains à quel point cette organisation est supérieure à la nôtre. Ce pays nous donne des enseignements que nous devons suivre.
« Mais je ne cesserai de répéter que ma plus profonde admiration va à la France qui a su résister avec une indomptable énergie à cette terrifiante invasion. Les Français sont des héros ; vos Françaises sont dignes de Jeanne d'Arc. L'âme de votre grande héroïne est revenue parmi vous.
« Pour moi, qui suis avant tout un patriote américain, si j'avais bi?goin de retremper un jour ce
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patriotisme, je n'aurais qu'à faire revivre devant mes yeux l'œuvre que la France poursuit en ce moment. »
N'ayons pas l'injuste impatience de croire que de telles déclarations soient sans résultats. Un jour viendra où nous en sentirons l'efficacité. J'écrirai ailleurs quelles furent la genèse et les bases de cette amitié et comment elle a résisté à la propagande adverse la plus formidablement outillée, alors que la nôtre se débattait dans l'incohérence. Ce sont les actes que nous avons accomplis en France et non les porteurs de paroles que nous leur avons expédiés qui ont séduit les Américains. Soyons réservés au sujet des missions qu'ils ont vues arriver au milieu d'eux. Ces hommes, chargés de négocier des achats de munitions et de cimenter des amitiés et qui ne connaissent ni les munitions, ni le négoce, ni la langue du pays, nous coûtèrent fort cher et ne nous valurent aucun prestige. Par contre, les ingénieurs que nos grandes sociétés ont envoyés pour assurer leurs énormes commandes de matériel ont porté très haut, par leur compétence, le bon renom du génie civil français. Voilà un double fait dont personne en Amérique ne niera l'authenticité.
Si, cependant, le parlement, dans sa sollicitude tardive, tient absolument à défrayer là-bas de nouveaux missionnaires, suppliez-le de ne les choisir, ni trop jeunes, ni trop affectés d'allures méridionales... Ce serait d'un mauvais effet sur les Américains. Enfin, qu'il n'oublie pas que le métier
politique ne jouit pas aux États-Unis d'une très haute considération. Peut-être cette remarque estelle parmi les plus suggestives que l'on rapporte de ce pays !
Toutes les opinions y concordent à reconnaître que l'œuvre de l'État y est médiocre et que, si l'on veut un service bien assuré, la première condition est de le soustraire à l'autorité publique, qu'elle réside à Washington ou dans les capitales d'État, ou dans les villes. Une des conséquences souvent citées de cette unanimité est que, lorsque Bryan, qui est un pur politicien, revint un jour d'Europe avec des idées de nationalisation des chemins de fer, il fut, malgré son incontestable talent oratoire, vivement lâché par tous les partis.
Le fonctionnarisme américain a, dit-on, plus de défauts que de qualités ; aussi, lui a-t-on laissé le minimum de rôle actif, ce qui en réduit au minimum les inconvénients. Dès lors que l'administration ne régente ni les chemins de fer, ni l'enseignement technique, ni les cultes, ni les cours d'eau, ni les municipalités, ni les téléphones, ni les télégraphes, ni les poudres, ni même les allumettes ; dès lors que le pouvoir central n'a à s'occuper que des affaires étrangères, de l'armée qui est infime, de la marine qui est très secondaire, des finances et de la statistique, et que les gouvernements des États sont autonomes, les défaillances sont de peu de conséquence et l'obstruction est nulle. D'ailleurs, l'objectif de tout Américain, quelle que soit
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sa fonction, est de favoriser le commerce et l'industrie. Tout industriel qui se propose de monter une usine voit cinquante municipalités s'empresser à l'envi de lui offrir des terrains gratuitement.
C'est une mentalité dont il importe que notre administration se pénètre.
Un journaliste parisien évidemment très spirituel a eu, certain jour, après Balzac, l'idée de concréter l'esprit de notre bureaucratie dans un type qu'il a appelé M. Lebureau et dont il a fait le bouc émissaire des péchés d'Israël. 11 n'a pas songé, ce publiciste, qui a trop d'esprit pour avoir de la réflexion, que son Lebureau n'est pas une cause, mais un effet : c'est une sécrétion de la cérébralité qui dirige notre administration. Moins encore il a pensé que le journal auquel il apportait ses dénonciations quotidiennes contre un inofïensif employé des finances, un modeste conducteur des ponts, un petit sous-préfet, était, par sa ligne politique, un des plus solides appuis du système d'en haut qui crée les Lebureau.
Croyez-vous que chacun de ces fonctionnaires subalternes aurait trouvé tout seul qu'il a été placé là, non pour servir le public, mais pour le regarder de haut en bas? Non : vous trouverez l'inspirateur en remontant, suivant la formule, par la voie hiérarchique, au Directeur des Finances, à l'Ingénieur en chef, au Préfet ; de là aux Ministres, et de là encore, ce qui est plus grave, au Parlementaire
qui, grâce à la confusion des pouvoirs, domine toute cette lignée de son arbitraire irresponsable.
Est-il un système soutenable celui qui exige que si vous, travailleur modeste ou grand producteur, voulez créer quoi que ce soit qui, en somme, profitera au pays, vous soyez contraint, non d'en aviser purement et simplement un service bienveillant, mais de solliciter un député jaloux de se mêler d'autre chose que de son mandat?
Puisque M. Lebureau devra l'épanouissement de sa carrière, non à son zèle dans le service, non à son empressement auprès du public, mais uniquement à la protection de son député, vous êtes mal venu de lui demander autre chose que de la fidélité à son maître.
En réalité, loin de les dénigrer, je plains sincèrement nos fonctionnaires. S'ils sont consciencieux, et la plupart le sont, la preuve en est dans leur probité à qui nous devons rendre hommage, s'ils sont consciencieux, dis- je, et que leur esprit n'ait pas été déformé par le milieu, ils souffrent de ce dualisme de leur devoir et de leur intérêt ; ils doivent souffrir encore des locaux pitoyables dans lesquels on les parque, du manque d'hygiène auquel on les soumet, des procédés de travail surannés qu'on leur impose et de l'inutilité de tant de papiers qu'on leur fait couvrir d'encre.
Je crois bien que nos huit cent mille employés d'administration se mettraient en grève si leurs émoluments leur permettaient d'aller voir en
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Amérique comment sont traités leurs collègues des
États-Unis.
Ils arriveraient à Washington par une gare monumentale, si somptueuse que jamais leurs rêves les plus hyperboliques n'en auraient pu leur montrer de comparable. Ils verraient en face d'eux le dôme majestueux du Capitole, devant lequel s'étend à perte de vue un parc déjà centenaire jusqu'à la modeste Maison Blanche où réside le Président qui gouverne la grande république. Tout le long de ce parc s'échelonnent les divers ministères de l'Oncle Sam. Ils entreraient librement, sans portier à consigne et à trousseau de clefs, dans l'un quelconque de ces palais ; là ils se sentiraient petits sous la coupole d'un vaste hall, d'une belle architecture classique, dans lequel débouchent de grands couloirs dallés de mosaïques, tapissés de marbre blanc. Sur ces couloirs s'ouvrent des pièces hautes, claires, bien ventilées. Partout règne une douce chaleur, si bien qu'ils ne s'étonneraient pas de voir leurs collègues américains travailler en bras de chemise, même en hiver. Leurs regards plongeraient par les portes entr'ouvertes, tantôt sur une salle de restaurant, sur un bureau de poste, un bureau télégraphique, une boutique de journaux et revues, une officine de coiffeur, un salon-bibliothèque à l'usage du personnel où ils pourraient librement s'asseoir en de confortables fauteuils, enfin sur de nombreux cabinets de travail.
Interrogeant leur mémoire, ils ne pourraient trouver à tout cet ensemble de point de comparaison qu'en songeant à un cercle de gens du monde qui posséderait par surcroît inusité une quantité de cabinets où l'on peut travailler. Dans chacun de ces cabinets, un seul employé est assis sur un fauteuil à pivot, devant une table non encombrée d'où il dicte des lettres ou des documents à une dactylographe installée devant sa machine dans un coin de la pièce. Il a devant lui un appareil téléphonique dont il se sert à chaque instant pour communiquer avec ses collègues, soit du même service, soit des autres ministères et répondre à n'importe quel profane qui s'adresse à lui. Détail à noter : ce télégraphe et ce téléphone officiels appartiennent à des compagnies privées.
Entrant sans frapper, nos bureaucrates trouveraient, tournant vers eux le siège de son fauteuil, un interlocuteur, accueillant sans obséquiosité, qui répondrait obligeamment à toutes leurs questions et demanderait lui-même, par téléphone, à la source qui les détient, les renseignements qui lui manquent. Ils pourraient ensuite changer de bureau, changer de ministère ; partout ils trouveraient une organisation identique, la même obligeance et aucune apparence de contrainte ou de hiérarchie dans ce monde nouveau pour eux où l'égalité n'est pas un vain mot.
Ce qui les frapperait peut-être plus encore que tout le reste, c'est, au travers de l'admirable tenue,
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de l'exquise propreté qui régnent partout, l'absence presque systématique des cartons verts dont leur existence ordinaire est perpétuellement environnée. Et je souhaiterais que, de cette visite imaginaire, nos fonctionnaires édifiés retinssent au moins le souvenir d'un objet, le fauteuil à pivot. Je souhaiterais qu'il leur fût un symbole signifiant qu'ils ne sont point installés à un bureau pour regarder éternellement leurs paperasses, mais aussi pour se tourner à l'occasion, le visage souriant, face au public.
Sans doute, s'il ne manquait à la prospérité future de la France que des fonctionnaires ayant le sourire, elle pourrait encore s'en passer ; mais je vous ai fait entrevoir que les imperfections de notre bureaucratie ne sont que la conséquence d'errements plus haut placés, et si graves et si nombreux que je ne sais vraiment pas lesquels méritent d'être plus sévèrement stigmatisés. Le pire est que, quels qu'ils soient, contestés par les uns ou reconnus par tous, ils ont bénéficié uniformément jusqu'ici de la même absence de redressement.
Nos pouvoirs publics ont été coupables, mais si souvent changés qu'on ne saurait auxquels s'en prendre des fautes les plus énormes.
Ils en ont commis dans tous les domaines : politique, économique, social, militaire. Dans l'ordre politique, ils ont négligé les grandes questions pour les mesquines ; dans l'ordre économique, ils ont
bataillé sur la répartition, au gré de leurs passions, du capital national au lieu de travailler à Paccroitre ; dans l'ordre social, quelle amélioration hygiénique ou morale ont-ils apportée à l'existence des travailleurs? Au point de vue militaire, rien d'efficace n'a été accompli pour assurer notre sécurité. Finalement, nous n'avions progressé dans aucun sens et notre énergie était restée statique, tandis que celle des autres devenait puissamment dynamique.
Nous en voyons les résultats ; et si l'héroïsme de nos soldats, c'est-à-dire des générations qui nous suivent ne l'eussent sauvée, la France était perdue î Et j'ajoute, avec la conviction la plus profonde, que la France ne pourra survivre dans son indépendance que si l'Allemagne est irrémédiablement terrassée.
A l'exception des individualités qui y trouvent des avantages personnels — et qui devront s'effacer — tout le monde sent qu'il faudra changer de procédés ; tous le sentent, mais tous ne sont pas éclairés sur les moyens les plus propres à nous relever. Il est nécessaire d'orienter vers le bon sens des millions de bonnes volontés qui errent à l'aventure. Pour cela, je fais appel une fois de plus ici à la presse ; elle manque encore de quelques vertus. Qu'elle m'autorise à lui rappeler un souvenir.
Je causais un jour à Cologne avec un de ces Allemands qui vivaient autant en investigateurs
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parmi nous qu'en commerçants chez eux ; il me faisait l'observation que la presse allemande était constructiçe et la nôtre destructive. A l'appui de son dire, il me montra deux journaux, le Vorwaerts et une feuille française. En tête du premier se lisait un article sur les moyens les meilleurs pour Tourner de vivre économiquement ; à la même place sur la seconde s'étalait ce titre : « Sur la gueule à X. «. J'avoue, pour parler comme notre rédacteur, que ça me la ferma. Eh bien ! il faut que nos journaux cessent de frapper sur la gueule à X, ou, plus académiquement, qu'ils abandonnent les querelles de personnes pour les questions d'intérêt général, et, pour les traiter, qu'ils fassent appel, non à des gens qui les ignorent, mais à des hommes instruits et surtout pratiques qui les aient approfondies. Ces hommes-là sont particulièrement rares au Parlement et dans les bureaux de rédaction. Combien de députés bornent leur culture au rôle de thuriféraire d'Hégésippe Simon 1
Le pays, cependant, en contient. Trop modestes d'ordinaire pour se mettre en avant, on les trouvera en faisant appel à leur patriotisme. Ils abondent dans vos milieux et dans les sphères qui gravitent autour de vous. Que ces hommes de courage et de savoir ne se contentent pas de présenter leurs idées dans des gazettes scientifiques ou des revues qui ne sont ouvertes que par une élite ; pour changer l'orientation d'un peuple qui se dirigerait vers la bonne route, n'étaient les mauvais bergers, il faut
s'adresser à ce peuple à l'aide des organes qu'il trouve à sa portée.
Mais que les rééducateurs ne bornent pas leur mission à traiter les grandes questions par les petits côtés, suivant la méthode trop française des petits paquets. Qu'ils se rendent compte, surtout, que prêcher des réformes et enseigner des connaissances seront des œuvres vaines, si nous ne parvenons pas à mettre à notre tête des hommes intelligents, résolus à les appliquer ; et pour décider le public à y mettre ces hommes, il est indispensable de l'instruire des vices à extirper. De quel droit l'inviteriez-vous à changer un système — je ne dis pas nos institutions — dont vous ne lui auriez pas fait toucher du doigt les erreurs?
C'est un apostolat à entreprendre. Car, de même que si l'on démontre, dans une réunion d'ingénieurs, que notre industrie a un besoin pressant d'améliorations, il se trouve des songe-creux pour vous déclarer que tout y est parfait, de même il existe une multitude de braves gens qui ne se rendent aucun compte de l'infériorité absolue, par rapport aux autres pays, de nos administrations publiques. Il en existe des multitudes qui ne trembleraient pas de leur confier encore toutes sortes d'exploitations, à la demande intéressée de politiciens qui voient dans ces exploitations des places à donner, leur influence à maintenir et de l'eau trouble à remuer.
On peut se demander comment les rhéteurs sou-
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tiendront leur thèse après les résultats lamentables des monopoles d'État, qu'il s'agisse de chemins de fer, de tabacs, de forêts domaniales, d'imprimerie, de porcelaines d'art, de téléphones, d'allumettes ou de poudre à canon. Que répondront-ils, par exemple, à ceux qui leur prouveront que si la fabrication par l'industrie privée en avait été autorisée avant la guerre, nous n'aurions pas à ce point manqué de munitions?
Mais parlons d'un sujet moins grave. Lorsque vous vous trouverez en présence de braves gens empoisonnés d'idées étatistes, comme les faits portent mieux que les théories philosophiques, veuillez donc leur faire l'historique du monopole des allumettes. Le voici :
Avant 1870, la fabrication et la vente des allumettes en France était absolument libre. Cette industrie se trouvait alors exercée par une série de fabricants dont le principal était la maison Coignet, de Lyon. L'un des chefs de cette Société, M. François Coignet, avait en outre réalisé la production industrielle du phosphore et imaginé de toutes pièces celle du phosphore rouge amorphe. Cette invention toute française comme on le voit, brevetée par ({ Coignet », était largement généralisée, lorsque, pour créer des ressources fiscales après la guerre de 1870, un impôt fut établi sur les allumettes par une loi du 4 septembre 1871.
Il importe de suivre les étapes par lesquelles
l'État français, à dater de ce jour, a presque dépossédé la France de la fabrication des allumettes.
Primitivement l'impôt était perçu à l'aide d'une vignette de la régie apposée sur chaque boîte, la fabrication restant libre ; ce fut la première étape.
Mais bientôt l'État se fit attribuer le monopole de la fabrication et de la vente (loi du 3 août 1872). Ce fut la seconde étape.
Seulement l'État était alors, comme aujourd'hui, le plus médiocre des industriels. Son insuffisance est telle que lui-même ne tarde pas à s'en apercevoir. Il ne l'avoue pas, mais il s'en aperçoit. La qualité des allumettes ne cessait d'empirer et, cependant, elles lui revenaient fort cher. Il se rendit compte que si, au lieu de les fabriquer, il en achetait tout ou partie à l'étranger, il ferait un plus gros bénéfice. Il n'hésita pas ; ainsi fut franchie la troisième étape.
Donc l'État s'est exclusivement approprié une industrie découverte et exercée par nos nationaux, qui faisait vivre ou enrichissait des milliers de citoyens français ; et après avoir, avec un médiocre succès, essayé de la pratiquer, il l'a passée, non aux producteurs français de qui il la tenait, mais à l'étranger. Vingt ans ont suffi pour cette translation.
Et ce n'est pas tout. Aujourd'hui que nous sommes en guerre avec l'Allemagne, on devrait s'inquiéter de savoir quelle est ia nationalité réelle des firmes d'apparence suédoise, qui approvi-
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sionnent en ce moment une partie des consommateurs français. En tout cas, je puis affirmer à la régie, qui certainement l'ignore, que le phosphore amorphe qui entre dans ces allumettes provient de la firme Grisheim Electron de Francfort-sur-le- Mein. Que doit penser, dans sa tombe, le regretté François Goignet, du sort de son invention !
Voici maintenant une preuve toute actuelle que, si les Américains ont de l'admiration pour le peuple français, son administration n'y participe pas. Il s'agit d'une adresse remise récemment au Sénat par la Chambre de Commerce américaine de Paris, qui vise, principalement, les retards désastreux au débarquement des navires dans nos ports. Un des passages se lit ainsi :
« Ce qui frappe particulièrement les Américains au point de vue des transports en France, c'est l'insuffisance de l'outillage des ports français et le manque de liaison et de collaboration entre les transports maritimes et terrestres. Si l'on compare l'outillage des ports français avec l'outillage actuel des ports européens, tels que Anvers, Liverpool, Manchester, ou celui des ports américains, on se rend facilement compte des charges onéreuses dues à la lenteur du transbordement et, notamment, à la manipulation entre le déchargement des navires et le chargement de wagons.
Et la constatation se termine par cette phrase dont l'ironie n'échappera à personne :
« La question de l'outillage des ports a été si souvent discutée et étudiée en France qu'il semblerait inutile d'y insister. »
Il appartient sans doute aux rares Français que leur genre de vie met en contact avec les pays étrangers, de répéter au quai d'Orsay que le rendement de son personnel, au point de vue des intérêts français, est absolument défectueux. L'occasion m'a été donnée de connaître des centaines de nos consuls. Si je fais abstraction de ceux qui se considèrent uniquement, en leur résidence, comme de petits ambassadeurs et de grands diplomates, ou de ceux qui, aux premiers renseignements qu'on leur demande sur le pays, se mettent à causer de leur carrière, je me plais à rendre hommage à la courtoisie et à la bonne volonté du plus grand nombre ; mais tout leur mérite échoue devant leur instabilité. A peine commencent-ils à connaître une place qu'on les expédie dans une autre et souvent aux antipodes de la première.
L'urgence est d'autant plus grande de peser sur cet abus, qu'il n'a pas pris fin ; ainsi, le consul général do France à New- York, à qui d'ailleurs son bon sens, son intelligence et son amabilité ont gagné toutes les sympathies, était depuis longtemps, lorsque la Turquie est entrée dans la lutte, consul général de France à Jérusalem. Paraissait-il indiqué de placer au poste le plus important du monde en ce moment, vu les gigantesques affaires
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que nous traitons avec les États-Unis, un homme de mérite sans doute, mais dont les connaissances professionnelles étaient exclusivement concentrées sur la Palestine?
J'ai entendu affirmer par tous nos représentants consulaires qu'ils envoient fréquemment des rapports ; qu'il me soit permis de demander à leur ministre dans quel tabernacle sacré ils les enfouit, en lui signalant du même coup qu'aux États-Unis ces documents sont imprimés au fur et à mesure de leur arrivée, annoncés dans des publications et adressés gratuitement par fascicules isolés à quiconque en fait la demande.
Et pendant que j'en ai avec notre ministère des affaires étrangères, je n'hésite pas à le tenir pour responsable d'une maladresse ancienne qui n'a pas manqué de lourdeur.
Depuis nombre d'années, les Allemands se complaisaient à répéter que nous étions un peuple fini. Dans leurs journaux, leurs revues, leurs conversations, ils disaient :
« La France a été une très grande nation, mais son heure est passée. Depuis cinquante ans, elle ne produit plus rien d'intéressant. Voyez ses villes, son Paris dont elle est si fière, elle ne peut y montrer que des œuvres du passé ! Pendant que toutes les capitales se sont embellies, Paris est resté ce qu'il était. Les services publics sont d'une infériorité déshonorante. Tout y est en retard. La ville
entreprend-elle des travaux? Leur lenteur devient bientôt proverbiale. Elle se vante de son métropolitain ; il ne sert, cependant, qu'à circuler en rond dans l'intérieur de la cité, sans la dégorger. Ses habitants vivent au travers d'un encombrement tel que toute hygiène y est abolie. Ses productions artistiques elles-mêmes sont en pleine décadence! Elle n'a plus d'architecture. Lorsque ses architectes construisent un édifice, ils se contentent de copier leurs devanciers ; ils font du Renaissance, du Louis XIV, du Louis XVI, toujours de l'étriqué, jamais de l'inédit. Il semble que toute initiative hardie se soit retirée de ce pays. Nous, du moins, Allemands, nous faisons acte de vitalité en tout. Nous cherchons de la nouveauté dans l'art comme dans la science ; chacune de nos œuvres marque un progrès, un effort puissant vers le plus grandiose et le plus beau. C'est nous qui sommes aujourd'hui la Grande Nation. »
Telle était la thèse allemande. Elle était fausse, vraie ou exagérée ; mais enfm c'était une thèse ; nous ne pouvions pas l'ignorer et il nous importait de la réfuter.
Or, en l'année 1911, les Saxons organisèrent à Dresde une exposition d'hygiène qui fut une manifestation de la culture scientifique allemande, telle qu'on n'en avait jamais vu de comparable. Dix millions d'Allemands et plusieurs millions d'étrangers y défilèrent. Notre ministère avait décidé, tardivement comme toujours, d'y participer. La
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France eut son pavillon, mais ma stupéfaction fut amère quand je reconnus dans cet édifice de cartonpierre la copie exacte du Petit-Trianon. Il n'y manquait pas une moulure, nos architectes officiels avaient pris à tâche de justifier la thèse allemande. Oh I combien ce ministère avait souci de notre réputation au dehors !
Nos soldats ont assez glorieusement rétabli cette réputation dans le monde pour que nous puissions impunément dire aujourd'hui ces choses. Nous n'admirerons jamais trop, et l'étranger admire autant que nous, l'entrain spontané avec lequel les Français, rejetant du pied les sopliismes antipatriotiques dont on les bernait, se sont précipités à la frontière comme aux plus beaux jours de notre histoire. La décadence a été enrayée dont ces sophismes étaient le plus inquiétant symptôme. N'oublions pas cette vérité que la verdeur du sentiment patriotique chez un peuple est proportionnelle à la puissance de ce peuple. Quand cette puissance diminue, le patriotisme décline ; si elle augmente, il se relève avec elle. L'Allemagne nous en donne une preuve saisissante puisque ses nationaux établis à l'étranger se flattent aujourd'hu d'être toujours Allemands, alors que, dans le passé encore proche où l'Allemagne n'était rien, un Teuton expatrié conservait à peine le souvenir de son pays natal.
Mais l'histoire nous en offre bien d'autres
exemples. Tant que l'Empire romain fut puissant, même les barbares qui devaient plus tard le renverser s'enorgueillissaient de se dire citoyens romains. Bien plus près de nous, si nos historiens officiels avaient été moins systématiquement hostiles à tout ce qui touche l'épopée impériale, ils auraient pu facilement démontrer, avec docaments à l'appui, que, au commencement du siècle dernier, les populations des bords du Rhin tiraient orgueil d'appartenir à la grande nation.
Ce n'est pas trop préjuger du verdict de l'histoire que de déclarer, dès aujourd'hui, qu'en cette terrible épreuve, le peuple français aura ti-ré son salut de lui-même bien plutôt que de son gouvernement. Déjà cette constatation a fait le tour du monde.
Je ne puis oublier ce que me disait à Boston, le 20 décembre dernier, un Américain qui réside souvent à Paris :
« Je ne comprends rien à certaines attitudes de votre gouvernement, notamment à sa mansuétude envers l'alcoolisme que nous considérons ici comme un fléau avec lequel on ne transige pas.
« Vous savez que beaucoup de nos États ont radicalement interdit les boissons alcooliques. Chaque fois que nous avons un travail difficile à exécuter, une lutte sévère à poursuivre, la sobriété nous est un auxihaire indispensable. Nous nous l'imposons à nous comme à nos collaborateurs, car il importe alors d'avoir l'esprit clair et le corps
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d'aplomb. Vous négligez de considérer cette nécessité et vous vous condamnez ainsi à une infériorité volontaire. On croirait que, sur ce point, votre gouvernement ait partie liée avec vos ennemis ; il est contraire au bon sens d'appeler la victoire sans employer tous les moyens capables de l'obtenir. »
Si graves qu'elles soient, je vous invite à propager largement ces paroles, et lorsqu'elles auront porté, vous assisterez à ce spectacle pénible, mais curieux, que tel journal ouvrira ses colonnes à un rédacteur de circonstance qui, chaque fois que l'alcool est un peu trop vivement attaqué, brandit le mandat dont il est investi pour le défendre ; et le même journal, dans la crainte d'un boycottage nullement imaginaire, donnera une hospitalité bienveillante à sa prose insidieuse et funeste.
Croyez bien que je ne me fais d'ailleurs aucune illusion. Le Parlement — • avec son mode de recrutement actuel — ne se dressera pas contre les défenseurs du poison ; il en coûterait trop aux audacieux. Constatons seulement avec tristesse que ce n'est pas l'Allemand, mais l'alcool qui réglera un jour les destinées de notre pays.
En doutez-vous? Alors, écoutez ce que m'écrivait l'été dernier un homme dont la clairvoyance est désormais historique : « Je vous remercie des paroles que vous avez prononcées contre l'alcool ; c'est un ennemi plus terrible peut-être et plus difficile à vaincre que l'Allemagne. »
Le Parlement a-t-il mieux combattu cet autre fléau mortel, la décroissance de la natalité? Il ne paraît pas s'être particulièrement appesanti sur cette question qui n'entre pas dans le cycle ordinaire de ses préoccupations ; il la considérait plutôt comme une tablature importune. Si jamais pourtant il regardait d'un œil moins indifîérent, il pourrait peut-être s'approprier un remède qui n'est sans doute pas d'un idéalisme très élevé, mais qui, du moins, serait efficace. Ne suffirait-il pas de légiférer après la guerre, lorsque, comme nous l'espérons, les armées permanentes seront réduites au minimum, que tout jeune homme arrivant, à l'âge de la conscription, à la tête au moins de deux frères ou sœurs vivants, serait exempt de service militaire? Vous verriez alors la plupart des ménages s'efforcer de procréer trois rejetons, et même quatre pour plus de sûreté. Et le mal serait conjuré.
Bien d'autres maux intérieurs ont menacé et menacent encore la France. Est-ce à dire que nos hommes politiques ne les voyaient pas? Ce serait calomnier même les moins intelligents. Ils les voyaient, seulement ils en détournaient les yeux. Il est peut-être humain, mais certainement immoral, d'esquiver ce qu'on sait être son devoir en souhaitant que les autres l'accomplissent. Combien de fois les députés ont-ils voté des lois qu'ils savaient mauvaises, avec l'espoir qu'une autre
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assemblée les rejetterait ! Au fronton de l'édifice, théâtre de tant de défaillances, il faudrait inscrire la devise latine : Bona i>ideo^ pejora sequor.
Ces palinodies et ces perversités n'allaient pas sans accidents révélateurs, sans scandales. Alors le public révolté s'agitait. Le cas était prévu. Quelqu'un de la troupe surgissait pour prononcer un discours vengeur. En avons-nous assez entendu de discours vengeurs depuis un quart de siècle ! Aux accents émus d'un parlementaire indigné, les animosités se dissipaient et les consciences étaient soulagées d'un lourd fardeau. Justice enfin allait être faite !
Mais ceux qui de la cour ont un plus long usage savaient qu'il ne s'agissait là que d'une coalition de couloirs, d'un assaut au cabinet. Sous le parlementaire indigné se cachait un habile coureur de portefeuille dont la harangue se pouvait symboliser sous les emblèmes d'un panache pour rallier les assaillants et d'un paravent destiné à masquer la manœuvre au public. Et lui, parodiant Louis XII, estimait que ce n'était pas au ministre à supprimer les abus stigmatisés par le député. Rien n'était changé en France, il y avait seulement un ministère de plus.
Écartons les yeux de ces comédies malsaines dont notre devoir sera d'empêcher le retour et regardons plutôt ailleurs comment, une fois commises, les fautes se réparent.
Nous sommes au Maroc en 1907. A la suite du massacre de quelques Européens dans la ville arabe alors assez inconnue de Casablanca, nous y débarquons une petite armée. Ce n'est pas un coup de tête, ce n'est pas un geste inopiné, c'est une occasion que nous sadsissons, après l'avoir guettée depuis dix ans, de nous implanter au Maroc.
Qu'eût fait pendant ces dix ans d'attente un gouvernement prévoyant et sagace? Il eût soigneusement fait étudier par ses consuls, par ses explorateurs, par ses nationaux, les meilleures conditions d'une installation future ; recherche d'autant plus facile que nous circulions librement sur la côte et assez aisément dans l'intérieur.
L'âme de toute colonie étant le port principal qui la dessert, il fallait chercher son meilleur emplacement, celui qui offrirait l'accès maritime le moins inhospitalier, un climat salubre, de l'eau potable, la fertilité des alentours et la fécondité de l'hinterland plus étendu que le port devrait vivifier. En pesant judicieusement à sa valeur chacune de ces conditions, on serait arrivé à déterminer, pour ainsi dire automatiquement, le point de la côte le plus avantageux pour un port définitif. J'ai tenu dans les mains la preuve que cette étude, l'Allemagne l'avait faite.
Et je vais vous donner la preuve que notre administration n'avait rien étudié du tout.
Derrière nos troupes débarquaient cette foule de mercantis et de coureurs d'aventures qui suivent
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les armées ; ils installaient leurs déballages qui seront, le lendemain, des boutiques ; ils ouvraient des cantines, bientôt appelées restaurants, des guinguettes décorées du nom de cafés, puis des lieux de plaisir, de plaisirs faciles surtout. Casablanca avait trouvé ses Romulus.
De plus hardis ou de plus avisés sortent de la ville arabe, voient des terrains qui s'offrent, et se rendent propriétaires de beaucoup d'hectares pour très peu de douros.
Dès lors, on commence à battre vers la France le rappel des capitaux. L'argent afflue ; et l'on voit en même temps se multiplier les arrivages de gens, les uns farcis de billets de banque, les autres assoiffés d'espérances et de convoitises. Des sociétés se constituent, des baraques s'élèvent, des lotissements incohérents s'établissent sur le papier. Le sort en est jeté : Casablanca sera le grand port du Maroc.
Et quand le mouvement est irrémédiablement lancé, sans que l'administration ait donné même une indication, tout le monde s'aperçoit qu'on a choisi le coin de la côte où l'établissement d'un port sera le plus difficile et le plus coûteux, que les alentours, formés de rochers à fleur du sol, sont impitoyablement arides, et pas d'eau potable à 15 kilomètres à la ronde, si bien qu'au début, la typhoïde, la variole, le typhus et la peste tuèrent plus de Français que toutes les méhallas marocaines.
Quant à l'afflux croissant de Fimmigration, il ne trouvait aucune organisation pour s'étaler. Les chefs militaires allaient de l'avant, bravement, glorieusement, à travers le bled, sans trop s'inquiéter de l'arrière.
Il n'y avait alors à Casablanca ni municipalité, ni voirie ; la justice consulaire, débordée, laissait s'accumuler les dossiers et les plaintes. La police était d'une mansuétude touchante pour les aventuriers et les malfaiteurs. Le service des travaux publics installé à Tanger (c'est-à-dire hors de la colonie) ignorait Casablanca et le ministre de France se prétendait plus utile à Paris qu'au Maroc.
Tout ce monde appartenait à cette école de fonctionnaires qui estiment que l'existence aux colonies serait sans nuages s'il n'y venait pas parfois des colons.
Ah ! ce furent de beaux jours d'anarchie, je m'en souviens, que cette période de 1910 à 1912, où chacun traçait des rues à sa guise, construisant où il voulait des baraques, des villas ou des assommoirs, orientait sa demeure suivant son caprice et ne connaissait d'autre règle de conduite que les droits qu'il s'arrogeait !
Le résultat fut une agglomération de bâtisses, un enchevêtrement de ruelles qui surpassaient en désordre le traditionnel fouillis des cités arabes.
En face des étrangers de tous pays, si nombreux au Maroc, c'était pour nous une pénible humiliation.
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Je me rappelle encore ce que me disait, en me montrant la nouvelle Casablanca, un colosse, hautain et cassant, qui avait nom Mannesmann : «Vous prétendez coloniser le Maroc, mais regardez donc ce que vous savez faire ! »
Les choses en étaient là quand apparut au Maroc, en avril 1912, l'homme chargé de débrouiller ce chaos.
J'ignore les impressions du général Lyautey quand il tomba au milieu de ce désordre ! Toujours est-il qu'il se dirigea bientôt vers l'impériale et pittoresque Rabat, la ville aux monuments grandioses et aux jardins plantureux, et qu'en dépit des politiciens, il y traça largement le plan d'ensemble d'une capitale digne de ce nom.
Et pendant qu'il conduisait, avec la précision et la rapidité que l'on sait, les opérations militaires qui conquirent et pacifièrent en deux ans la plus grande partie du Maroc coloni sable, il menait de front, grâce à un personnel presque tout entier de son choix, l'organisation civile et économique du pays. Au lieu d'attendre pendant des années l'établissement de routes, il ordonnait d'améliorer les pistes indigènes afin que l'automobile pût y circuler, et bientôt les automobiles circulèrent partout ; il faisait élaborer et promulguer un code de justice, établissait un régime pour les ports, assainissait les douanes, faisait construire des docks, des entrepôts, des casernes, des hôpitaux, des écoles. Tout s'éleva comme par enchantement,
malgré les rugissements sourds ou aigus du monstre germanique.
Mais il n'oublia pas Casablanca, son cauchemar; il comprenait qu'une masse d'intérêts respectables étaient engagés dans cette ville manquée, et que son devoir était non de la déplacer, mais de réparer les erreurs du passé !
En face d'un problème aussi ardu, avec celte décision et ce culte de la compétence qui sont les deux caractères de son talent supérieur, il fit appel à un professionnel de premier ordre, M. l'architecte français Prost, déjà célèbre pour avoir remporté le premier prix du concours international pour l'extension de la ville d'Anvers qui sera con œuvre, et s'assura ses services pour refaire Casablanca. Enfm il résolut d'organiser en pleine guerre, dans cette ville, une exposition qui fut un merveilleux bijou et un incontestable succès politique et colonial. Mais laissons la parole au résident général sur le but de cette audacieuse entreprise :
« Il ne s'agit pas de la vaine et paradoxale satisfaction d'opposer une exposition pacifique aux œuvres de guerre, ni de donner un cadre à des réjouissances dont l'idée ne saurait venir à personne en ces temps tragiques où tant de deuils étreignent les cœurs ; non, ce que nous avons voulu faire ici, c'est un « geste de guerre », parce qu'il nous est apparu que cette guerre sans précédent se livrait sur tous les terrains et qu'elle
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employait toutes les armes ; nous avons compris que c'était dans toutes les manifestations de l'activité germanique qu'il fallait combattre nos ennemis sans perdre un instant, sans répit. Disons-le bien hautement, ce que nous présentons aujourd'hui, c'est une « exposition de combat «.
C'en est assez pour dépeindre l'intelligente sollicitude et l'activité de ce chef ; cette activité féconde, soutenue, infernale, qui excelle à tirer des hommes et des choses le rendement maximum et qui met sur les dents ceux qu'il associe à ses travaux, tout en se faisant adorer d'eux.
Nul d'entre vous ne me reprochera de m'être trop étendu sur notre action au Maroc, car elle aussi honore grandement la Patrie, et puis il le fallait pour établir un contraste vivant entre une colonie si fièrement gouvernée et une métropole où tout se dissolvait dans Timpuissance.
Lorsque, le 3 novembre dernier, à la clôture de l'Exposition de Casablanca, le résident général réunit en un immense banquet les exposants, les membres du jury, les principaux colons et les fonctionnaires du Maroc, des toasts enthousiastes lui furent portés ; le général Lyautey parla le dernier et, après avoir rappelé les étapes parcourues, il termina ainsi :
« Je ne mérite pas tous vos éloges. Ce qui a été accomph depuis trois ans au Maroc, grâce à votre dévoué concours, montre simplement ce que savent faire les Français quand ils sont dirigés par
un chef unique, ardent à servir son pays, résolu à exécuter un plan mûrement étudié et nettement défini, et quand on veut bien ne pas le troubler dans son exécution ou l'appeler inopinément à d'autres besognes avant qu'il n'ait accompli toute la tâche qu'il s'est proposé. »
Saluons ce grand Français, parce qu'avant qu'il ne les prononçât, ses actes avaient justifié ces mémorables paroles. Mais Lyautey était trop modeste, car pour exécuter l'œuvre qu'il a menée à bien, il fallait encore avoir quelque chose là. Et je me sens envahi d'une invincible confiance quand je me rappelle ce qu'il m'a répété bien souvent : « Si j'ai pu réussir, c'est que j'ai eu le bonheur de rencontrer dans ma carrière un chef, un maître, un professeur d'organisation qui m'a tout appris : il se nomme Galliéni. »
Les paroles de Lyautey me serviront de conclusion ; j'en ajouterai une autre que vous ne trouveriez pas dans les discours vengeurs dont vous avez été saturés.
Im aginez debout à une tribune un homme qui parle : autour de lui une assistance bienveillante, distinguée, instruite. Il développe des idées qui sont chères à la plupart de ceux qui l'écoutent ; il ne fait aucune personnalité ; il n'attaque ni ne défend aucun parti, mais il dénonce, non sans véhémence, des défaillances, des erreurs et des fautes qu'aucune sanction réparatrice n'a jamais atteintes; il
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rappelle que la patrie a failli en périr et qu'elle sombrera demain dans la déchéance et la ruine si l'avenir est la répétition du passé. Enfin il rassemble toutes les forces de son être pour conjurer ses auditeurs de s'occuper eux-mêmes du salut de leur pays, de leur propre salut. L'assemblée est convaincue et se montre frémissante d'agir.
Imaginez maintenant qu'au lieu de se dresser pour une action résolue et disciplinée, chacun, la séance levée, rentre tranquillement à la maison : la déchéance et la ruine iront les y saisir sans défense.
Telle est aujourd'hui, la situation ; vous savez que votre honneur, votre fortune, l'existence même du pays sont en jeu ; vous savez que le sacrifice de vos enfants ne fera que retarder la chute et vous savez aussi que, pour écarter la France et vous-mêmes du gouffre que vous entrevoyez aussi bien que moi, vous ne devez compter que sur votre propre action. Industriels et commerçants de France, préférerez-vous rentrer à la maison?