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LES MESURES ÉCONOMIQUES. — LE PRIX DE LA VIE

Appelé devant le groupe sénatorial des intérêts économiques M. le comte dAunay, sénateur, président de la commission, me demanda quelles sont, à mon avis, les mesures les plus propres à sauvegarder, soit actuellement, soit plus tard, les intérêts français à l'étranger.

— Deux questions capitales, lui ai-je répondu, appellent en ce moment une solution urgente : la réforme de la société de surveillance suisse (la S. S. S.) et la cherté des frets, qui se lie à l'engorgement croissant de nos ports par les marchandises d'importation anglaise et surtout américaine.

La S. S. S., fondée en novembre 1915 (sans que ni la chambre de commerce française à Genève, ni nos correspondants français en Suisse aient été consultés) pour empêcher le ravitaillement de l'Allemagne à l'aide de marchandises importées en Suisse par les alliés, la S. S. S., dis-je, a abouti

d'emblée à un résultat diamétralement opposé à son but.

M. Vars et le commandant Bégis, président et secrétaire de la chambre de commerce française en Suisse ; les présidents de diverses chambres de commerce françaises en France, ont en quelques semaines amassé et apporté à Paris un énorme dossier de plaintes irréfutables. Ayant passé moimême quelques jours en Suisse au commencement de mars, j'en ai recueilli de vibrants échos. Je les ai d'ailleurs transmis à notre ministère des affaires étrangères et à la commission sénatoriale présidée par M. Couyba.

Des détails que j'ai donnés je veux rappeler un seul fait qui résume tous les résultats.

Un négociant suisse veut acheter en France des vêtements de cotonnade (article qui figure dans l'interminable liste des objets soumis au contrôle de la S. S. S.) ; il doit déclarer sa commande au syndicat helvétique des marchands de confections, qui se compose de Suisses, de Français, d'Anglais... d^ Autrichiens et d' Allemands I Ces derniers, ainsi prévenus, avisent d'urgence les confectionneurs d'au delà au Rhin de la commande sollicitée par le commerçant suisse. Le temps d'un aller et retour de correspondances, et un commis-voyageur allemand se présente chez l'acheteur avec les articles désirés ou l'assurance qu'ils lui seront remis dans la huitaine. Par contre, tous les témoignages s'accordent à déclarer qu'avec les formalités de la

S. S. S., de la douane, la pénurie de wagons, etc., le même négociant devra se morfondre pendant deux ou trois mois avant de recevoir sa commande de France. C'est la mort sans phrase du commerce français en Suisse.

M. Vars est venu à Paris, fm février, porteur d'un contre-projet judicieusement étudié. Qu'en a-t-on fait?

La seconde question, plus grave peut-être, mais surtout plus insoluble, comprend la cherté des frets et l'engorgement des ports.

La cherté des frets provient simultanément des réquisitions — il faudrait voir si elles n'ont pas été exagérées — des navires de commerce pour le transport des troupes, des munitions et des approvisionnements militaires, de l'immobiHsation de la flotte commerciale allemande, des vides causés dans toutes les marines par la piraterie des sousmarins allemands, par l'augmentation formidable du tonnage transatlantique, et enfin par la lenteur déplorable du déchargement dans nos ports.

— Croyez-vous, demande le président, que cette situation ira en s' aggravant ou en s'atténuant par la suite?

— En ce moment, elle va s'aggravant d^ jour en jour ; il en sera ainsi jusqu'à la fin de la guerre, parce que les ports sont de plus en plus engorgés, leur débit étant réguhèrement inférieur aux arrivages ; l'immobihsation des navires transporteurs

est de plus en plus prolongée et leur capacité de transport diminuée d'autant. En temps normal, un cargo mettait six semaines pour un voyage, aller et retour, de New- York au Havre ; il lui faut aujourd'hui plus de trois mois, à cause des retards au déchargement qui, depuis le commencement de la guerre, nous ont déjà coûté plus d'un milliard, en dehors de la répercussion plus sévère encore que ces retards ont sur la hausse des frets.

En voici quatre exemples pris au hasard, mais officiels : un cargo arrivé en rade du Havre, le 28 février, n'a pu atterrir à quai que le 8 mars, le 18 mars son déchargement n'était pas achevé ; un autre arrivé en rade le 13 février, accoste le 26 février, déchargement non terminé le 18 mars ; un troisième, en rade le 9 février, accoste à quai le l^r mars (20 jours après !), déchargement non terminé ; un quatrième, en rade le 7 février, à quai le 24, n'est pas encore déchargé.

Sans doute, la fm de la guerre verra également la fm des réquisitions militaires ; mais dans les prévisions que j'ai lues sur l'avenir du fret mondial, je n'ai pas vu figurer un élément qui accaparera beaucoup plus de navires encore que ces réquisitions : je veux parler du ravitaillement des Empires du Centre qui pendant deux années auront vécu dans la privation et le dénuement des denrées qu'ils avaient l'habitude d'importer. H y aura là un afflux immédiat de marchandises,

analogue à celui de l'eau dans un bassin vide dont on ouvre brusquement l'écluse.

— Sans doute ; mais ces Empires auront-ils une capacité d'achat leur permettant cet afflux de marchandises exotiques?

— ■ A cet égard, vous n'ignorez pas, messieurs, que les grandes sociétés financières et industrielles allemandes ont, avec une persévérance diabohque, fait d'énormes achats de produits, américains notamment, hvrables après la guerre, de cuivre, entre autres; on dit qu'elles ont acheté de même, à terme, quantité d'autres denrées, je l'ignore, mais quant au cuivre, j'en suis sûr, et cela pour des centaines de milHons de dollars, et comme le cuivre a plus que doublé de valeur depuis et qu'il ne baissera pas, les Allemands auront, grâce à cette seule spéculation, une très grande puissance d'achat.

— • Et quels seraient, selon vous, les remèdes à l'engorgement des ports?

— ■ Il faudrait d'abord mieux utihser notre matériel de chemins de fer, insuffisant sans doute au débarquement, mais qui l'est surtout par les mêmes motifs qui diminuent la capacité de transport des navires. Les wagons sont inconsidérément retenus ici et là par des stationnements intempestifs ou des retards injustifiables au déchargement. J'ai reçuà cet égard une multitude delettres fort bien documentées que je pourrais vous hre.

Puis il faudrait exécuter sur l'heure dans nos ports, au Havre surtout, des travaux et des bas-

sins de fortune, dont, après avis de la chambre de commerce, et les sociétés de navigation, j'ai indiqué naguère, dans VEcho de Paris, les principaux éléments.

— Mais les Travaux publics s'y refusent absolument.

— • Permettez-moi de vous dire, messieurs les sénateurs, que sur ce point vous vivez sur un contre-sens. Dans un pays bien ordonné, le service des Travaux publics doit être un agent d'exécution et non un dictateur de résolutions à prendre. Sa compétence au point de vue technique est magistrale, mais, au point de vue économique, elle appartient à d'autres. Ce sont les chambres de commerce, les chambres consultatives, les municipalités, les corps élus, le commerce, l'industrie qui doivent décider quelles entreprises sont à exécuter et dans quel délai; les Travaux publics n'ont qu'à s'y conformer.

Lorsque Napoléon projetait tels ou tels travaux, le conseil d'État était chargé d'en étudier, après enquête sur les lieux, l'opportunité et les données générales, puis l'empereur mandait le comte Mole, directeur général du service des Travaux publics, qu'il avait créé, et lui disait : « Voici l'entreprise que j'entends réaliser ; vous m'en ferez aussitôt les plans et me direz quelle somme et quelle durée d'exécution y sont nécessaires ». Et chacun savait que les délais ne devaient point être dépassés. C'était la méthode rationnelle.

— Comment les lenteurs des débarquements pourraient-elles être abrégées?

— Ces lenteurs sont dues avant tout à l'insuffisance de l'outillage mécanique. Comme on ne peut improviser sur l'heure un tel outillage, il faut le remplacer par les manœuvres à bras d'hommes, avoir le plus grand nombre d'hommes possible, en ayant recours à de nombreux prisonniers allemands, qui seront plus utiles là que partout ailleurs, et obtenir de ces travailleurs le maximum de rendement.

Malheureusement, pour ce qui est des déchargeurs indigènes, l'alcoolisme invétéré des côtes normandes est un obstacle insurmontable à tout travail régulier. J'ai à cet égard un certain nombre de lettres dont le contenu est décourageant. En voici entre autres une qui émane d'un vieux capitaine au long cours du port du Havre ; il y est dit :

(( L'énervante lenteur que vous avez constatée vient surtout du peu de rendement de nos dockers, en face des gros salaires dont ils sont gratifiés, et il n'en saurait être autrement quand, dès la prise du travail, à sept heures et demie, la plus grande partie est en état d'ivresse, et quand, après neuf heures, ils ont absorbé la couronne (mixture alcoolique que le bistro fabrique derrière son comptoir), ils ne respectent plus personne, sont insolents et méchants, à tel point qu'ils n'acceptent aucune observation, que les officiers du port et le personnel des ponts sont menacés, insultés et parfois

frappés. Comment voulez-vous que dès lors le travail ne soit pas lent? »

« Le mal est tangible, indiscutable. Le remède : supprimer radicalement ralcool pendant la durée des hostilités. »

Voulez-vous, messieurs les sénateurs, 10, 20, 30 lettres analogues? Les voici.

Tous les sénateurs présents approuvèrent hautement ces lettres, et plusieurs déclarèrent qu'il fallait supprimer l'alcool ; mais aussitôt l'un d'eux s'écria qu'il fallait aussi respecter les bouilleurs de cru.

Dès lors, une discussion aigre-douce s'engagea ; de nombreuses minutes y furent perdues, et finalement quelqu'un la clôtura par ces mots découragés : « Nous ne pouvons décidément rien contre l'alcool ! »

Muet pendant cet incident, je ne pus m'empêcher de poser à la fm cette question :

— ■ Mais alors, messieurs les sénateurs, si vous ne pouvez prendre en France une mesure indispensable au salut du pays et qui a été réahsée en Angleterre, en Allemagne, en Russie et même aux États-Unis, qui ne sont pas en guerre, que devonsnous en conclure?

Quelques instants après, je me retirais, déconcerté d'avoir vu là des hommes investis du droit de contrôler le Pouvoir, dont la bonne volonté est manifeste, et qui se déclarent impuissants, grâce à leurs propres divisions, à accomplir les gestes qui

nous sauveraient des méfaits de la bureaucratie et du fléau de l'alcoolisme.

Le Sénat a discuté récemment un des problèmes les plus ardus qui puissent être soumis à une assemblée délibérante : la taxation des denrées nécessaires à la vie.

Question troublante à l'heure actuelle et d'où dépend peut-être l'existence d'un grand nombre de nos compatriotes.

Je ne sais si la plupart de ceux qui ont pris part à la discussion en ont compris la véritable portée. En tout cas, il ne semble pas que la presse l'ait saisie, car l'affaire Garfunkel continue à y tenir beaucoup plus de place que les comptes rendus des séances sénatoriales, présentés généralement sans commentaire, comme un fait-divers quelconque.

Producteurs et consommateurs ont cependant intérêt à savoir où la législation projetée peut les conduire.

Analysons la situation économique de l'Europe.

Notre continent contient approximativement 400 millions d'êtres humains, dont la moitié de chaque sexe. Sur les 200 millions d'hommes, si l'on déduit les enfants, les vieillards et les oisifs, il ne reste guère plus de 100 millions de travailleurs effectifs. Ce sont eux qui entretiennent normalement l'existence matérielle de la société. Je ne

méconnais pas, sans doute, le travail féminin, mais il n'entre que pour une faible part dans le total.

Or, sur les 100 millions, un tiers au moins sont mobilisés comme soldats, et combien sont morts ou mutilés !

Des deux tiers qui restent, certainement plus de la moitié travaillent directement ou indirectement à fabriquer pour le premier tiers des instruments de combat.

Trente millions d'hommes à peine — et non des plus agissants on en conviendra — sont donc seuls disponibles pour produire tout ce qui est nécessaire à la consommation du continent entier. Et cette situation se maintient depuis bientôt deux années.

Aussi, à chaque mois qui s'écoule, la liste s'allonge-t-elle des objets qui nous font défaut. Récoltes déficitaires, pénurie de matières premières, arrêt de multiples fabrications, manque d'instruments de travail, destruction de navires chargés de denrées, tel est l'effrayant spectacle dont nous n'avons encore vu que les premières scènes.

D'ailleurs, l'histoire nous a toujours montré qu'aux grandes guerres ont succédé les grandes disettes. Que sera-ce après cette lutte titanesque à laquelle la mémoire de l'humanité ne retrouve aucun précédent ?

Les Allemands l'ont entrevu, puisque leur prévoyance les a conduits à acheter des marchandises dans le monde entier, livrables après la guerre,

sans compter celles que leurs manufactures encore intactes fabriquent en ce moment avec toute l'énergie qui leur reste.

Et nous assisterions, si les Alliés n'y mettaient pas le holà, à ce phénomène extravagant que les Allemands pourraient bien être, la paix signée, les seuls en Europe à ne manquer de rien.

C'est en présence de telles perspectives que les assemblées législatives espèrent parer à l'inévitable mal par la taxation de la plupart des denrées. Nos représentants en ont-ils sérieusement calculé toutes les répercussions?

Quand je constate, dans VOfficiel, que certains sénateurs ont proposé de taxer arbitrairement d'un prix maximum toutes sortes de denrées dont ils ne connaissaient même pas la liste^ on doit s'étonner qu'ils n'aient pas redouté d'en tarir aussi la production.

Quand j'entends un ministre déclarer qu'il laissera, non plus aux maires, mais aux préfets, le soin de décider si telles denrées seront ou ne seront pas taxées dans leurs départements respectifs, je me demande avec stupeur sur quelle doctrine inconnue ces fonctionnaires étaieront leurs arrêtés Je sens bien qu'ils auront une autorité accrue, mais je crains bien que leurs départements ne voient leurs productions diminuées.

M. Malvy a affirmé avec énergie que les populations rurales elles-mêmes réclament la taxation. Ainsi les paysans prient leur préfet de les em-

pêcher de succomber à la tentation de vendre trop cher leurs avoines ou leurs pommes de terre. On ne sait plus ce qu'on i^oit.

M. Malvy a répété encore qu'en son âme et conscience il n'a qu'un but en proposant la taxation : arracher le consommateur aux griffes des intermédiaires ; conséquemment, il faut taxer le producteur. Il cite à l'appui de sa thèse des lots de pommes de terre qui, vendues 14 francs les 100 kilos par le cultivateur, sont revenues à 25 fr. au public. Mais alors, si de pareils faits sont assez faciles à connaître pour qu'un ministre en fasse état devant le Parlement, pourquoi ne pas taxer les intermédiaires?

Mais, trêve de paradoxes. Disons franchement sans crainte, hélas ! que l'avenir ne nous démente, qu'en dépit des lois de circonstance, en dépit des préfets, en dépit des taxes, les denrées — ou les substances^ comme on dit maintenant au Sénat — continueront à monter, parce que rien ne prévaut contre la rareté croissante d'un produit ; et je crois avoir suffisamment démontré au début de cet article que cette rareté est inéluctable.

Et qu'on n'espère point que le Nouveau-Monde puisse désormais nous approvisionner dans des conditions avantageuses ; la hausse des frets, les énormes commandes que nous lui avons faites, et les achats en livrable après guerre effectués par les Empires du Centre s'y opposent absolument.

J'ai reçu maintes correspondances récentes des

États-Unis, qui déclarent que la cherté de toutes choses s'accroît de jour en jour, et que tout fait prévoir que cette situation n'est pas près de s'amender.

Il n'y a, en dehors du rationnement, dont personne ne voudrait, qu'un moyen — et je regrette de dire qu'il est contraire aux mesures proposées au Parlement — il n'y a qu'un moyen de pallier dans une certaine mesure le fléau de la disette, j'allais presque écrire de la famine, c'est de provoquer par tous les encouragements imaginables l'accroissement immédiat de la production nationale.

Ah ! je sais bien que la façon dont on s'y est pris au début de cette interminable guerre ne tend point à réaliser ce programme. Ainsi aux femmes de mobilisés qui travaillent on supprime leur allocation ; eh bien ! si j'étais ministre des finances, à ces femmes, je donnerais une allocation double, et je serai sûr de faire ainsi une opération profitable au pays, vu que, par le temps qui court, le produit d'une journée féminine rapporte au pays infiniment plus de 1 fr. 25.

Il faudrait donner aux innombrables mobilisés, employés à des besognes superflues à l'arrière, de multiples et longues permissions pour aller travailler leurs champs, non pas quand la neige couvre leur patelin, mais quand le moment est propice pour labourer, semer et récolter, etc., etc.

Toutes ces mesures demandent de la réflexion, de

l'à-propos et de la volonté. Mais tout le monde pensera que le moment est suffisamment critique pour éliminer l'imprévoyante routine et le j'menfichisme insouciant.

On lit dans les lettres que Napoléon adressait à son frère Jérôme, roi de Westphalie, cette phrase, digne de la méditation de tous les conducteurs d'hommes :

CELUI QUI DONNE UN ORDRE SANS EN AVOIR MESURÉ LES CONSÉQUENCES N'EST PAS DIGNE DE COMMANDER.

Jamais ne fut posé en termes d'une aussi saisissante concision le double principe de la compétence et de la responsabilité.

Que ne l'affiche-t-on dans tous les locaux où s'asseoient les détenteurs de l'autorité î

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