LES OBSTACLES ÉCONOMIQUES A L'INDÉPENDANCE DU CANADA FRANÇAIS
Il y a toutes sortes d’obstacles à la formation d’un état français en Amérique. Ils sont peut-être plus nombreux dans l’ordre économique qu’ailleurs. Est-il possible de surmonter ou de tourner ceux-ci? De quelle manière?
Plusieurs, chez nous, se sont déjà bercés de chansons follement optimistes. Notre race, à les entendre, devait conquérir le Canada tout entier. D’autres, pessimistes, ont cru qu’il ne nous restait plus qu’à nous laisser assimiler ou à nous coucher pour mourir. La mentalité est autre, aujourd’hui. Nous voulons vivre. Pour vivre, nous savons qu’il faut lutter. Avant et pendant la bataille, il est bon de voir où nous en sommes, comment nous pouvons améliorer notre situation, comment il faut nous préparer en vue de cette double éventualité de plus en plus rapprochée: rupture de la confédération canadienne, formation d’un État français autonome, aux bords du Saint-Laurent.
Presque partout l'étranger nous domine, nous tient. Il est le grand obstacle. Nos gouvernants, sans clairvoyance ou pressés d’avoir des recettes, d’où qu’elles vinssent, et des surplus aussi, ont laissé des gens d'autre langue, d’autre race, s'emparer à vil prix de presque tout notre patrimoine. Que nous reste-t-il encore, dans l’ordre visible, matériel? Nos champs. Et même, aux environs des grandes villes, nous en
avons déjà trop cédé aux spéculateurs étrangers. Ils s’en sont enrichis, tandis que les anciens propriétaires, déracinés du sol, sont venus manger ou jouer dans la cité le produit de leur vente; et leurs fils sont passés pour la plupart dans les rangs des oisifs malfaisants, ou des employés de bureaux quelconques, domestiques d'autrui, quand ils auraient dû rester sur la terre ancestrale. Ils y eussent constitué une sorte de bourgeoisie terrienne, tandis ou’aujourd’hui ils s’acheminent presque tous vers le prolétariat.
A part nos champs, dont une sage politique de colonisation peut encore accroître l’étendue, si nos gouvernants veulent réparer les erreurs du passé et facilitent par des règlements intelligents l’oeuvre du défrichement à même la forêt, qu’avons-nous? De rares industries, un peu d'argent, pas assez encore si nous voulons le bien employer, trop , déjà, si nous sommes pour aller l’engager et le perdre à la bourse ou dans des spéculations imprudentes, comme tant des nôtres en ont pris la déplorable habitude.
Et pour le reste? Anglais, Américains ou Juifs, les hommes d’ailleurs nous encerelent.
Nous sommes prospères, dit-on. Le vrai, c’est que les autres le sont, chez nous, et que, chez nous, nous les servons. Il nous faut mieux que cela. Une enquête de l’Action française, l’an dernier, a montré ce que nous avons à faire dans le champ des différentes activités humaines, pour atteindre à l’émancipation économique. Voyons, cette fois-ci, quelles solutions s'offrent , dans ce même domaine, à ceux qui estiment possible l’existence d’un état français autonome en terre d'Amérique.
Et d’abord, nos richesses naturelles.
Nous n'avons plus guère de forêts accessibles qui nous appartiennent. C'était pourtant une de nos richesses, et des plus précieuses. Une partie en a été définitivement aliénée aux étrangers, de 1900 à 1910. Nous ne pouvons pas la recouvrer. L'Américain l’a exploitée à fond. Il n’a pas pensé à reboiser les vastes espaces dénudés par la hache ou par l'incendie. Que, demain, nous soyons nos vrais maîtres, l’étranger restera dans des forêtsoûilest installé. Nous n’en pourrons le chasser. Les fautes du passé nous lieront. Certes! mais il nous reste de veiller à ce qu’il exploite sagement ses réserves, d'établir, d'accord avec lui s’il le veut, sans lui, s’il est récalcitrant, un régime de prévention contre l'incendie de la forêt. Ses titres de propriété l’obligent à respecter les règlements de la province; nous avons la ressource, pour empêcher un déboisement trop grand, de les resserrer, de prendre des mesures pour les faire observer.
Sur d’autres points de notre province, la forêt est affermée pour un terme assez long d'années; mais nous sommes propriétaires du fonds. Là, ce sera moins difficile de restreindre à la longue l'étranger à la portion congrue. Outre une surveillance constante et inflexible de la mise en coupe, la vigilance la plus éveillée, quant aux violations des clauses du bail d’affermage et des règlements provinciaux, une initiative intelligente dans la lutte contre les feux de forêts: et dans le reboisement suivi des terres mises en coupe réglée, nous devrons resserrer les clauses des baux, à leur renouvellement. Ce sera le temps , alors, ou de
reprendre ce domaine pour nous, ou, si nous l’affermons de nouveau, d’en modifier les conditions d’exploitation, de hausser le prix du loyer, et le reste. Nousne garderons plus d’étranger dans ces forêts que si cela s'accorde avec notre politique de développement économique. Il faudra se plier aux exigences de l État ou quitter le pays.
Plus loin, dans des régions encore assez inaccessibles de la province, il y a des bois inexploités. Le feu y fait des trouées, mais ce qui est debout constitue notre réserve véritable, l’industrie ayant largement entaillé les autres. C’est la dernière tranche de notre richesse forestière. Si nous voulons nous préparer à l'indépendance politique d’après-demain, comme à l'indépendance économique, ne cédons plus un mille carré de ces réserves à personne de l'extérieur; interdisons même, si nous en affermons des parties à des gens de chez nous, qu’on les puisse passer ensuite à des étrangers. Cela doit nous rester. Plutôt cette forêt vierge et inexploitée, d’ici de longues années, que la forêt à baïl à l'étranger, même à prix forts. Ce serait de l’imprévoyance d’aliéner les derniers domaines boisés de la province: on doit les garder pour la génération d’après-demain, celle qui doit être maîtresse chez elle, si elle veut être citoyenne d’un pays indépendant, Au moins aurait-elle alors les vestiges d’un bien gaspillé ou insuffisamment défendu.
Adoptons, pour nos mines, le même régime. Ainsi notre amiante ne doit plus sortir à l’état brut de notre province. Qu'on oblige les étrangers qui l’extraient ici à l’ouvrer ici. Un gouvernement quelque peu éclairé sur le danger de laisser déboiser nos forêts au
seul bénéfice de l'industriel de l’extérieur a fini par frapper d’un droit d'exportation le bois abattu sur le domaine public et transporté jusque-là à l’état brut hors de nos frontières. Les successeurs de ce gouvernement doivent à la province d'adopter pareils règlements quant à notre amiante. Qu’on n’en cède pas de gisements en pleine propriété. Il ne faudra désormais consentir à l'étranger, tout comme au citoyen canadien, que des baux emphythéotiques, et pour un terme relativement court, à la condition de fabriquer sur place. Procéder d’autre façon, ce serait folie; car le Québec a les plus beaux gisements d’amiante du monde, les plus faciles d’accès et d’exploitation.
Quant aux autres minerais et mineraux québecois, une politique de concessions prudemment surveillées s'impose. En règle générale, si l'étranger veut
exploiter nos gisements, il le fait parce qu’ils sont ri-
ches et l’attirent, à cause des possibilités de gain qu’il y voit; forçons-le au moins à s'installer chez nous, à n’exporter qu’un produit ouvré ici, et, toujours,/réservons la majeure partie de ces gisements pour les nôtres. S'ils ne peuvent les mettre en valeur aujourd’hui, qu'importe. Tout nous montre que ces réserves vaudront dix fois plus cher, dans vingt, cinquante ans. Préparons notre avenir, même s’il faut, pour cela, refuser des avantages matériels immédiats. Ceux d’après-demain seront autrement plus grands.
On dit que, du côté du Nouveau-Québec, vers l'Ungava, des richesses naturelles considérables existent, presque inconnues encore, inexploitables d'ici longtemps. Pour aucun prix, même s’il semble élevé
aujourd’hui à cause de leur inaccessibilité, n’en cédons quoi que ce soit. Si on nous en fait des offres alléchantes, c’est qu’on sait que la valeur en est plusieurs fois plus grande. Nous serions en ce cas imprudents de conclure quelque marché que ce soit. Puisqu’on a aliéné de façon imprévoyante, à ce qu'il paraît aujourd’hui, une part trop vaste des ressources naturelles du vieux Québec, ne commettons plus cette faute, dès qu'il s’agit d’un territoire neuf. S'il ne recèle pas grand’chose, nous ne devons pas permettre à des brasseurs d’affaires étrangers de se servir du bon nom de notre province pour monter en Angleterre ou aux États-Unis le coup de l’'Ungava, où des gens laisseraient des millions, au détriment de la bonne réputation du Québec. Et s’il y a dans le Nouveau-Québec des richesses minières et forestières véritables, elles sont la part d’héritage de nos neveux et de nos petitsfils. Elle ne sera pas trop grande, en comparaison de ce que nous avons déjà laissé aliéner à leur détriment.
Pareillement, il faut veiller aux concessions possibles de sources d'énergie hydro-électrique, dans notre province. Tout comme nous avons fait de nos forêts et de nos mines, nous en avons déjà vendu à tout jamais d'importantes. Elles travaillent au profit tout à fait discutable et lointain de quelques milliers des nôtres, au bénéfice direct d’Américains ou d’étrangers qui les ont harnachées. Il nous faut un nouveau régime des eaux. A l'heure présente, des groupes financiers importants, de l'étranger ou qui agissent ici pour des étrangers, rêvent de s'assurer, par de longs baux, toutes nos sources disponibles d'énergie hydro-électriques. Nous ne devons pas tolérer qu’un
gouvernement aille leur céder ce qu’ils convoitent, ce dont la possession, plus tard, leur serait un instrument puissant pour dominer nos industries, tenir à leur merci nos fabriques, nos municipalités, nos réseaux de transport, faire payer trop cher à nos paysans la force motrice dont ils auront de plus en plus besoin, à mesure que l’agriculture s’industrialisera. Ce qui est perdu est perdu. Ce qui est libre et accessible doit le rester; c’est dire qu’en prévision de l'avenir nos gouvernants n’ont désormais plus le droit moral de consentir des baux emphythéotiques de plusieurs décades. Et surtout, que ces concessions n’aillent qu’à des sociétés exclusivement canadiennes. Au surplus, tous ces baux devront renfermer des clauses explicites, obligeant les adjudicataires d’assurer d’abord l'énergie électrique au marché domestique, à un prix satisfaisant, avant d’en exporter aux États- Unis ou ailleurs. Un contrôle rigoureux devra s’exercer sur cette exportation. Nos chutes d’eau travailleront pour nous d’abord, pour l’étranger ensuite. Ainsi nous assurerons pour plus tard, puisque le nouvel État français d'Amérique ne paraît renfermer aucun gisement de houille ou de pétrole considérable, —— sauf les gisements de houille bitumineuse de la Nouvelle-Éicosse, si elle fait partie du nouvel État, — l'énergie motrice à nos industries. Il faut le prévoir, à une époque où le combustible fait déjà prime, où les grèves des charbonnages sont fréquentes, où nos plus grandes sources d’approvisionnement sont à l'étranger, où l'énergie hydro-électrique tend à se substituer de plus en plus à l’anthracite et au charbon bitumineux, dans les pays où les cours d’eau sont nombreux,
En résumé, quant à nos matières premières, l’obstacle à l'indépendance économique, indispensable à l'indépendance politique, c’est, on le voit, le quasimonopole qu’exercent sur elles des sociétés et des groupes étrangers à notre race. Il est donc plus que temps, si nous voulons préparer l'avenir, de dresser l'inventaire complet de nos richesses naturelles disponibles ou qui peuvent le devenir assez facilement, bois, sisements miniers, chutes et cascades susceptibles d’être mises au service de notre industrie, et d’adopter sur ce terrain un programme compréhensif, dont on ne peut aujourd’hui qu'ébaucher les grandes lignes. Aux techniciens et aux spécialistes d'en étudier les détails, d’en formuler les directives complètes.
Luz
Dans le domaine industriel, les obstacles sont aussi considérables, et l'étranger reste, ici aussi, le principal.
Au cours de l’enquête menée ici même l’an dernier, nous avons exposé sommairement la situation de notre industrie, où elle en est, ce qu’il faut faire pour la relever, pour assurer à nos maisons un marché domestique dont elles auraient, sinon le monopole, du moins une très large part. (Citons-en simplement cette conclusion: ‘Quand nous nous suffirons à nousmêmes, le progrès sera déjà immense. Quand nous aurons assuré la durée de nos maisons présentes, leur expansion chez nous, nous aurons fait à peu près tout ce à quoi notre race peut s'attendre dans le domaine industriel... Multiplions surtout les industries rurales, celles de la ferme, de l’élevage, celles qui en dé-
coulent, lainages, cuirs, peaux, beurres et fromages; industrialisons, en quelque sorte, l’agriculture et le sol. Notre principale industrie tiendra d’ici longtemps au fonds découvert et défriché par nos aïeux.”? Devant la perspective de l'indépendance possible ces objectifs importent plus que jamais. Il faut nous efforcer de consolider notre situation industrielle, de garder la place prise, de préparer, de hâter le développement de nos maisons, d'y adjoindre des industries dont un comité d'initiatives économiques pourrait dresser la liste. Et surtout, assurons à celles qui existent déjà un personnel de techniciens de notre race, un appui effectif, par nos achats, par notre façon de placer notre argent pour le faire valoir, afin d’enrayer chez nous la vague d’américanisation qui est en train de submerger l’industrie anglo-canadienne et peut d'ici quelque temps s'attaquer à ce qui nous reste d'industries prospères. Cette américanisation graduelle de l’industrie canadienne est, ne le dissimulons pas, un des dangers considérables de demain, pour nous comme pour le reste du Canada. Nous n’avons pas de temps à perdre, si nous voulons empêcher pareille infiltration dans nos trop rares usines. Et si nous n’y prenons garde, le danger grandira, du jour où nos industries seront plus prospères et auront de beaux bilans, notre conquête industrielle par l’étranger fera à tout jamais de nous ses tributaires économiques.
Pour empêcher que cet obstacle barre notre route vers l'indépendance réelle, nous avons le devoir de conserver nos capitaux, de les faire servir à nos fins à nous. Nous n’en avons pas encore autant qu’il en faut pour dresser une armature économique forte au
point de résister à la pénétration extérieure. Mais le demi-milliard de dollars dont se compose approximativement la fortune liquide ou disponible, à brève échéance, du Canada français, peut être un facteur important dans la conquête de cette. indépendance si nous savons faire valoir cet argent avec prévoyance, ne le plaçant qu’en toute sûreté, directement ou conseillés par des intermédiaires -de confiance, dans nos maisons de banque à nous, ou dans des titres de chez nous, prêts provinciaux ou municipaux, ou dans ‘des titres d’une autre espèce, prêts gagés par l'État fédéral et dont nous sefons sûrs du remboursement, ou en avances faites en toute sûreté à des industries qui sont nôtres, et bien administrées. Nous avons assez longtemps mis dans des institutions étrangères nos épargnes, elles y ont trop souvent servi moins à aider les nôtres qu’à soutenir des maisons et des entreprises dirigées par des administrateurs d'autre langue. Augmenter la proportion de notre argent placé ailleurs que dans nos banques, nos caisses d'épargne, nos industries, ce serait étayer l'obstacle dressé par la force même des choses contre nous. Nous ne le devons pas.
Où le problème se complique, c’est quant aux transports par terre et par mer. Un pays à beau avoir des ressources naturelles, les exploiter soi-même, fabriquer mille articles d'usage répandu, alimenter de ses capitaux des industries à soi, il est en quelque sorte pris dans les mailles d’un filet, si les chemins de fer et les transports maritimes par où circulent et se distri-
buent ses matières premières, ses produits industriels et marchands, appartiennent à des capitalistes étranvers. Voyons les États-Unis; ils ont des marchés domestiques considérables, leurs industries sont puissantes; mais ils n’ont que depuis quelques années des transports maritimes à eux. Et si, jusqu'ici, leurs marchés domestiques, ainsi que ceux de leurs voisins, le Canada et le Mexique, ont absorbé d'énormes quantités de produits américains, les États-Unis n’ont pu, à vrai dire, placer leurs marchandises en Amérique du Sud et sur les marchés européens que du jour où ils ont eu des cales à eux, pour les y transporter. A la veille du grand conflit de 1914, l’Angleterre et l'Allemagne, parce qu’elles avaient l’une et l’autre des navires marchands en grand nombre, tenaient les premières places sur les marchés sud-américains, où les États-Unis ne réussissaient pas à leur faire une concurrence heureuse, malgré leur production industrielle intense. Anglais et Allemands transportaient leurs produits d’abord, les cargaisons américaines ensuite. Pareillement, l’industrie française ne se développe guère beaucoup au dehors. Elle était menacée sur les marchés extérieurs, dès avant la guerre, elle le reste, parce que la marine marchande française n'était pas alors tout ce qu’elle aurait dû être, et ne le sera pas de sitôt.
Aussi bien, tant que les chemins de fer et les navires appartiendront, chez nous, à des gens d'autre langue, comme c’est le cas, nous serons dans une situation . périlleuse; car nous verserons à ces étrangers, chaque année, des millions en frais de transport, millions sortis de notre trésor pour aller grossir la fortune d'autrui, à notre détriment. Et c'est pourquoi la
question des transports est manifestement l’une des plus difficiles à résoudre. Nous reviendrons tantôt sur ce sujet.
Voilà, groupés dans un raccourci imparfait, les maîtresses données du sujet. Les principaux obstacles économiques à l'existence d’un État français autonome taillé à même le Canada, tiennent, on ne le répétera jamais assez, à la présence de l’étranger chez nous, à sa mainmise sur nos matières premières, nos ressources naturelles, nos industries, nos chemins de fer, nos voies de transport maritimes. Plus riche de capitaux que nous, plus entreprenant aussi, il à pris des initiatives que nous ne pouvions prendre, que nous hésitions à prendre ou que nous avions abandonnées, pour cause d’insuceès partiel, de manque d'argent, d'absence de techniciens entendus. Aujourd’hui, des étrangers ont chez nous des intérêts acquis, nous leur avons fait des concessions, ils ont des droits légaux indiscutables; nous devons les subir, ceux-là. Prêcher la xénophobie serait absurde et nous nous attirerions, à tenter pareille politique, des représailles où nous n’aurions pas le dessus. De toute nécessité, il faut donc trouver un moyen terme. Ce moyen terme, nous pensons l’avoir indiqué, quant à nos ressources naturelles, à notre industrie, à nos capitaux. L’adopter, ce sera travailler à préparer l’indépendance économique et politique d’après-demain, de demain peut-être.
Mais, dira-t-on, il se trouvera tout de même que si l'indépendance politique du Canada français arrive,
l'étranger déjà installé ici ne voudra plus y rester. Il disposera de ses intérêts, fermera ses usines, retirera ses capitaux, s’en ira: et ce départ créera des embarras à notre régime économique, ce sera une grande crise, le pays sera presque ruiné.
Cette objection est spécieuse. Croit-on que l’étranver installé ici sacrifiera ainsi ses intérêts? Fil veut les vendre, nous les achèterons, à supposer qu'il préfère s’en aller. Les acheter, ce sera regagner peu à peu la maîtrise de ce qui nous avait d’abord appartenu. S'il ne trouve pas preneur chez nous, ou s’il estime qu’il a tout à gagner à rester ici, à y faire travailler ses capitaux, la situation reste ce qu’elle est, ilnya pas de crise; et nous sommes libres de travailler à améliorer notre état.
Pour ce qui est de retirer ses capitaux, pense-t-on que l'étranger s’y résoudrait? On a déjà cité, dans l'Action française et ailleurs, ce passage d’un discours d’un ancien ministre des cabinets Borden et Meighen, sir James Lougheed, homme pourtant assez peu porté envers notre province et notre race, où il dit en substance: “Dans les questions d’ordre moral, social ou séculier, la législation du Québec est marquée au coin d’une grande modération. Je reconnais très volontiers que dans sa législation séculière le Québec montre plus de bon sens que certaines autres provinces du pays. Les lois morales et sociales du Québec dénotent moins d’intolérance que celles d’autres provinces. A mon avis, les placements d’argent et la propriété sont mieux protégés dans le Québec qu’en toute autre province du Canada. Le peuple du Québec a résisté à la vague qui pousse notre époque à rechercher dans toutes sortes d'élixirs et de panacées
la guérison de maux imaginaires. (C’est la seule
province conservatrice que je connaisse dans la Puis- .
sance du Canada. Si j'avais demain à placer de l'argent dans une grande entreprise ou à diriger pour d’autres le placement de capitaux, je choisirais la province de Québec de préférence à toute autre.” Et combien d’autres, étrangers comme lui à notre race et à notre province, tiennent un langage analogue, depuis quelques années ?
Au reste, les maisons qui font valoir ici ces capitaux sont dans notre province presque toutes depuis longtemps; elles s’y sentent à l'abri, protégées, bien traitées, elles se sont fait dans notre coin de pays une excellente situation, elles sont aux tout premiers rangs des institutions du Canada. A rester ici, que risqueraient-elles, advenant notre indépendance économique? Elles savent que l’homme du Québec traite bien la minorité de race et de langue différentes, qu’il est peu enclin, par son tempérament et sa formation, à manifester de l’hostilité envers l’étranger, qu’il est plutôt accueillant, confiant, trop confiant, souvent, et loyal. A la façon dont notre population les a considérées jusqu'ici, ces maisons savent comment elle continuera de les traiter. Si elles allaient déplacer leurs sièges sociaux, parce que le Québec ne ferait plus partie de la confédération, ou parce qu’il ne voudrait pas de l’annexion aux États-Unis, où s’en iraient-elles? Aux États-Unis? Elles n’y tiendraient qu’un rôle tout à fait secondaire, elles y seraient sur un plan négligeable, à côté des immenses institutions financières, commerciales, industrielles qui y existent déjà. Arrivant en pays encombré, elles ne seraient plus qu’une goutte d’eau dans la mer
américaine. S'en iraient-elles dans l’une quelconque des autres provinces du Canada présent? Mais où ? Dans l'Ontario, le Manitoba, la Colombie? Un ferment de socialisme d’État travaille ces provinces: on y est de plus en plus hostile à l'exploitation par l'initiative privée des sources d'énergie hydro-électrique, des chemins de fer, des utilités publiques; la société y est rongée par l’étatisme, qui peut avoir certains avantages discutables, mais dont assurément les inconvénients sont considérables surtout pour les entreprises particulières de quelque envergure. Jl y a déjà des banques d'État, des commissions hydroélectriques, en Ontario, des téléphones , des tramways d'État ou de municipalités, dans l'Ouest. Et ce sont ces provinces, de l'Outaouais à l'océan Pacifique, qui ont pratiquement obligé par leur politique, leur conduite et leurs déclarations subséquentes, l'État fédéral à nationaliser les chemins de fer qui s’appelaient autrefois le Grand-Tronc, le Transcontinental National, le Grand-Tronc-Pacifique et le Nord-Canadien. Aucune de ces provinces donc n’offrirait à ces grandes industries, à ces maisons d’affaires, à ces sociétés commerciales ou financières de Montréal et du reste de la nôtre les garanties de tout genre que leur donnent nos institutions publiques, notre population, notre régime économique et législatif. Or les chefs de ces maisons d’affaires, les administrateurs de ces chemins de fer, sont des réalistes, en politique. Si leurs sentiments et leur intérêt matériel s'accordent, ils vont où la résultante de ces forces les dirige. Mais un intérêt d’abord les meut, l'intérêt matériel, le souci du lendemain, du point de vue économique. Ainsi done, et dans cet état d’esprit, consentiront-ils,
pour rester malgré tout dans des milieux de langue anglaise, à sortir définitivement d’une région où tout leur promet le minimum d’ennuis sérieux ? Voudrontils faire passer leurs capitaux et leurs affaires dans des pays où des tracasseries de tout genre les harcèlent déjà? Sacrifieront-ils des avantages assurés pour le seul plaisir de décontenancer quelque peu, de désorganiser jusqu'à un certain point des gens dont l’ambition serait de fonder en Amérique un état français autonome ? Et ne peut-on.les croire d'avance mieux fixés sur les conséquences dès aujourd’hui évidentes de leur abandon de notre province, sur les répercussions que cela pourrait avoir dans leurs propres affaires ?
Nous ne tenons pas à ce que ces étrangers restent ; nous prétendons seulement que leur intérêt matériel les enracine ici, qu’ils auront droit d’y rester et qu’en gens avisés nous devrons tirer le meilleur parti possible de leur présence chez nous, même si elle nous embarrasse.
Notons, au surplus, qu’une solution paraît s’imposer, du fait que des chemins de fer, des maisons de transport maritime, le haut commerce et de grandes institutions financières ont leur siège social à Montréal ou à Québec.
Quant aux chemins de fer dans la province, ils sont de deux catégories: ceux de l’État et ceux qui appartiennent à l'initiative privée: les chemins de fer nationaux, Jntercolonial, Grand-Tronc, Transcontinental-N'ational, Nord-Canadien et, d'autre part, le Pacifique-Canadien et ses filiales, Québec-Central et Témiscouata. Que demain, la confédération se dis-
joigne d’un commun accord, ou qu’elle se rompe après une querelle, nous devrons avoir une tranche du premier groupe de ces chemins de fer, s'ils sont encore alors propriété d’État; car nous avons fait partie de la confédération, nous avons aidé de notre argent à la construction de ce réseau. Il incombera aux spécialistes et aux techniciens, de définir cette part. La proposition la plus simple, en apparence, ce serait d'attribuer au territoire de l'Est qui formerait le nouvel État autonome, tout le réseau ferré national compris dans ses limites; il devrait en retour prendre à ses charges, à même la dette ferroviaire totale, une part proportionnée au nombre de milles qui lui seraient ainsi attribués. Ce règlement serait déjà assez onéreux, puisque l'Est n’a jamais ou presque jamais garanti de subsides à ces chemins de fer, et qu’il en a déjà payé une grande partie du coût, pour le compte des provinces du Centre et de l'Ouest, et à leur bénéfice.
Pour ce qui regarde le Pacifique-Canadien et ses filiales, et le reste des chemins de fer de la province, si l'exploitation par l’État ne dure pas, un intérêt bien entendu leur conseillera de garder leurs têtes de lignes et leur siège social dans le nouvel état français. Car c’est dans ce nouvel état que se trouveraient le principal port de mer du Canada présent, Montréal, les principaux entrepôts à marchandises, et le port de Québec, incomparable par son étendue et ses facilités d'accès. Transporter le siège social du Pacifique et des autres chemins de fer à Toronto, ce serait laisser ceux-ci sans issue directe bien accessible sur la mer; le transporter à Halifax ou à Saint-Jean (Nouveau-Brunswick), si ces villes ne
font pas partie du nouvel état autonome, ce serait avoir des ports de mer trop éloignés des grandes villes marchandes de l’intérieur. Si Halifax et Saint-Jean sont du nouvel état autonome, la solution marquée reste encore plus possible.
Soulignons ,en terminant quel: facteur puissant d'indépendance économique et politique reste pour l'est du Canada le fleuve Saint-Laurent. C’est le seul débouché géographique ouvert sur l’Atlantique à tout un hinterland immense; il est l’artère par où doivent passer les échanges commerciaux entre la partie nord de notre continent et les ports du Royaume-Uni, de l’Europe continentale, du bassin de la Méditerrannée et du littoral africain, de Tanger au Cap. Il est à nous, il relie l’intérieur du pays à l'extérieur, c’est la grande route maritime du continent, à part d’être une source d’énergie hydro-électrique incalculablement puissante. Nos voisins le reconnaissent si bien qu’ils pensent à s’en servir pour. le canaliser, pour amener des navires jusqu’à l’intérieur même de leur pays, pour leur donner de l’énergie motrice. Il offre à la navigation océanique une route merveilleuse, jusqu’à mille milles à l’intérieur du continent nord-américain. Un chemin de fer comme le Pacifique-Canadien ne peut pas ne pas rester à Montréal, à cause de ses nombreux paquebots qui remontent en toute sûreté au coeur du pays, sans transbordement coûteux, leurs vastes cargaisons et les déchargent dans des wagons, à quai. Et puis, ce fleuve assure à Québec, à Montréal, à notre coin de pays, la durée à perpétuité, chez nous, de grands établissements d'importation et d'exportation, de vastes industries, intéressés à se trouver au terminus de
la navigation océanique et des chemins de fer. Or quels endroits, plus que Montréal et Québec, leur assurent pareils avantages ?
Certes, il existe d’autres obstacles que ceux dont nous parlons ici à notre autonomie politique et économique, à la constitution finale d’un État français autonome, en Amérique. Il faudra des années d'efforts, de travail et de détermination-active pour les écarter tous, pour atteindre au but ultime. Mais d'autres pays en ont franchi d'aussi considérables, et sont arrivés enfin à leur émancipation totale. Nous avons pour nous, par ailleurs, d'importants facteurs. Et puis, il y a, pour nous aider à atteindre au but, des éléments impondérables, mais puissants, la volonté de devenir quelqu'un, de vivre notre vie nationale pleinement. Nous y arriverons, si nous y pensons à chaque heure, si nous nous y obstinotis, si nous savons vouloir, agir, si nous agissons. L’issue finale n’en vaut-elle pas la peine ? Et qui, devant la perspective d'une vie indépendante, mais difficile et modeste d’abord, irait préférer à cela la fusion dans la masse, ou la domesticité la plus dorée, mais perpétuelle ?
Georges PELLEI TER.
À consulter : collection de l'Action française, 1921-1922, notamment l'enquête de 1921 sur le problème économique; l Indépendance économique du Canada français, par Errol Bouchette; le Problème industriel au Canada français, compte rendu du Congrès de V'A.C.J.C. à Québec, 1921; Les Voix du passé, conférence d’Etienne Parent à Québec, 1846, reproduite dans le Devoir du 24 juin 1922; l'Avenir des industries chimiques au pays, article. de Louis Bourgouin à la Revue Trimestrielle, décembre 1920; la Conquête industrielle, article de Paul-Émile Piché à la Revue Trimestrielle, juin 1922; collection de la Rente, 1919-1922.
GE * s'EPTEG mL CL ee
AU AA di ns too 2,t PR ME an dr tré Sages cl rie ee Pt à a
“ k Pr FÉRDT. EE) ES
: E lg. Men niter “31€ dub PPT ét tell tn Ep Hu: til ic ere pr base OS prés dpt, End ‘tr Ghelt tnt téer tdi F TRE us ciitrih HE PRET UE Ho ti 14 Hi EF 14 ‘rit: ent 18-08 Li] Barr is “br el EE hs. anitte Sr! ui aflgèermeneer A6 11120 NOP tire Lugte te Dee - er apte GE au het 2 hobinaist ea conf sritien hereif RICE Snitsé upon tosraliu iesron AE . 2 HR Gixe LORESTOTES fa PENTIER EE ce fin tetes ai nr iutes aire of trnilittiquid et tiiten Man drneit:s dir rounesuie RAA NÉE OO LS: RPC + ro RNA Dai fo tte eat Qr ÉTÉ RabeMaur ous. venscige mmonaie Dit, Mendez dl er rôle ut dl bathogeliaiq Mason: Le afiittihe mime coran pli PRE A 508 natal ok ee at OS TRES Menus hrs an ON RE Mess + © 1e 4 ue l'OS La es ou FF RE res be D ; sb 1Svunnt roi LL:
A a Es EC
ne 7 (,4.53.1,0-M6e
Rene : ES ES
us re
ne the LE (an se C V°Lee ie 4 " x
CS Le F : ' u DE LA) L.
x : À É a on e
A première vue, la présence de centaines de mille étrangers dans nos villes, dans nos campagnes, chez nous et autour de nous, semble constituer un irréductible obstacle à la création d’un État français parfaitement libre: ces gens ne séraient-ils pas l'ennemi dans la place? Mais non. Notre liberté, d’abord, sera le fruit non d’une guerre, mais d’une déclaration, d'une sécession parlementaire ou plébiscitaire, où nous prendrons l’immense majorité des voix. Grâce aux bouleversements qui accablent chez eux l’Empire britannique et les États-Unis, nous aurons déclaré notre indépendance, nous serons devenus libres et maîtres chez nous en théorie: il ne s'agira plus que de l'être en pratique, que d'organiser notre État français et de le faire vivre en accentuant son caractère français, en visant à l’unifi cation parfaite de notre patrie rajustée, et ce sera une oeuvre de paix, de constance et de doigté.
On rencontrera évidemment des difficultés sérieuses, comme des vainqueurs en trouvent à organiser leur conquête; ces difficultés s’accroîtront encore par suite de fâcheuses habitudes de soumission exagérée de notre part, etde domination prétentieuse de l’autre. Mais cent difficultés ne font pas une impossibilité et nous devons bien nous garder de ne pas rendre notre libération impossible en n’y travaillant pas, sous prétexte que nous n’y travaillons pas parce qu'elle est impossible. Si nous comptons déjà tant de beaux
miracles de survivance dans les tempêtes de notre histoire, ce n’est pas pour échouer au moment décisif, à l’arrivée au port. Il s’agit pour nous de savoir ce que nous pouvons vouloir, puis de le vouloir énergiquement, jusqu’au succès. |
Or, nous pouvons, si nous le voulons, constituer en Amérique un État français malgré la présence chez nous de quelques centaines de mille étrangers de toutes races. Nous aurons en eux une source d’embarras ou tout au moins d’agacements, de superbes occasions pour nos dirigeants de se montrer aussi habiles que fermes, et pourle peuple de se tenir en éveil, mais nous ne devons pas nous laisser arrêter par cette cause de faiblesse, qui peut d’ailleurs se changer en source d’énergie et de prospérité, si nous savons tenir les rênes hautes.
A toutes les époques de l’histoire, c’est une minorité agissante qui a conduit les peuples. Pour ne pas parler des origines de l’Angleterre et de la France, le petit duché de Prusse du XVIIe siècle, dont les Hohenzollerns firent la gigantesque Allemagne, n’était pas même un état où se trouvaient des étrangers; il se composait d’une demi-douzaine de seigneuries et de domaiïnes épars, noyés chez les étrangers, sur le Rhin, sur l’Oder et sur la Vistule, aux quatre coins d’un immense pays. Et cependant, grâce à du vouloir de Hohenzollern, ‘cet éparpillement, cause de faiblesse pour une dynastie médiocre, devint au contraire une source d’agrandissements pour des princes actifs, ambitieux, dont la préoccupation constante fut de relier leurs possessions disséminées, par l’annexion des territoires intermédiaires.”
! Gagnol, Histoire des Temps modernes, livre VI, ch. 8, p. 482.
Nos chefs ne seront pas tenus à semblables prouesses: notre cas est infiniment meilleur que celui de cette Prusse, meilleur que celui de l’Irlande, puisqu'il n’y aura pas ici d’Ulster solide appuyé sur l'Angleterre ; méilleur que celui des Tchèques, à peu près disparus il y a cent ans, et dominant aujourd’hui, assez maladroitement d’ailleurs, un pays fort mêlé où ils ne forment que la minorité. Les données du problème sont plus encourageantes ici et la solution plus facile, pourvu que nous nous y mettions. Essayons donc de prévoir quels seraient dans cette oeuvre de libération nationale le rôle du peuple et celui des chefs.
La première condition d’un calcul juste est tout d’abord de ne pas regarder nos étrangers tels qu’ils sont aujourd’hui, ni avee nos yeux d’aujourd’hui, car la dislocation du Canada qui précédera la création du nouveau status politique aura magnifiquement renversé bien des rôles.
Depuis 1760, où nous étions les 100% de la population canadienne, jusqu’au jour de notre déclaration d'indépendance, notre influence numérique aura toujours baissé: en 1850, nous formons encore 50% de la population totale; en 1901, 3012%; en 1911, 2814% et en 1921, à peu près 26%, et notre émigration et l'immigration des autres nous affaiblissent toujours. Mais voici que par la rupture soudaine de notre grand pays, nous nous retrouvons 75 ou 80% de Canadiens français dans un État français du Canada demi-central, où les 20 ou 25% d'étrangers qui nous restent, au moins pour un temps, se décomposent
en Anglophones, en Italiens, en Polonais, en Juifs, en Chinois, ete, tous gens fort désunis, un peu abasourdis de la rapidité, de la maestria avec laquelle nos députés ont accompli le récent coup d'État. Quand la réflexion redevient possible, les immigrés cosmopolites et même de bons groupes d’Anglophones qui ne sont pas venus s'établir en colonie pour veiller aux sublimes destinées des empires, mais pour faire de l'argent, seront tout heureux de se rallier aux continuateurs de la “province sage et saine” puisque, même en français, on peut brasser ‘les affaires comme de coutume”. Quelques poignées de britanniques zélés, gens de clubs ou de haute banque, chercheront sans doute à se ressaisir, à maintenir leur influence, à tout sauver de l'empire, sauf l'empire. Nous aurons beau leur dire poliment d’être chez nous comme s'ils étaient chez eux, il voudront être chez eux. Des financiers qui s'occupent de politique approcheront de nos politiciens qui s'occupent de finances; ils chercheront à nous diviser pour gouverner, ils voudront limiter notre évolution française et nous conserver le plus britanniques possible, sous le nouveau régime. Hs seront fort peu secondés par l'Angleterre, aux prises avec ses travailleurs et avec l'Europe. De leur côté les États-Unis, tous occupés aussi de leurs problèmes intérieurs et extérieurs, des Noirs, des Jaunes et des Rouges, seront trop pris chez eux, trop gênés, si l’on peut dire, pour nous réclamer notre Saint-Laurent et le reste, mais leurs capitaux placés dans nos villes et dans nos bois pourraient bien fournir matière à propagande et donner du fil à retordre à nos législateurs. En deux mots, nous serons maîtres au parle-
ment, mais nous courons le risque de rester sous la coupe, sous la domination réelle des Anglophones.
M. André Siegfried ? trouvait naguère deux raisons capitales qui empêchaient le Canada de redevenir français: la majorité anglaise toujours accrue — obstacle enlevé, puisque nous nous eontentons du morceau le plus français du pays — et ‘une autre raison plus décisive encore: c’est que le poids de l’histoire, les forces économiques, les forces sociales concourent actuellement à la suprématie britannique. Le Canada français porte encore le poids de la conquête... L’Anglais s’y considère toujours comme le supérieur. Il n'arrive pas toujours à traiter son concitoyen français sur le pied d’une parfaite égalité. Si, dans le domaine politique, il est forcé à desconcessions, dans les autres domaines où il est libre d’éngagements, il impose en-maître et parfois sans ménagements, ses conceptions et ses manières de faire.
“Cent cinquante ans de ce régime ont trop habitué les Canadiens à céder dans la vie de chaque jour. Superbes dans la défense de leurs droits politiques, les membres de notre race se sont peut-être laissé aller à reconnaître trop volontiers la prédominance que leurs rivaux s’attribuent d’autorité, partout ailleurs qu’au Parlement...”
C’est ce partout ailleurs qu'au Parlement que nous devrons soigner d’une manière spéciale: après nôtre évolution politique, il faudra en opérer une seconde, une véritable révolution dans notre tournure d’esprit' et dans “notre vie de chaque jour”. Il faudra nous libérer de “ce poids de l’histoire” qui nous écrase et
® Le Canada, les deux races, Paris, 1906, pp. 304 et suiv.
détrôner de partout la suprématie britannique chez nous.
Disons tout de suite, pour rassurer tout le monde, que notre volte-face ne sera pas celle de haineux qui ne croient bien jouir de la liberté qu’en supprimant celle des autres. La persécution n’entre pas dans nos goûts. Les déportations et les dérangements de neutres ne sont pas notre fait. Nous ne publierons jamais d'appel comme celui du Herald de Montréal en 1837: “Pour avoir la tranquillité, il faut que nous fassions la solitude. Balayons les Canadiens de la face de la terre! Tout brûle à Laprairie, mais il faut que l'intégrité de l'empire soit respectée et que la paix, la prospérité soient assurées aux Anglais, même au prix de l’existence de la nation canadiennefrançaise tout entière.”
Non, nous n’écrirons jamais de telles choses; nous ne renverrons même pas la balle à leurs arrièregrands-pères de 1765, à cette poignée d'immigrés tout frais qui trouvaient nos ancêtres bien encombrants et qui les appelaient galamment a public nuisance. Non, nous ne dirons pas cela, non plus. Nous nous appliquerons à construire chez nous et pour nous, sans détruire chez le voisin, sans l’expulser tant qu’il ne menacera pas notre propre édifice: nous sommes de race et d’habitudes généreuses. Mais nous ne saurions compromettre notre succès d'avenir et de durée par une tolérance exagérée qui reviendrait à notre ruineux tolérantisme actuel. Nous adopterons la devise Vivre et laisser vivre, mais pas au point de faire vivre, d'enrichir toujours les étrangers de préférénce aux nôtres.
La difficulté ne sera pas de tenir en échec des forces peu agressives, mais de persuader nos gens eux-mêmes de la grandeur du moment et du nouveau rôle qui s'impose. L'état d'âme d’un peuple ne se modifie qu'avec lenteur, surtout quand il a pris le pli de se courber devant un autre qui a pris le pli de lui passer dessus.
Si une éducation bâtarde ne nous a pas imbibés complètement d’utilitarisme, de matérialisme, au point de nous faire contenter pour notre race d’une vie végétative dédaigneuse de la gloire et de la liberté, si nous nous sentons encore nés pour arriver, comme les autres peuples, à l’âge adulte, à la sortie de tutelle, si nous sommes parfois fatigués de notre actuelle posture gênée de campagnard qui reçoit des citadins en villégiature, il y a lieu d’espérer une réaction, la conversion nécessaire et complète qui nous sauvera. Nous mourons de nos excès de bonté, de notre délicatesse, de notre timidité. Nous ne savons jamais dire non. Nous avons trop bon coeur et nos voisins peu scrupuleux en abusent. Nous cédons toujours notre place, qu’ils acceptent comme leur dû, sans dire merci, et nous restons plantés là, à rouler notre chapeau, presque sans impatience. Nous manquons de hardiesse dans la conception de l’avenir encore plus que dans l’exécution. Nous n’osons pas rêver de vastes plans, nous n’étudions nos destinées que par un trou de serrure, tels des captifs, craignant fort que si la liberté nous ouvrait la porte, nous ne voyions, plus rien. Nous sommes encore un éparpillement de vaincus, de pense-petit, de chercheurs de places, qui demandent aux puissants Anglais non pas des libertés, comme nos pères, mais de l’ouvrage. Nos députés
d'il y à cent ans allaient en prison pour arracher à l'Angleterre la liberté politique; ceux d'aujourd'hui vendent aux Américains nos ressources naturelles et importent des Anglais qui nous asservissent, qui prennent la place de nos gens forcés d’émigrer. Nous désertons de nous-mêmes notre pays et l’effrayant mot d’exil n’a plus de sens chez nous. Voilà ce dont nous mourons, et ce qu’il faut commencer à guérir tout de suite !
Si quelque Anglais a eu vent de l'enquête de l'Action française sur le futur ou Île possible État français d'Amérique, il a dû s'amuser de la gasconnade, ou trouver bien naïf ce plan de domination chez des gens qui jusqu’iei ont si gentiment avalé leur infériorité. Cet Anglais aura eu tort: sans doute, nous avons été trop braves gens, pas assez braves, et malgré d’admirables vertus nous n'avons pas su commander le respect. Les peuples sont comme les individus, qui ont des visages imposants ou bonasses, qui inspirent le respect ou le sans-gêne. Nous avons quatre-vingts ans de débonnaireté à notre passif, mais nous sommes encore de cette France dont on a dit qu’elle est ‘une nation rebondissante,” qu’elle sait toujours gagner des victoires à la Marengo et faire oublier le soir la défaite passagère du matin.
Une éducation de plus en plus nationale — nous commençons à peine à chanter le O Canada dans nos écoles, et le choix du drapeau n’est pas unanime — enseignera à notre jeunesse à se sentir du sang aux ongles.
La prochaine génération ne trouvera plus naturel, sous prétexte que ‘“‘ç’a toujours été de même,” que l'apparence extérieure soit anglaise dans les rues
et les routes de chez nous; que tout ce qui est riche parle anglais, et français ce qui est pauvre, que quatre Canadiens français parlent anglais pour faire plaisir à un Anglais qui dédaigne d'apprendre leur langue ; que les grandes industries et maisons d’affaires soient anglaises, et françaises, ou plutôt bilingues, les petites boutiques vouées aux petites affaires ou à la ruine; que la grande exploitation de nos forêts, de nos mines, de nos pêcheries, de nos chutes d'eau, etc., fournisse aux étrangers les profits et les positions influentes, et à nos gens les besognes viles et les salaires de rien; que l’on aille gagner cinq piastres de plus par semaine aux États-Unis en désertant ici un poste de combat et avec la quasi-certitude d’angliciser sa famille. Voilà, avec bien d’autres travers, ce qu’il faudra changer, ce qu’il faut dès maintenant redresser, ce qu’il eût fallu ne jamais connaître, pour l’honneur de notre histoire et l'avènement de notre liberté nationale. Et pour que nous ne retombions pas dans nos anciennes faiblesses, nous devrons nous préparer une classe de meneurs, des grands chefs et des chefs de file, journalistes, hommes politiques, éducateurs, dirigeants de tous grades et sans grade, qui rappellent au peuple sa dignité, qui le forcent à relever la tête, en lui criant que désormais il est libre et qu’il doit se défaire des habitudes serves.
Taine exprime avec pittoresque l'influence du mauvais pli sur les nouveaux libérés de la Révolution française, qui oublient parfois leur libération. “ST l’on déliait le cheval de meule, il recommencerait à-
tourner en rond: si l’on déliait le chien du bateleur, il se remettrait sur ses pattes de derrière: pour les rendre à leur allure spontanée, il faudrait les secouer rudement. Ainsi en est-il de l’homme, selon le mot de Rousseau: “Nous le forçons à être libre.”?
Ce sera la glorieuse tâche des chefs, politiques et autres, qui auront mené à bien le coup d’état de notre émancipation, de maintenir la masse, non plus dans les stupides idées larges, mais dans les idées hautes, de créer l'opinion nouvelle, de l’entraîner, de la préserver surtout contre les endormeurs et les mauvais guides à la solde de l’homme ennemi. Sous peine de glisser dans le rêve idyllique, nous devons nous prémunir contre des retours offensifs, tout au moins contre une atmosphère asphyxiante. Nos journaux anglais ne briseront pas sitôt leurs presses; ils publieront encore des extras que liront fidèlement nos esprits ouverts, ouverts à l’invasion étrangère. Quelle sera leur tactique? Opposition furibonde? Bons petits conseils de prudence? Froide raison d’affaires ? Intimidation? Tout y passera, tour à tour et tout ensemble. Espérons qu’ils seront très violents, cela réveille. Un pire danger se trouvera dans les magazines, dans nos journaux à commérages qui détournent l'esprit des grandes questions, dans les clubs mixtes, dans les théâtres, dans l’automobilisme (je ne dis pas l’automobile), dans tous ces amusements qui font oublier le but de la vie et qui annulent ceux qui devraient être soldats. Ce fut l'instrument du règne des empereurs romains: “Un peuple qui s'amuse, disait un histrion à Auguste, ne fait pas d’émeutes.”? Si jamais, selon le mot de de Nevers qui sert d’épigraphe au vigoureux Appel de la Race, chacun des
descendants des 65,000 vaineus de 1760 à dû compter pour un, ce sera au moment de la victoire libératrice, au moment d’assurer la conquête.
Nos députés, qui formeront les trois-quarts oules quatre-cinquièmes de la future chambre devront se hausser àla majestédel’heure. Ils ne seront pas choisis pour les besognes de gala ni pour leur avancement personnel, mais, comme les premiers élus du Sinn Fein irlandais, pour être des soldats, des héros civils, l'espèce la plus rare et la plus méritante, puisque cela dure plus longtemps et qu’il faut résister aux attaques plus traîtresses de L'or et du sourire. Ils devront utiliser cette arme formidable qu’est la législation pour aider à la libération économique et sociale de notre peuple. Une petite loi qui se vote en quelques heures peut transporter des montagnes que wavaient pu faire sourciller des années de protestations et de colères individuelles. Ainsi, la loi Lavergne a plus fait pour la francisation du Québec que mille emportements contre des commis et des employés subalternes. Qu’un gouvernement national entreprenne la restauration française de notre territoire d’une frontière à l’autre, ce sera l’oeuvre d’une semaine que la disparition des absurdités et des mensonges actuels. Il n'aura qu’à frapper la terre du pied, et les inscriptions françaises jailliront toutes brillantes de notre sol enfin respecté; et ce n'aura pas été plus difficile que de décréter les bonnes routes, les plantations d'arbres, la disparition des buvettes ou la mobilisation.
Nos députés décréteront le nombre, comme on l’a fait naguère pour l'Ouest. L'État français aura besoin du nombre, du nombre des Canadiens français.
Notre proportion de 7 5% du début devra monter
graduellement jusqu’à 90, 95, 99 et pourquoi pas, avec le temps, jusqu’à 100% comme chez les peuples ordinaires? Nous devrons tout faire pour garder ici nos surplus, ces admirables familles qui émigrent toujours aux États-Unis, et pour supprimer cet affreux coulage, cet assassinat latent, ce suicide national que nous n'avons jamais su arrêter. N'est-il pas humiliant d’avoir à souligner de pareilles faiblesses et de solliciter des mesures gouvernementales dans un pays où viennent faire fortune les immigrants du monde entier? Que dirait-on si la France, affaiblie par la guerre, envoyait à l'Allemagne chaque année le tribut ruineux de 400,000 de ses jeunes gens? C’est pourtant la proportion de 1% que nous perdons annuellement depuis 1901, époque où nos politiciens ont proclamé que nous n’émigrions plus. Il faut dire que jadis nous perdions de 2 à 3% , l’équivalent d’un million de Français qui se seraient donnés aux Allemands ou aux Anglais. C’est notre revanche des berceaux.
Nous demandons au gouvernement de Québec de s’employer dès aujourd’hui à rendre le plus facile possible l'établissement de nos familles de cultivateurs dans les cantons neufs, par la création d’un Crédit de Colon, par des excursions, des primes et des encouragements de toutes sortes et par une propagande comme on en a fait en Angleterre et en Autriche, mais jamais chez nous. Que si les moyens de persuasion et d'éducation populaire ne suffisent pas, nous réclamerons des mesures qui restreignent l’émigration, comme la Belgique et d'autres pays d’Europe en ont voté après la guerre. De tous temps, les peuples se sont livré
des guerres à mort pour conquérir ce que nous laissons perdre ici, du sol et des populations.
Il faudra, il faut dès aujourd’hui, ramener chez nous le plus possible de nos compatriotes des États-Unis. Nous ne pouvons pas nous résigner à perdre la moitié de notre race, nous sommes {rop peu. Ils ne reviendront pas? Non, pas tous, pas les américanisés, d’ailleurs indésirables, qui parlent encore un mauvais français peut-être, mais qui pensent en Américains, qui n’ont de patrie que le pays de leurs aises et qui ne voient pas beaucoup de raisons d’être français, ni même catholiques. Mais il y a là-bas encore un million de Canadiens ou de fils de Canadiens qui ont ici des attaches de famille et qui n’ont jamais dit l'adieu définitif à l'âme, au sol français. Plusieurs passent par la crise du retour quand les enfants perdent l'esprit traditionnel et se tournent à l’anglais. Beaucoup de ceux-là reviendraient, comme d’ailleurs un grand nombre sont déjà revenus. Nous comptons parmi nous au Moins un demi-million de compatriotes qui ont vécu des années aux États-Unis, qui y sont nés, qui y ont passé vingt, trente, quarante années de leur vie et qui sont aujourd’hui de parfaits Canadiens. Nous ne pouvons pas rapatrier tous les Franco-Américains, ni la moitié, ni le tiers: contentons-nous du quart, du cinquième, du dixième: ramenons-en deux cent mille, gagnons-en seulement cent mille que nous implanterons solidement sur nos terres neuves ou dans nos villes, et qui se multiplieront pour nous: c’est beaucoup, et cela vaut la peine d’y dépenser des : millions. Jusqu'ici nous n'y avons presque rien consacré: le budget fédéral des colonisateurs canadiens-français s'élève à une vingtaine de mille pias-
tres, alors qu’on accorde $32,000 à l’immigration des Chinois, et $500,000 à la propagande anglaise et étrangère. Ne serions-nous pas en droit de réclamer pour nos agents de rapatriement 30% de cette jolie somme ?
Quand nous serons indépendants, nous ne voterons pas de subsides pour attirer ici des immigrants ni des capitaux anglophones ou susceptibles de le devenir. Trop longtemps notre cohabitation forcée à Ottawa nous a fait pratiquer des méthodes colonisatrices qui introduisaient dans nos ports des paquebots remplis, comme le cheval de Troie, d’assiégeants qui venaient s'emparer de nos terres, de nos villes et de nos libertés. Mais nous n'avions pas encore décidé d’être ici chez nous...
D'innombrables voyageurs continueront à visiter nos vieilles villes, nos villages français et nos places d’eau, pour y trouver quelque chose de neuf, de différent. Ils seront servis à souhait: notre pays sera très français , et les touristes s’y sentiront étrangers comme quand ils vont en France, en Suisse ou en Italie. Ils trouveront les gens de service pour les comprendre, mais pas un peuple de valets. Ils paieront leur écot et s’en retourneront chez eux.
Nos députés décréteront encore, non, pas l’assimilation comme les Américains, mais une honnête connaissance du français pour ce qui nous restera de population étrangère. Les non-anglophones, toute cette poussière d'immigrés disséminés ici et là, et décidés à se rallier à l’un des deux groupes, se mettront résolument avec nous, ce qui n’en sera que mieux pour la conservation ou pour l’acquisition de la foi - catholique. Il y a longtemps que nous aurions dû
racoler à nos classes et à nos paroisses françaises les Italiens, Polonais, Autrichiens et autres qui ne peuvent former iei de communautés séparées. ‘
Ne nous préoccupons pas des Juifs, dont nous ne devons pas nous exagérer l'importance et la compétence, pourvu que nous n’allions pas les enrichir nous-mêmes. En tout cas, ils ne seront pas les derniers à se mettre au français: ils savent toujours se mettre du côté d’où le vent souffle!
Quant aux groupes, nombreux ou faibles, des anglophones de toutes nuances, disséminés sur tous les points, ils seront les plus difficiles à réduire, mais ils ne doivent pas nous faire reculer. D'abord, ils devront être loyaux, car malgré sa tolérance notre gouvernement devrait y voir: Salus populi, suprema lex! Nous aurons cessé de nous faire angliciser par l'éducation et les mariages mixtes; peut-être renverserons-nous les rôles? Notre bon peuple a, dans sa douceur même, un puissant moyen d’assimilation dont on ne lui a jamais demandé de faire usage. Nous pouvons grignoter en détail les îlots anglais ici et là, puis patienter avec le reste, dont la survivance reposera pratiquement sur le seul appoint de la natalité.
3 Les Anglo-protestants font plus d'efforts pour s’assimiler les immigrants catholiques, pour les attirer à leurs écoles et à leurs temples, que nous n’en faisons pour les gagner à nos paroisses françaises, où la fraternité dans la foi, les relations de voisinage, l'éducation des enfants et les alliances les rattacheraient définitivement au solide bloc catholique français.
Quant aux schismatiques russes, grecs, romains, et aux hérétiques de toutes nuances, n'est-il pas remarquable que chez nous, , qui nous organisons avec tant de zèle et de succès pour les missions à l'étranger, l’on ne se soucie pas davantage des milliers de convertissables et d’assimilables qui nous entourent, que nous CONnalSsons, que nous employons, que nous enrichissons de l'argent qui devrait aller à nos frères de race et defoi? N'y at-il pas là un double apostolat, religieux et national, à exercer sans retard ?.…
Certains remaniements officiels des programmes scolaires rendront leur enseignement bilingue à tous les degrés, ce qui soulagera les nôtres d'autant. Aïnsi, après deux siècles de retard, la minorité anglaise daignera enfin parler notre langue chez nous.
Comme la fierté patriotique est contagieuse, peutêtre les particuliers, bourgeois cossus ou simples ménagères, en voyant nos chefs garder nos ressources nationales à nos nationaux, pousseront-ils le zèle jusqu’à encourager de préférence nos marchands, nos marques, nos industries, de manière à boycotter en douceur ceux qui n’ont pas d'affaire ici. Le fer n’est pas seul à faire des conquêtes, l'or n’est pas moins efficace. Nous hâterions ainsi pacifiquement, par ce contraire d’uneinvasion, par ce retrait denotreargent la libération que les peuplesachètentailleurs du prix élevé demillionsde vieshumaines. Qu'onramèneicinos capitaux placés à l'étranger, les trois cents millions donnés à des compagnies anglaises, sud-américaines et autres; ils commenceront à supplanter les six cents millions d'argent rival qui mordent dans nos chairs et qui nous tiennent. Du moins, qu’on décrète l’embargo, qu’on arrête la désertion des capitaux comme on de ait arrêter celle des hommes, puisque les capitaux et les hommes sont les grands moyens de conquête et de domination.
Après toutes ces considérations, nous devons conclure que l'acquisition de la liberté sera, pour nous comme pour tous les peuples, une aventure difficile et compliquée, mais pas impossible. Des merveilles de diplomatie, de constance, d'abnégation individuelle collective seront les préliminaires obligés de ce second miracle, a’hèvement du premier que fut notre survi-
vance, Nul n'aura, espérons-le, la lâcheté de penser que c’est trop fort pour nous de devenir un peuple, un peuple libre, un peuple adulte.
Dès aujourd’hui mettons-nous à l'oeuvre, d’abord en ne nous laissant plus entamer. Notre plan est arrêté, il s'exécute même insensiblement depuis 1760, par le seul fait que nous avons vécu, que nous restons en état de réaliser notre rêve. Ce sont nos mères qui ont le mieux tenu jusqu'ici, avec ceux de nos paysans qui n’ont pas déserté, avec ceux surtout qui ont défriché de nouvelles paroisses. C’est maintenant l'heure de tous. Nos dirigeants devront être des politiques de la grande espèce. Nos députés seront instruits et patriotes; ils sauront voir et prévoir, ils sauront dire non, ils sauront vivre pauvres.
Nos sociétés nationales réquisitionneront le patriotisme: elles seront aussi actives et efficaces pour le bien que si elles étaient des sociétés secrètes et organisées pour le mal.
Notre peuple, qui n’a connu jusqu'ici que la petite politique de chemins de front, ce qu’en dégoisent les cabaleurs et les journaux de parti, devra être instruit des hautes destinées des nations et des desseins de Dieu sur nous. Il devra apprendre à vouloir, à se tenir debout, et cela tout de suite pour être d’abord légal des Anglais, qui ne respectent que ce qui se tient fièrement en face ou à côté d'eux. L'éducation devra éviter de multiplier les inutiles élégants qui nous feront faux bond, quand nous voudrions pouvoir compter sur eux.
À tous les rangs de la société, travaillons dans le réel, dans le présent, sur un plan net, en distinguant bien le désirable du possible. Acquérons une bonne
dose d’intransigeance; sachons rester unis ou le devenir; ayons l’esprit de travail et de prosélytisme ; il n’y a plus un seul péché d’omission à commettre. Devenons un petit peuple solide, un coin de fer qui résiste à tout et qui s'ouvre un chemin. Puis attendons l'accident heureux ou malheureux qui démembrera le Canada et qui nous permettra d’être maîtres chez nous.
La conquête de 1760 aura été un événement dans notre vie nationale, un incident un peu long par suite d'erreurs des chefs et de coulage du peuple, mais à aucun moment nous n’aurons désespéré.
Le Canadien grandit en espérant.
Le ciel a marqué sa carrière,
…et cette carrière nous voulons nous tenir prêts à la remplir. La liberté, c'est à prendre ou à laisser. Avec ou sans l'agrément de nos voisins, nous prendrons la liberté.
Joseph BRUCHARD.