FRANCE
V^^^ GOLFE DE GUINEE
Itinéraire du voyageur.
Le Niger à Gaô.
La colline rose grandit en une croupe longue, et, à l'approche, son délicieux coloris ne s'évanouit point : nul artifice, nulle tromperie du soleil déclinant, ne Ta parée ainsi. La nature africaine si violente, si heurtée à l'ordinaire a enfanté là un chef-d'œuvre de charme tendre.
Au pied d'une longue et svelte dune de sables roses ondule, long et fin, un ruban de bleu joli, très léger, et parallèlement un autre ruban encore ondule, fin et long aussi, mais de vert très tendre, que frangent des têtes élancées de palmiers et de grands arbres en coupoles vert sombre.
La plaine fauve clair encadre d'une tonalité parfaite cette palette délicate, tandis qu'au-dessus, dans un azur pâle, de grands et longs vols d'oiseaux planent, en file, lentement, et semblent de joyeuses bannières se balançant sur la brise.
C'est en cette parure de fête, en cet inattendu coloris à la Watteau, que m'apparut le Niger, à Gaô.
Je connais le bon géant de rOccident africain depuis le pays de ses sources jusqu'à Say — sur un parcours de quelque deux mille kilomètres. Nulle part ailleurs je ne le sais aussi complet : aussi grandiose, aussi imposant dans la simplicité de ses lignes, en même temps qu'aussi séduisant, et prompt à exprimer son opulence.
Car ce ruban vert tendre, parallèle au ruban bleu doux de ses eaux, n'est autre qu'une longue suite de rizières, à perte de vue, se prolongeant des centaines de kilomètres tant en amont qu'en aval de Gaô. Dans la plaine fauve aux verdures basses, des troupeaux de chèvres, de moutons et de bœufs, des bandes de chevaux, de chameaux, d'ânes vaguent à l'envi, ayant refoulé au loin éléphants, girafes et autruches. Cultures et pâturages, les deux richesses de la vallée du Niger, se lisent aussitôt, même parles plus aveugles.
A Gaô, me voici aux confins du Soudan français. Pour rentrer en Europe, il me faut traverser toute la colonie, remonter le Niger par Tombouctou, Mopti, Dienné et Ségou jusqu'à Bammakou : je vais revivre le voyage que je fis pour la première fois il y a quelque quinze ans.
Il y a quinze ans... Qu'est devenue en nos mains, cette vallée du Niger qui tant me séduisit jadis?
Je sais à n'en pas douter que nous avons instauré la paix et la sécurité en ces régions, dont les chasseurs d'esclaves s'étaient fait une réserve. Mais sont-
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ils venus, nos commerçants? Ont-ils réussi? A notre contact, les indigènes évoluent-ils? Peut-on entrevoir une récompense aux sacrifices consentis par la mère patrie?
Ou bien s'est-il vérifié cet aphorisme de découragement que, les uns aux autres, nous nous répétons avec complaisance : « Le Français n'est pas colonisateur? »
Il y a quinze ans, après avoir parcouru un des premiers le Soudan, et surtout après l'avoir regardé, le premier, d'un œil tranquille, j'ai eu l'audace de prédire à ces régions nigériennes un grand avenir.
Est-ce la tristesse de mes erreurs qui sera ma compagne de route, aujourd'hui?
Est-ce la joie d'assister à l'aurore d'une belle colonie française?
Je viens de me décerner, rétrospectivement, un brevet d'audace. Expliquons-nous.
Les notions générales qui, entre 1885 et 1895, durant la phase de conquête , avaient cours en France sur nos possessions de l'Afrique occidentale, étaient singulières. Elles ouvraient sur leur avenir des perspectives déconcertantes.
Il apparaissait que les nouvelles régions africaines convoitées par nous, n'avaient d'autre attrait que d'être, en ce bas monde, une des parties les plus raffinées de l'enier. Imagine-t-on que j'exagère? Ma bibliothèque a collectionné brochures et volumes de cette époque sur le Soudan. Leur lecture fait dresser les cheveux! Et ces œuvres ne sont pas, en
général, des racontars anonymes, des récits de quelconques. Il s'agit de documents d'autorité, signés de gens qui non seulement avaient, là-bas, vu et vécu ce dont ils parlaient, mais qui comptaient entre ceux dont on dit familièrement qu'ils sont « aux premières loges ^). Presque tous avaient occupé en Afrique des fonctions officielles, et non des moindres!
Dans le nombre, je ne retiendrai que deux ouvrages auxquels la personnalité de leurs auteurs ne pouvait manquer de donner grand crédit auprès de l'opinion publique. D'abord : Campagne dans le Haut-Sénégal et le Haut-Niger 1885-1886, Si quelqu'un avait autorité pour parler de l'Afrique occidentale, c'était en vérité le père de ce gros volume, le colonel Frey (aujourd'hui général) qui, après des séjours répétés au Sénégal, avait poussé notre conquête jusqu'aux rives du Niger et gouverné la nouvelle colonie deux ans durant.
Le second livre, qui porte la date de 1887, s'intitule : Deux ans entre Sénégal et Niger. Il est signé : Louis Lota, docteur en médecine de la Faculté de Paris. L'auteur était également médecin de deuxième classe de la marine : en cette qualité il avait dirigé les services sanitaires du Soudan.
Et voici l'idée que l'on pouvait se faire de notre nouvelle colonie, d'après ces deux documents :
Du colonel Frey : « Si l'on interroge 500 des officiers qui ont pris part à une campagne dans le Haut-
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Sénégal, 450 au moins affirmeront que ce qu'ils connaissent du Soudan occidental les porte à déclarer que c'est un pays sans ressources comme aussi, de longtemps, sans avenir d'aucune sorte... Un officier qui a fait une partie de son avancement dans le Haut-Sénégal, et qui par cela même est peu porté à en médire, a bien donné la note exacte de ce peu de fertilité du sol en déclarant que chaque radis que mangent nos soldats dans le Haut-Sénégal ne revient pas à moins d'un franc! »
De son côté le docteur Louis Lota expose : « Quelques céréales sans valeur, insuflîsantes à nourrir l'Européen, un peu d'or, du fer, peu de bestiaux, voilà ce que produit le Soudan français à l'heure actuelle ».
Le colon éventuel ayant été stylé de la sorte, voyons ce que le commerçant pouvait espérer.
Du colonel Frey : « Un officier quia exercé pendant plusieurs années le commandement de Kayes, interrogé sur la nature et sur l'importance du commerce du Haut-Sénégal, en a fait le tableau suivant : « Il ne « faut point se le dissimuler : en dehors des échanges « nécessités par la fourniture à nos colonnes des « vivres et des animaux, le seul commerce lucratif (( qui existe dans les contrées situées entre Sénégal ce et Niger est celui des esclaves et des munitions « de guerre. »
Qu'y a-t-il lieu d'attendre de la population indi-
gène? A l'engager sur la voie du progrès, prometelle de nous récompenser?
Le colonel Frey note sèchement : « Le caractère indigène est réfractaire en général au progrès ». L'homme de science qu'est le docteur Lota est plus abondant dans sa psychologie : (( Le fond de leur caractère est la paresse et le brigandage... Coureurs infatigables, intrépides devant le danger... Mais ont-ils les goûts et les aptitudes nécessaires pour améliorer leurs produits indigènes, augmenter le rendement de leurs terres, en un mot oflVir au commerce français un champ productif et exploitable? Nous ne le croyons pas. »
Enfin, pour être complètement informés, il nous reste à entendre nos auteurs traiter la question du climat.
Du colonel Frey : « La nature du climat, sur le plus grand nombre de points, est mortel pour l'Européen, et malsain même pour l'indigène ». Sur ce même sujet, ainsi qu'il convient à un médecin, M. L. Lota se montre particulièrement brillant. Une se contente pas de constater que « le Soudan français est le pays le plus malsain du monde ». Sa pensée se coule en une forte et pittoresque image : « 11 est à craindre que notre colonie ne demeure ce qu'elle est : une ligne de forts dans une vaste nécropole. »
On conviendra que, montré sous un tel jour, le pays ait pu apparaître un enfer, plutôt qu'une co-
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lonie à convoiter. C'était le sentiment de ropinion publique. Du Parlement aussi. Il y eut à la Chambre, notamment en juin 1895, des séauces typiques. L'un traitait les pays du Haut-Sénégal de « colonie désolée ». Un autre s'écriait : « Le Soudan? — Il n'y a rien à attendre de ces tristes régions ». Un troisième demandait narquoisement, et triomphalement, au ministre des Colonies : « Avez-vous Opéra, magnifiques boulevards, à Tombouctou? et quais sur les bords du Niger ? »
Pourtant, un très petit nombre d'intrépides tenaient tête à ce torrent de pessimisme. En vérité, pour les compter, point n'était besoin des dix doigts. D'abord un explorateur, l'Européen qui le premier avait pénétré au Soudan occidental. Il appartenait à une nation qui, de longue date, sait ce que vaut un pays au point de vue colonial : il était anglais. Il avait tracé des pays du Niger un plaisant tableau, et leur avait promis un avenir brillant. Seulement, voilà! ce témoin autorisé était... mort' Et depuis pas mal de lustres : je veux parler de Mungo-Parck. Ses récits survivaient. Mais qui donc s'avisait d'aller déterrer de vieux bouquins de l'an Vin?
Ce mort, cependant, était le phare guidant les rares vivants qui luttaient et osaient espérer pour notre pays une acquisition précieuse. Us se nommaient : Eugène Etienne, ministre des Colonies,
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M. Haussmann et J. L. Deloncle, ses collaborateurs au ministère, et le colonel Archinard. Naturellement, on discréditait leur foi en insinuant qu'ils poursuivaient là-bas des intérêts personnels. De l'enthousiasme du colonel pour ces contrées, on disait : « Parbleu ! le Soudan lui constitue une chasse gardée d'où, chaque année, il rapporte un nouveau galon ou tel autre avantage ».
Parmi les rares optimistes de ces temps critiques, il me souvient encore d'un tout jeune homme qui m'avait été signalé comme un triple original. En premier lieu parce qu'il était le premier civil apparu au Soudan, le colonel Archinard l'ayant emmené en qualité de secrétaire particulier. Original encore, pour être revenu de la nécropole soudanaise nullement moribond, mais avec une gaieté, un entrain, une^dtalitéqui, — en l'état des opinions— frisaient le scandale. Original enfin, pour le débordant enthousiasme qu'il affichait à l'égard de ces contrées réprouvées. Ce tout jeune homme avait nom Merleaux- Ponty : le présent gouverneur géuéral de l'Afrique occidentale n'est aucunement son homonyme...
Finalement, les cinq ou six défenseurs du Soudan eurent le dessous. Le Parlement rogna les crédits destinés à notre expansion. Le colonel Archinard se vit enlever le gouvernement de la colonie. On s'achemina vers la liquidation de cette opération désastreuse en nommant à sa place M. Grodet.
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En cette disgrâce des choses, et en présence de deux opinions nettement contradictoires, le Figaro s'avisa qu'il serait peut-être opportun de se faire une opinion personnelle. U résolut de consacrer au Soudan une enquête faite sur place, et voulut bien faire appel à mon concotirs. Je partis avec mission de pousser mon étude jusqu'à Tombouctou la Mystérieuse.
Au Soudan, j'entendis paraphraser copieusement les jugements pessimistes imprimés en France. Ici, là, et ailleurs, on me menait avec complaisance faire la mélancolique promenade du cimetière : impossible de ne pas constater que la population des morts européens était — ici, là et ailleurs — singulièrement plus nombreuse que celle des vivants. La colonie-nécropole n'était pas un mythe. Quand par-delà ce présent lugubre j'essayais d'entrevoir l'avenir, on me répétait à l'envi : Le seul argent que la France tirera jamais du Soudan, sera celui que nous y aurons apporté sous forme d'appointements de nos fonctionnaires ou de solde des troupes.
Des semaines et des mois de route s'écoulèrent. Je parcourus toute la vallée du Niger occidental, de Bammakou au seuil du Sahara, n'ayant pour compagnons de route, selon ma coutume, que des indigènes. L'observation directe, les causeries avec les habitants, et non plus avec les Européens, de longs séjours dans les grands centres, Segou, Dienné, Tombouctou;
des flâneries dans les petits villages où se surprennent mieux la vie et l'âme des indigènes ; l'initiation à l'Histoire du pays, me familiarisèrent avec choses et gens, et m'assurèrent peu à peu des éléments de jugement personnel. Au retour, le Figaro consacra à mon enquête, en entier, un de ses suppléments littéraires. Il parut le 27 juillet 1895. En voici les affirmations principales :
« Il y a en Afrique un pays dont le sol est de proverbiale richesse. C'est l'Egypte : la crue annuelle du Nil a fait de ses rives et surtout de son delta une région de culture incomparable. La vallée du Niger ne le lui cède en rien. Le travail des hommes n'y a pas, comme en Egypte, complété depuis des milliers d'années l'œuvre naturelle du fleuve. Sans qu'il ait été construit les énormes barrages du Nil, ni creusé un seul canal, s'étend une contrée qui réunit les conditions les plus exceptionnellement favorables à la culture, résumées en l'abondance de ces deux fluides vitaux : l'eau et le soleil.
« Le Soudan est un pays d'admirable configuration physique, permettant les cultures tropicales les plus riches et les plus variées, comprenant de remarquables régions d'élevage, et des zones montagneuses dont le sous-sol n'a pas dit son dernier mot. »
Les deux autres questions primordiales : que vaut la population indigène? que vaut le climat? recevaient les réponses suivantes :
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« Les populations du Niger n'ont rien de commun avec celles de la côte. C'est sur les côtes qu'on trouve ce que nous sommes convenus d'appeler le « sauvage ». Au Soudan, nous avons affaire à la population nègre la plus intelligente, la plus susceptible de développement, la plus accessible au progrès que jamais colonisateurs européens aient rencontrée en Afrique. Accoutumée au commerce, habituée à produire au delà de ses besoins, elle est donc très apte à participer à une transformation du pays.
« Celui-ci, d'autre part, est très propice à la vie rationnellement organisée des Européens : l'expérience nous permet de poser en principe que nos compatriotes, entourés simplement du confort qu'ils ont en France, se porteront tout aussi bien au Soudan qu'en France, dès qu'ils y mèneront une vie normale. »
Une seule réserve terminait l'enquête : « Mais tous les avantages de cette acquisition coloniale sont et resteront vains aussi longtemps qu'un chemin de fer ne lui aura pas créé des relations plus faciles avec la mère patrie. »
L'évocation de la terre d'Egypte à propos de la vallée du Niger, en amont de Tombouctou, est aujourd'hui classique, au sens littéral du mot : tous les manuels de géographie l'ont adoptée. Mais à l'époque, lorsqu'on connut la comparaison, ce fut un bel éclat
de rire dans le camp des pessimistes et des Tartarins.
Néanmoins j'eus bientôt la satisfaction de constater que les éléments de mon étude avaient été différemment appréciés par ailleurs : le liquidateur Grodet fut rappelé.
Et depuis, la colonie avait connu des jours heureux, ayant compté en quinze ans deux gouverneurs seulement, appliqués Fun et l'autre à la comprendre, à Taimer, et à hâter sa mise en valeur : le général de Trentinian et M. Merleaux-Ponty. Tous deux avaient travaillé sur un même plan esquissé par le premier et s'étaient appliqués entre autres, à Tachèvement de ce chemin de fer que j'avais réclamé comme la condition sine quâ non de la réussite.
La bonne fortune qui avait été si lente à sourire au Soudan, voulut encore que le gouvernement général de l'Afrique occidentale échappât enfin aux fonctionnaires d'euvergure trop modeste qui s'y étaient succédé. Ce haut poste eut pour la première fois un titulaire digne de Foccuper. Je veux parler de M. Roume. L'étude de la situation lui avait montré, aussitôt, ses colonies piétinant sur place, impatientes, étouffant de ne pouvoir se développer. îl sut leur donner des ailes, les ailes d'or de grands emprunts, qui leur permirent de prendre enfin leur essor. Et c'est ainsi que put être terminé, il y a deux ans, le chemin de fer du Sénégal au Niger qui assurait
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enfin au Soudan des relations normales avec la mère patrie.
L'achèvement de ce chemin de fer est à peu près tout ce que je sais du Soudan nouveau, en y remettant le pied après quinze ans écoulés.
Toute la tendresse que j'ai \ouée autrefois à ce pays, pour lequel on se montrait injuste, se réveille. Il me paraît que le Niger a reconnu son vieil ami, qu'il s'est complu à lui faire fête en se montrant sous cette parure unique, tendre, rose, bleue, verte. Ces grands vols d'oiseaux qui se balancent en files longues au-dessus de ses eaux, me semblent un pavois de gala en l'honneur de mon retour.
Devant le fort de Gâo mon méhari s'est agenouillé pour me faire prendre terre.
Voici ma joie devenue intense à franchir la porte du fort au-dessus de laquelle le drapeau tricolore bruit gaiement dans la brise, à y retrouver des hommes de ma race après les hommes voilés du Sahara, à entendre de nouveau le parler des ancê-
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très. Et ne confesserai-je pas la gourmande émotion de mordre dans un morceau de pain, de ce pain dont j'ai désappris le goût depuis longtemps, comme celui des œufs aussi. Habitudes, traditions, ou souvenirs, c'est tout un monde retrouvé, et j'en ai de Tallégresse plein le cœur.
Il me paraît fort bien, ce poste de Gaô. Sa facture est nouvelle à mes yeux qui ont leurs points de comparaison dans le passé. Jadis pour s'installer, nos gens ne se préoccupaient que de choisir un point stratégique ; les considérations de salubrité et d'agrément n'intervenaient guère : la pensée du coup de feu à faire dominait le souci d'une vie normale. Des fortins s'élevaient ainsi, tout en créneaux et en meurtrières, étroits pour avoir moins d'espace à défendre (car on était peu nombreux) et, de par cette exiguïté, malsains et inconfortables : à les habiter on se sentait un peu le prisonnier, et non le maître, du pays.
De fondation récente, le poste de Gaô, lui, n'est point placé sur le dos de la ville indigène, pour la tenir sous ses feux. A quelque distance de celle-ci, une hauteur a été choisie au bord du fleuve, éventée, d'où l'œil plane agréablement sur toute la vallée du Niger. Il semble dire, ce poste : « Proche ou éloigné, qu'importe! Je domine la ville comme je tiens le pays. »
Cette belle assurance se répète dans ses aménagements. L'intérieur est spacieux, aéré, ainsi qu'il
Le poste de Gaô.
convient en pays tropical. Ne s'y trouve installé que le personnel européen, officier, sous-officiers et employés civils, qui jouissent de logements vastes et agréables. Quant à la troupe, nos excellents tirailleurs soudanais ont leurs cantonnements à l'extérieur du fort. Une petite cité nullement close, aux cases rondes, proprettes et alignées comme à l'exercice, abrite nos auxiliaires noirs et leurs ménages. J'aime à y retrouver les jacasseries, la gaieté et la sociabilité de la race nègre qui, tout de même, forment un agréable contraste avec le silence, les réticences et la claustration de ce monde arabe que j'ai laissé au nord du Sahara.
En somme, on vit ici les portes ouvertes. Quelques
Pvlùne à lôtc d'éléplianl.
Gaô, 33
notes d'agrément manifestent encore cette quiétude. Des portes du fort à la berge du Niger s'en va une curieuse allée de pylônes, dont les sommets sont coiffés de têtes d'éléphants tués à lâchasse. L'effet de ces crânes énormes qui rutilent au grand soleil et tranchent, blancs, fantastiques, sur le gris de leurs socles de pisé, est vraiment original. Non loin s'élève un belvédère, lieu de réunion des Européens au crépuscule, puis leur salle à manger. Un train de maison confortable se révèle aux repas. Les services dont on use me remettent en mémoire les assiettes et les gobelets d'autrefois, en tôle émaillée ou en métal. Tout n'est ici que porcelaine et verrerie, et pourtant Gaô est au seuil du Sahara sans ressources, et à douze cents kilomètres de la gare la plus proche !
En souvenir de mes pèlerinages d'antan, je demande à visiter le cimetière européen. Il n'y repose aucun de ceux qui se succédèrent dans ce poste. Voilà qui m'est nouveau aussi. Cependant, pour le voyageur, des tombes constituent le principal intérêt de Gaô. Les abords de la ville actuelle, et dans un rayon de plusieurs kilomètres, vers le nord-est principalement, sont couverts de nécropoles. Là, dans la brousse, dorment des peuples très vieux. Ainsi le disent les multiples instruments en silex : haches, grattoirs, poignards, meules, dont leurs tombes sont recouvertes.
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Ces champs de morts au loin, c'est tout ce qui peut donner idée de la puissante capitale que Gaô fut jadis, au temps du vaste empire des Songhoïs célébré par les chroniques soudanaises. Dans la ville, on ne se doute de rien. Le palais de ses monarques a disparu. On dit que cette hauteur au bord du Niger, où s'élève le poste, est formée de ses ruines. Quant aux demeures rudimentaires de ses habitants — des. nattes fixées sur une armature en bois — si elles présentent quelque intérêt, c'est uniquement par leur forme, totalement inconnue dans la vallée occidentale du Niger.
Cette forme s'applique avec une étonnante précision à certain passage de Salluste : « Les habitations des paysans numides ou, comme ils disent, leurs « huttes », rappellent par leur forme oblongue et leur toit cintré la coque renversée d'un navire. » Les origines de ce peuple songhoï, qui fit jadis très grande figure dans l'histoire du Soudan, demeurent fort obscures. Peut-être cet indice de leurs habitations n'est-il pas indifférent pour l'hypothèse qui les rattache aux races caucasiques.
Le seul vestige de la splendeur de Gaô est représenté par une tombe, dont la silhouette monumentale et étrange ne se retrouve nulle part ailleurs sur la vaste terre du Soudan. C'est une pyramide. Sous sa masse en pisé repose d'un sommeil quatre fois séculaire le plus glorieux des monarques songhoïs, Askia le Grand.
L'évocation pharaonique de ce monument ne reste
Gaô : le tombeau d'Askia le Grand.
point inexplicable pour qui connaît l'histoire de ce prince. Vers l'an 1^97 il s'en alla à La Mecque, faire
Gaô. 37
le pèlerinage. Son chemin passait par l'Egypte où il fut, au Caire, l'hôte du kalife Mottekewel. Rentré dans sa capitale, il y fit dresser son tombeau, de son ^'ivant, comme les vieux pharaons de là-bas, et à l'image de leurs dernières demeures, dont les silhouettes uniques l'avaient impressionné à jamais, comme tous ceux qui défilent à leur pied depuis des millénaires.
J'ai quitté Gaô sur une pirogue postale. L'embarcation qui me porte a conservé, agrandies, les fluettes lignes des pirogues indigènes aux silhouettes de flèche, mais elles ne s'incurvent plus dans les bois durs et lourds du Soudan. Le progrès lui a façonné un corps en acier léger. Cet esquif passe partout, et en toute saison, aussi bien aux eaux hautes, quand le Niger mesure quinze mètres de fond, qu'aux eaux basses quand son cours ne se marque souvent que par des flaques d'eau. En pleine charge, avec ses sacs de lettres, ses ballots de journaux et ses colis postaux, la flèche d'acier file à raison de cent kilomètres par vingt-quatre heures, et en remontant le courant; à le descendre, elle atteint presque une
vitesse double. Huit piroguiers et leur chef forment l'équipage. Nulle escorte.
De Gaôà Tombouctou on compte quelque iOO kilomètres. Sur ce parcours le Niger vient lécher le Désert : pourtant ses rives ne sont rien moins que limage de la stérilité. Le fleuve y met. à vrai dire, une ingéniosité rare, par cfuoi le paysage est d'une structure fort particulière : des théories d'Iles petites et allongées, des suites de petits bras, font cortège au cours principal : les terres en bordure complètent ce système par des bas-fonds, des mares et des culsde-sac aquatiques. C'est ici la réalisation de la parfaite région lacustre.
La bonne fortune me fait parcourir ce pays en la saison la plus propice pour goûter sa singularité — aux hautes eaux. Il faut attendre six mois après la saison des pluies torrentielles, il faut aussi un millier de kilomètres parcourus, pour que les énormes masses liquides, collectées par le fleuve dans le Sud lointain, atteie^nent les bords du Sahara avec toute leur amplitude. Ce phénomène s'accomplit précisément en cette fin de décembre où ie vovae^e.
Bientôt le Niger va être étale. Déjà il est si plein, répandu sur une surface si vaste, que pour moi, récemment échappé aux plaines assoifî'ées du Désert, toute l'eau de l'Afrique septentrionale semble s'être réfugiée ici.
Et toute cette eau qui a envahi les îles, les berges,
Le berceau de l'empire songhoï. 41
les bas-fonds loin dans les terres, équivaut aux flots du Pactole. Véritablement elle roule de l'or, car elle transforme ces lisières du Sahara en un grenier d'abondance. C'est le grand pays du riz. En amont comme en aval de Gaô, la contrée ne forme qu'une vaste rizière de plusieurs centaines de kilomètres d'étendue. Et la plus merveilleuse des rizières, à dire d'experts. Il ne manque pas d' « Indo-Chinois » au Soudan, officiers et sous-officiers de notre armée coloniale qui ont tenu garnison au Tonkin. Tous opinent que le riz de Gaô vaut les belles qualités d'Asie. Mais sur quoi ils s'extasient véritablement, est la culture facile dont jouissent les indigènes du Niger. Les Noirs se contentent d'ensemencer à la volée et laissent ensuite, bien tranquillement, travailler la nature, laquelle accomplit les immersions indispensables au riz par la crue lente du fleuve. L'homme d'Extrême-Orient, au contraire, doit conquérir sa récolte par de pénibles repiquages et des travaux d'irrigation compliqués, de véritables pratiques d'horticulteur !
L'eau n'a pas envahi les terres seulement. L'atmosphère aussi en est saturée. Une énorme évapora tion couvre toute la vallée et se manifeste en brouillards intenses, en nuages opaques et près du sol. Le soleil devrait apparaître à six heures et demie; il n'est guère visible avant huit heures. Un impénétrable écran le dérobe, lui, l'astre impérieux des tropiques!
Quand il se montre enfin, c'est — piteux — un pain à cacheter rubescent qui transperce. Il ne tarde pas d'ailleurs à redisparaitre, et la fin du jour ne se de^'ine qu'aux délicieuses nuées roses qui accompagnent les troupeaux graves et lents au vaste abreuvoir du fleuve.
La moisson a commencé. Les rives frémissent dune jolie vie qui dit la liesse de cette terre, et à laquelle je participe en cheminant.
Au-dessus et dans les rizières, d'innombrables oiseaux et des espèces les plus variées, depuis les très hauts échassiers jusqu'à cette poussière de volatiles que sont les oiseaux-mouches, battent des ailes, explosent en envolées subites, jacassent, piaillent, trompettent : on se croirait dans la plus folle des volières. C'est que pélicans, canards sauvages, ibis, aigrettes, sarcelles, bécasses, vautours et aigles-pêcheurs, font bombance en ce moment, se gavant, qui du grain mùr, qui d'insectes, qui de poissons : tout leur est à discrétion en cette saison bénie. C'est leur bonheur, sans doute, qu'ils crient ainsi à tuetète, lançant comme un hymne pantagruélique au Niger, dispensateur de ces ripailles.
L'homme, de son côté, circule affairé. En ces temps le cultivateur sédentaire se fait nomade. Avec toute sa famille il va camper de-ci. de-là, où il sera le plus proche de ses moissons, pour y travailler et aussi pour veiller sur elles, vieille habitude d'avant notre
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conquête, quand les malandrins touaregs ou maures venaient récolter ce qu'ils n'avaient pas semé. Le grain s'entasse en petits monticules sur la terre ferme. On le décortique en famille. Nous croisons maintes pirogues. Les unes, pesamment chargées de sacs en sparterie, rentrent la récolte au village. D'autres filent plus légères. Une silhouette proprette, en beaux et amples atours, s'y prélasse à l'ordinaire, la femme du cultivateur, allant réaliser au marché voisin partie delà récolte.
Puis, quand l'obscurité est venue, quand la gent ailée est enfin entrée en silence, l'animation diurne se prolonge. Les feux des campements de moissonneurs illuminent les rives. En passant, les villages nous envoient le rythme des tambours et le chant des danseurs. C'est maintenant l'heure où les hommes font bombance... A la nouvelle des récoltes rentrées, les pasteurs sont accourus et ont troqué les bètes grasses de leurs troupeaux pour les prémices de la terre. Sous la tente du nomade, dans la hutte du cultivateur, on fait ripaille tout comme les oiseaux dans les rizières.
A cette principale et grande récolte de riz s'ajoutent, en d'autres époques de l'année, d'autres moissons, moindres en vérité. De février à mars, quand le Niger se vide, des terres limoneuses et fertiles sont mises à découvert et complantées de maïs, de tabac et de légumineuses. En juillet, le mil. Forge
et le blé sont ensemencés et prospèrent grâce aux pluies.
La nature a marqué ce pays de moissons perpétuelles pour devenir le siège d'un empire riche et puissant, et le centre d'une civilisation. Antiques ou modernes, les civilisations n'ont été qu'une moisson de plus, sur des terres fertiles. En effet, l'histoire nous dit qu'ici se trouve le berceau de cet énorme empire songhoï qui s'étendit un jour — au xvi** siècle — du lac Tchad aux abords de l'Océan Atlantique, des confins du Maroc aux approches du golfe de Guinée : pour le traverser, il fallait cheminer six mois durant !
Gaô en était la métropole : elle tendait ses deux bras nigériens, lourds de richesse et de puissance, vers l'ouest et vers le sud, comme pour enlacer tout l'Occident africain. Une merveilleuse poussée de civilisation monta là, en plein continent noir, sous le règne de ce grand Askia qui dort sous la pyramide en pisé.
Qu'est devenu ce peuple songhoï qui fut si grand sur ces rives si fertiles? Trois siècles des pires vicissitudes l'ont réduit à rien. La proie de conquérants marocains d'abord, par eux pillé et désorganisé à l'envi, il devint ensuite la chose de nomades avides et cruels. Touaregs et Maures. Lorsque nous occupâmes ce pays, il y a huit ans, les Songhoïs ne vivaient plus; ils végétaient misérables : à quoi bon travailler? on les dépouillait; pourquoi procréer?
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leurs enfants étaient enlevés et vendus au loin comme esclaves. Ils avaient subi l'asservissement jusqu'à l'abrutissement.
Nos troupes se mirent résolument à leur rôle de gendarmes à l'égard des nomades anarchistes. Les sédentaires ont repris conscience et se sont réorganisés : d'année en année les cultures progressent, l'excédent des récoltes augmente, les terres à l'abandon diminuent. Déjà l'indigène coupe les berges pour attirer l'eau vers des terres non irriguées, en vue de récoltes encore plus grandes. Le superbe passé des Songhoïs est un sûr garant de leur avenir. Un jour viendra où ce pays complètement régénéré exigera, ainsi que la vallée du Nil, la science des hydrographes pour étendre l'inondation bienfaisante.
Car les débouchés ne manqueront jamais au riz : les statistiques de l'Afrique occidentale en notent de considérables 'et croissantes importations. Le commerce du Niger a commencé de drainer la précieuse céréale de Gaô. On déplorait à mon passage le manque de chalands. Mais, entre tous, il est un débouché qui doit attirer et forcer l'attention, car son importance économique se double d'une question de haute politique : la soudure de notre vaste Empire africain, la liaison de notre Afrique méditerranéenne et de notre Afrique tropicale.
De l'autre côté du Sahara, aux oasis du Touat et du
Tidikelt d'où je viens, la datte est la culture dominaute. Les récoltes de céréales sont insuffisantes et le riz, de consommation si commode, y est recherché en général, mais notamment par nos troupes sahariennes. Quand les méharistes partent pour leurs randonnées à travers les pays touaregs (dont les moindres durent trois mois), ils en emportent de grandes quantités : c'est la base de leur nourriture.
Ce riz vient d'Extrême-Orient débarquer à Gabès, et s'achemine par chameaux vers le Touat où il parvient souvent échauffé et avarié. A In-Salah il ne vaut pas moins de 500 francs la tonne. Or, sait-on ce qu'on le paie à Gaô? 50 francs. Voilà des différences de chiffres bien propres à stimuler les initiatives du commerce.
Après ma traversée du Sahara où j'ai, le premier, voyagé seul et sans escorte, zigzaguant au gré de ma fantaisie — où j'aurai été le premier flâneur — la démonstration de la sécurité du désert est faite. Aussi a-t-on décidé la création d'un courrier postal régulier, tous les mois, de l'une à l'autre rive du Sahara, des fleuves morts du Touat au grand fleuve vivant du Soudan. C'est là un premier chaînon destiné à relier l'Algérie au pays du Niger. 11 a été renforcé par l'installation d'un poste permanent à Tarhaouhaout (Fort Motylinski), dans le sud du Hoggar, au centre du Sahara.
Mais une chaîne solide n'existera que s'il s'établit
Le berceau de l'empire songhoï. 47
des courants commerciaux qui, eux, ne sont point des agents de jonction factices. Le commerce du riz entre le Touat et le Niger que je viens de préciser, me semble fournir à de tels courants des éléments heureux. Et ainsi sera hâtée cette soudure du nord et du sud de notre vaste Empire africain, indispensable à sa solidité.
Au sortir de la région lacustre, berceau de l'empire songhoï, nous accostons à Kabara, le port et les docks de Tombouctou, car on sait que la grande ville est située proche, et non sur le Niger.
Kabara a toujours ce petit air « port de mer » qui m'amusa infiniment lors de ma première visite. Mais la note s'est accentuée. Kabara a maintenant des allures de vieux loup de mer! Ça fleure le goudron. L'odeur forte que répand le grand commerce de poisson desséché, joue à ravir les effluves salins et ceux de la marée. Sur les quais, des ancres traînent partout, agriffant rageusement le rivage.
On distingue nettement deux ports, aujourd'hui : le port de commerce, et le port officiel, comme qui dirait le port de guerre! Dans ce dernier se balance
toute une flottille en acier : grands chalands pour le transport du ravitaillement, des munitions et autre matériel de l'État; petits chalands à cabines confortables pour le voyage du personnel européen. A quelques mètres du quai, de vastes hangars s'offrent aussitôt à Fentrepôt des chargements. Et des piles de charbon en briquettes me disent encore qu'il y a ici beaucoup de nouveau. Petit poisson est devenu grand!
A peine débarqué, il vous est loisible, comme à Marseille ou au Havre, de télégraphier vers n'importe quel point de l'univers que vous avez eu une bonne traversée... sur le Niger. La première maison que l'on rencontre après avoir traversé les quais est le bureau de poste. Point banal, ce bureau! Savezvous qui transmettra votre dépêche? Un fils de roi. Parfaitement ! L'employé que j'y trouvai n'était autre que Moktar-Tal, ancien élève de l'École des fils de chefs à Kayes, fils d'Aguibon, roi du Massina, et petitfils du fameux El-Hadj Omar, le grand conquérant toucouleur qui s'avança menaçant jusqu'aux portes du Sénégal et fut vaincu par Faidherbe.
Autre singularité de ce bureau : bientôt on y pourra dire aussi deux mots au lac Tchad. Devant l'immeuble est, en effet, rangé en ordre de bataille le formidable matériel de la ligne télégraphique Tombouctou-Niamé-Zinder-Tchad^ : ci 1.800 kilomètres.