‹ Notre avenu politiqueChapitre 9 sur 13 · première partie de ce travail que nous tâcherons de · texte numérisé non relu

première partie de ce travail que nous tâcherons de

faire aussi brève que possible. Dans la seconde, nous

établirons que cette vie intellectuelle doit être fran-

çaise, canadienne et catholique.

Une première condition pour qu’un peuple puisse aspirer à l’autonomie et espérer ensuite en retirer quelque profit, c’est que conscient de sa personnalité propre, il se soit mis en mesure d’en assurer la survivance. C’est une vérité que les articles déjà parus de la présente enquête ont bien mis en lumière. Et j'ajoute que, pour un peuple sorti de l'enfance, la création d’une vie intellectuelle qui lui soit propre, est l'un des moyens les plus efficaces de préserver cette personnalité de toute altération.

Ce sont les idées qui agissent le plus profondément sur l'âme et la vie d’un peuple. flaborées sous l'influence de la pensée religieuse ou philosophique, répandues dans toutes les classes de la société par le livre ou le théâtre, elles s’infiltrent rapidement dans l'organisme social, pénètrent les institutions, inspirent les moeurs et peuvent finir par modifier en grande

partie la mentalité d’une race. Une nation n’est aonc jamais assurée de se survivre tant qu’elle n’a pas mis à la base de sa vie nationale une vie intellectuelle qui lui soit propre.

Il y a deux étapes dans l'existence d’un peuple. Dans la première, il doit vivre, résister à l'absorption, conquérir ses droits politiques, organiser sa vie économique; dans la seconde, c’est pour son âme qu’il’ lutte. Il doit prendre conscience de sa personnalité ct la défendre contre les infiltrations étrangères. Nous avons franchi la première étape; la seconde commence. Jusqu'ici, les idées et les livres n’ont pas eu chez nous une influence profonde. Mais ce qui est vrai pour hier, l’est déjà moins pour aujourd’hui et ne l’est plus du tout pour demain. Nous serons dans cinquante ans ce que les influences intellectuelles que nous aurons subies nous auront faits. C’est sur le terrain intellectuel que la lutte suprême va se livrer; c’est donc là qu’il faut concentrer de plus en plus nos forces.

À quoi nous servirait l'autonomie politique si nous devions continuer à subir indéfiniment le joug intellectuel des autres peuples? A quoi nous servirait d’avoir résisté à l’absorption brutale par la force et le nombre, si nous devions subir cette autre absorption qui se fait par les idées et par les livres? Si donc nous voulons garder notre physionomie propre, il faut nous hâter de nous faire une vie intellectuelle puisée aux sources de notre vie nationale et en harmonie avec elle. Et c’est une première raison de la nécessité de notre préparation intellectuelle.

Il en est une seconde. Elle a été donnée par la direction de l’Action française elle-même dans son article-programme. C’est qu’un peuple ‘“n’advient à la vie indépendante que s’il en a conquis la dignité et la force, que s’il a su créer par son effort persévérant les organes essentiels de sa nouvelle existence”.

Ce qui constitue une nation, c’est sans doute l’unité de sang, de langue, de croyance, de traditions, de souvenirs et d’espérances. Il ne peut y avoir de groupements distincts sans quelques-uns au moins de ces éléments d’attraction. Mais une nation pourrait les réunir tous sans posséder pourtant le droit des nations adultes à une vie propre et autonome. Il lui resterait encore à créer les organes essentiels de sa nouvelle existence et en particulier une élite intellectuelle dont l'influence directrice puisse se faire sentir dans tous les domaines de la vie nationale.

M. Édouard Montpetit écrivait dans l’Action française en 1917: ‘Pour lemoment,il noussemble que tout notre effort doit tendre à créer cefaisceau de compétences: une élite, à qui nous confierons de répandre, par l'exemple et par la parole, les idées sur lesquelles nous nous serons accordés, les idées nécessaires, qui prendront la valeur de vérités banales, ferments de l’action du plus grand nombre. L'expérience a formé chez nous d’habiles praticiens mais nous avons trop peu de spécialistes et trop peu de cultivés.” Revenant sur cette idée, l'an dernier, il écrivait de nouveau: ‘Rien n’est plus appréciable comme une compétence, et dans tous les domaïnes. L'agriculture, l’industrie et le commerce en exigent plus que jamais: et la nation en réclame à son tour.”

Or ces compétences, nous ne les multiplierons qu’en nous mettant en demeure de les former chez nous; qu'en créant le milieu intellectuel favorable à leur éclosion. Personne n’ignore ce que la supériorité dans le domaine le plus humble exige de connaissances étendues et variées. Elle est comme la résultante d'efforts multiples et souvent assez disparates qui exigent la collaboration des esprits. Elle n’est donc possible que là où circule une vie intellectuelle intense. Soyons bien assurés qu'aussi longtemps que le goût d'apprendre ne se sera pas généralisé, n'aura pas fait surgir des travailleurs consciencieux dans toutes les branches du savoir humain, les compétences resteront chez nous une chose d’exception et, en grande partie au moins, une chose d'importation. “Pour persévérer et survivre,” c’est toujours M. Montpetit que je cite, ‘‘pour prouver que nous sommes ceux que nous croyons être et manifester notre personnalité...pour que nous soyons, dans une civilisation qui en partie n’est pas la nôtre, des égaux que l’on respecte et chez qui l’on est forcé de reconnaître des qualités de race et l'intelligence victorieuse: préparons-nous dans le culte de la supériorité.”

Mais ce n’est pas tout. Il ne suffit pas à un peuple qui aspire à s'imposer aux autres peuples, comme groupement distinct et autonome, d’avoir organisé sa vie agricole, industrielle et commerciale sur une * base scientifique qui lui en assure la durée et la fécondité. Il lui reste une dernière, une suprême conquête à faire: celle d’une philosophie, d’une science, d’une

littérature, d’un art qui sont comme l’aboutissant de ses efforts et le signe le plus certain de sa virilité. Tant qu’un peuple tient, comme disait M. Étienne Lamy, “la queue d'idées qui ne lui appartiennent pas,” tant que sa science reste une chose d'emprunt, tant que sa personnalité ne s’est pas affirmée dans des livres et des oeuvres d’art qui en portent l'empreinte, ce peuple ne peut prétendre à réclamer une place à part au grand foyer de la civilisation humaine.

Dans une étude sur le mouvement littéraire au XIXe siècle, Brunetière est allé jusqu’à dire que s’il existe intellectuellement des nationalités scandinaves ou russes, c’est à leur littérature qu’elles le doivent. “Suédois, Norvégiens, Danois, il leur a paru que la littérature européenne, allemande ou française, italienne ou anglaise, n’exprimait que très imparfaitement ce qu'ils sentaient en eux s’agiter de particulièrement scandinave. Ils l'ont voulu dire, ils l’ont dit; leurs compatriotes se sont reconnus dans la manière dont ils le disaient. Avertis de leurs qualités nationales, ils se sont efforcés de les dégager de tout alliage exotique et dans la mesure où ils y ont réussi, c’est dans cette mesure qu'il existe une littérature et intellectuellement une mentalité et une nationalité scandinaves.”’? En appliquant le même procédé aux recherches scientifiques, à la philosophie ou à l'art, on pourrait montrer que c’est en grande partie, par ces moyens divers que les autres peuples se sont imposés comme tels au monde, qu’ils ont acquis une influence et laissé des traces dans l’histoire. C’est le cas pour

? Un siècle, p. 604.

la Grèce et pour la France, ce l’est même pour l’Allemagne et ce le sera sûrement pour nous.

Nous pourrions rivaliser avec les races qui nous entourent sur le terrain industriel où commercial, nous ne les dépasserons pas. Il n’y a qu’un terrain sur lequel nos hérédités françaises nous prédisposent à conquérir une certaine supériorité; et ce terrain, c’est celui de la culture intellectuelle. C’est par ses idées, par sa littérature et son art que la France s’est placée au premier rang des nations européennes. C'est de la même façon que nous compterons pour quelque chose en Amérique, que nous mettrons en relief nos qualités nationales et que nous remplirons toute notre mission.

On a, à plusieurs reprises, ici même, dressé le bilan de nos richesses intellectuelles, signalé les déficits et in diqué les moyens à prendre pour les combler. n’y a done pas à yrevenir. La seule chose qu’il importait de démontrer et qui se dégage, nous l’espérons au moins, de ce que nous avons dit, c’est que pour suivre, pour être prête à l'heure où la Providence lui remettra sa destinée entre ses mains, il faut que la Nouvelle- France s'efforce d’être “sur ce continent, en même temps que la fille aînée de l'Église, la fille aînée du progrès, dans les hautes sphères de la poésie, de la science et des arts”. ?

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