Inaugurée en
Kabara. 53
Ce matériel ne me rappelle guère les moyens de fortune des lignes soudanaises de jadis, où les fils n'avaient pour s'accrocher que les arbres du pays ! Les poteaux que voici sont de petites merveilles. Ils représentent les solutions d'un tas de problèmes. Rien du tronc de sapin que vous connaissez : les termites auraient tôt fait de s'en régaler en quelques repas succulents. Ce sont de sveltes poteaux métalliques, sur lesquels bien des générations après la nôtre transmettront encore leurs petites histoires. Ils mesurent six mètres de haut, car le fil ne devra pas gêner la promenade de messieurs les éléphants, ni de ces dames les girafes.
Il importe également que de pareilles masses soient transportables. Les poteaux métalliques sont donc é vidés. A cause de ceci, on leur a donné une forme quadrangulaire, afin d'augmenter leur résistance ; quand ils seront en place, on leur rendra du poids en les remplissant de sable. Il faut enfin que des masses d'une semblable longueur puissent s'arrimer sur les braves chameaux qui les porteront de Niamé au lac Tchad (900 kilom.). On les a divisées, à cet effet, en trois parties de deux mètres chacune et de diamètres différents : ainsi, les trois pièces entrent les unes dans les autres, à la façon des tubes d'un télescope.
Ce matériel, imaginé par la direction des télégraphes du Soudan, est d'un type parfait pour les pays
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à termites, les parcours déboisés et désertiques. Et à ce dernier titre, il est à retenir. Ne constitue-t-il pas une contribution précieuse à l'établissement de la grande ligne du Télégrapbe-Transsaharien?
Je me souviens que Kabara avait jadis une garnison complète, infanterie, cavalerie, voire même du canon. Plus rien de tout cela. Il ne reste qu'un adjudant, qui, à vrai dire, tient l'emploi très pacifique de maître de port, et n'a sous ses ordres qu'une demi-douzaine de gardes régionaux, des Pandores noirs : vous comprenez! un port de mer...
Pour franchir les huit kilomètres séparant Kabara de Tombouctou, c'était autrefois toute une expédition. Je n'exagère pas. On partait escorté d'infanterie et flanqué de cavalerie. Le canon restait à la maison pour protéger le fort, suprême refuge en cas de retraite. Les multiples convois de marchandises, les riches commerçants, qui quotidiennement circulaient entre la grande ville et son port, étaient une tentation violente pour les nomades pauvres et avides de la région, Maures-Bérabiches et Touaregs. Cette route, quoique bordée d'une végétation parcimonieuse indiquant la lisière du Désert, était une véritable forêt de Bondy. Les plus braves ne s'y aventuraient qu'armés jusqu'aux oreilles, ce qui, souvent, ne les empêchait pas de faire en ce court trajet leur dernier et suprême voyage. Aussi, dès notre occupation, avait-on sabré les maigres végé-
"tSs.sé.N-ntJ
Le matériel de la ligne télégraphique.
Kabara. 57
tations en bordures qui favorisaient les embuscades, et c'étaient huit kilomètres pelés, dénudés, fort vilains.
Je ne reconnais plus rien de ce chemin qui pourtant me fut familier. Un petit bois, d'essences sahariennes, l'encadre et l'ombrage de son mieux, encore que fort mal. Dans le sable, tout un peuple barbote placidement, déambule sans souci, femmes et enfants, comme bourriquots et chameaux.
Pas un homme qui porte fusil ou lance! Des passants s'arrêtent pour échanger le bonjour et des potins. Des flâneurs assis et groupés tiennent parlotte au pied d'un arbre. Je croise un aveugle qui chemine avec les yeux de son bâton tâtonnant. De temps en temps on voit des couples disparaître à droite ou à gauche dans la brousse. Il n'y a point encore de cafés. Mais dans l'ombre de buissons épais, se découvrent des marchands de noix de kola, la consommation de luxe des indigènes. J'ai impression que cette route, naguère lieu de terreur, est devenue à la fois le Boulevard et le Bois de Boulogne de Tombouctou.
Mais voici qu'après avoir gravi une dune, se découvre le long et fin profil de la Reine du Sahara, trônant dans la plaine lumineuse et immense...
En approchant, je distingue que sa silhouette s'est parée de constructions aux lignes vastes qui ne sont point dans mon souvenir, qui certes ne sont non plus œuvre des indigènes. Les arcades et les voûtes de bâtiments spacieux se précisent : leur dispersion dans une même clôture semble indiquer un hôpital conçu d'après les plus modernes données d'isolement. Plus loin sur un porche haut, entouré de murs hauts, se lit : Trésor, ,
Ici, à l'entrée de la ville, des ruines et des décombres faisaient autrefois un bien sinistre accueil au voyageur. Un bâtiment engageant et confortable se
dresse, dont le cartouche dit : Postes et Télégraphes, Et me voici dans les rues. J'y ai laissé un décor de maisons négligées, crevassées, croulantes, lépreuses. Je retrouve des demeures restaurées, agrandies, crépies avec soin, coquettes. Plus d'habitations en paille. Disparues les enclosures misérables en haies mortes : des murs soignés.
Comme la trille, les passants semblent avoir fait peau neuve. Jamais il n'y en eut autant. Au lieu de silhouettes pressées, fuyantes, au regard craintif et méfiant, aux traits amaigris — de bonnes faces sereines, souriantes, curieuses seulement; des faces rondes de gens qui mangent bien et digèrent de même.
A ce propos, une note dont il ne me souvient aucunement. Un peu partout flotte une odeur de grillades, plane je ne sais quelle atmosphère rabelaisienne, faite de ces grands étals de viandes grasses
Tomboiictou : la ville. 61
au soleil des marchés, et aussi des rôtisseries en plein vent.
Jadis les abords des maisons étaient déserts, les portes restaient closes. Devant les seuils ouverts gaiement, des écoliers travaillent ou des bandes de mioches s'ébrouent : dans le vif émail de leurs yeux de négrillons ne se lit plus la crainte du Touareg voleur d'enfants.
Tout cela respire une plaisante émancipation, tout cela me raconte l'aplomb retrouvé par choses et gens en cette ville où le nomade, tyran impitoyable, avait fait surgir de lamentables décors et de pauvres marionnettes, vêtues de sale et de négligé, à l'allure hypocrite. Ne fallait-il pas dissimuler toujours, dissimuler tout, aisance, vêtements propres et confortables, comme famille et enfants, tandis que toujours rôdait par la cité le Touareg, quaerens
QUEM DEVOREt!
Gomme je philosophais joyeusement sur ce passé sinistre, quelqu'un dont les traits me sont restés profondément dans la mémoire, surgit devant moi, sorti je ne sais d'où. J'aurais parié que parmi les indigènes celui-là serait le premier à connaître mon arrivée! C'est Omar Amidou, jadis surnommé par moi « La Gazette de Tombouctou w. Un type. Sur sa peau noire, ses origines berbères, très proches, sont écrites en traits d'une extrême finesse. Ses mains effilées, et le geste, et l'allure, sont d'un raffiné. Point d'âge;
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il est aujourd'hui celui qu'il était il y a quinze ans. Dans un groupe aussitôt il s'impose à l'attention, encore qu'il parle peu. Deux yeux mobiles, perçants, petits, enchâssés délicatement, parlent pour lui. Ces yeux savent aussi écouter, et mieux que des oreilles ! Grâce à eux, il viole la confidence des plus obstinément muets. Sans avoir rien entendu, il sait tout, tout, tout...
Quand j'étais étudiant à Tombouctou, occupé de déchiffrer la ville mystérieuse, il se constitua ma bonne fée, me disant : Fais causer un tel sur ce sujet. — Tel autre doit posséder le vieux manuscrit historique dont tu as besoin. — Je vais te conduire à l'endroit où telle chose se passa. 11 ne me souvient pas de l'avoir trouvé à court. Se portant garant de la confiance que l'on pouvait me faire, il m'apprivoisa ce monde tombouctien qui était tout méfiance.
En m' abordant, ses yeux extraordinaires lancent des étincelles électriques. A peine ses amitiés terminées, il commence : « Je connais ta vie depuis que tu nous as quittés. Je sais que dix ans passés tu es allé chez les infidèles Mossis. Maintenant tu arrives de Gaô, après avoir traversé le Sahara. » Le voilà tout entier! Bien que je sache qu'il ne m'en dira rien, je lui demande d'où il tient ces détails. Pour toute réponse un rayonnant sourire qui doit signifier : « As-tu oublié que, toujours, je sais tout! »
Il baragouine maintenant le français. Surtout le
Tombouctou : la ville. 63
comprend parfaitement. Mais, par principe, s'efforce de n'en rien laisser paraître. C'est avec ses yeux extraordinaires qu'il aura, je gage, appris notre langue ! Voilà qui me va. Je flatte sa manie d'homme bien informé en l'envoyant annoncer mon arrivée à tous mes amis indigènes. C'est de leur bouche, qui me révéla la ville ancienne, que je veux connaître la ville nouvelle.
Ils arrivent peu à peu, mes bons amis : Alfa Saïdou, chef de la ville, Ahmed Baba, le grand-cadi et le cadi Ahmadou Sanserif. Vient aussi l'ami Medoune, un vieux et brave serviteur de la France, un Français noir, interprète de la région. Il fit jadis avec moi la chasse aux vieux manuscrits arabes, ce pour quoi le ministre lui donna la rosette de l'Instruction publique, une grande joie ! qu'il m'écrivit. lia continué de se montrer digne de cette distinction. Pendant mon absence ne s'est-il pas attaqué à la langue arabe, apprenant à la parler, à la lire et à l'écrire ! Et véritablement, étant donné son âge, ceci n'est point un mince mérite.
Hélas! il en manque de mes amis, de mes précieux collaborateurs, chroniques vivantes de la ville, qui se laissèrent si co m plais aîn ment feuilleter par moi. Dans les dunes voisines où ils reposent, que le sable leur soit léger!
Pour les survivants, ils s'avancent, bedonnants dans leurs amples draperies, un peu pesants, eux
que j'avais connus ingambes. Alors, avec des serrements de mains, de bons rires, la joie sur la figure, ils défilent le long chapelet des phrases petites, mais interminables, delà civilité puérile et honnête arabe. On se place maintenant. Toutes les chaises de ma chambre sont occupées. Ce détail m'intéresse : autrefois aux sièges que je leur offrais dans ma demeure, ils préféraient les nattes.
Et bientôt il m'est donné de revivre une de nos réunions pleines d'abandon, dont j'ai gardé un si bon souvenir.
Je ne manque pas de les complimenter tout d'abord sur leur air de prospérité, sur leurs vêtements aux belles broderies, et (un peu narquoisement) sur leurs mines grassouillettes qui expUquent sans doute les nombreuses rôtisseries de la cité...?
« Ah oui! toutes ces boucheries, ces rôtisseries te surprennent, me dit le grand-cadi. Te faisant, il y a quinze ans, le récit des maux dont les Touaregs nous torturaient, il en est certains que par honte j'ai omis, tant ils nous ravalaient... Je ne t'ai pas raconté que rôtisseries et boucheries, pillées au jour le jour, avaient dû disparaître. Les bouchers se contentaient d'aller s'asseoir sans marchandises sur le marché, absorbés — en apparence — à égrener leur chapelet. Les clients, également le chapelet en mains et non moins plongés dans de pieuses pensées, auprès d'eux passaient lentement et... rapidement
Tombouctou : la ville. 65
nommaient la commande. La nuit venue, les livraisons se faisaient en cachette dans les recoins obscurs et déserts de la ville. »
De gaies vibrations de panses soulignèrent ce souvenir plaisant donné à un passé maudit, et le grandcadi garda la parole pour parler des temps présents :
« Que pouvons-nous t'apprendre de véritablement nouveau, à toi qui nous as prédit tout ce qui s'est réalisé depuis l'installation des Français? Ne nous as-tu pas annoncé en partant que désormais Tombouctou allait revivre ces heures prospères de son histoire que nous avions lues ensemble dans les vieux livres?
« Tous ceux que le malheur avait expatriés sont rentrés et ont relevé leurs demeures. Des gens qui lors de ton séjour n'avaient même pas une case en paille, des gens qui couchaient au hasard des dunes sont maintenant propriétaires de bonnes maisons .^ Autour de la ville des faubourgs se sont élevés, en paille mais nullement misérables. La population de Tombouctou a plus que doublé, et malgré cette invasion, il n'y a de pauvres que les infirmes.
« Te souvient-il du chef des âniers de Tombouctou? un petit vieux, qui louait des bourriquots pour faire le transport entre la ville et Kabara? Ces derniers temps il en aurait pu mettre 200 à ton service : il en avait dans tout le pays, jusqu'au Mossi!
66 Notice beau Niger.
« Gomme cadi, je viens de m'occuper de sa successioQ. Se sentant mourir, il réunit ses fils, et leur indiqua les diverses cachettes où se trouvait son argent. Les unes contenaient des pièces de cinq francs, d'autres des pièces d'or. Sais-tu combien nous avons trouvé? Quarante mille francs!
« La communauté des hommes blancs (colonie de commerçants marocains, touatiens ou tripolitains) qui ne comptait plus qu'un représentant unique s'est reconstituée. De Tanger et du sud du Maghreb, des Marocains sont accourus dès qu'ils ont su que les Français avaient rétabli l'ordre et la sécurité. Chacun se loue de leur honnêteté, et les commerçants français entretiennent avec eux les meilleures relatiens. Ils racontent volontiers ne point regretter leur pays, l'ayant abandonné pour échapper à l'insécurité et aux exactions. De leur sultan ils n'hésitent pas à dire qu'il est fou! »
Alors Omar-la-Gazette d'ajouter : « Dans leurs maisons closes, leur vie s'écoule gaiement. Ils ont découvert à Tombouctou une « limonade » permise aux musulmans, et tout à fait de leur goût — le Champagne. Ce n'est pas par demi-bouteilles ni par bouteilles qu'ils en achètent, mais par caisses, et celles-ci se renouvellent souvent ». Et Omar, qui ignore le mot « ribotte », précise : « Certains jours, on entend jusque dans la rue qu'ils sont 1res gais! trop gais! ! »
De nouveau, les panses de mes bons amis s'agitent
Tomboitctou : la ville. 67
joyeusement. Eh ! eh ! je ne jurerais pas que le goût du Champagne leur soit totalement inconnu...
Médoune, le vieil interprète, est très documenté aussi, de par ses fonctions officielles, sur ces relations renouées avec l'Afrique septentrionale :
« Les Marocains ne sont pas seuls à avoir repris le chemin de Tombouctou ; tu trouveras en ville un commerçant d'Akabli (Touat), qui semble faire de bonnes affaires. Il est venu en une quarantaine de jours par la vieille route : In-Size, Timissao, In-Ouzel et Mabrouk. D'autres Arabes encore nous visitent chaque année, mais sans se fixer longuement. Ceuxlà sont originaires du Sud-Algérien, des Chambâ et autres. Cette année, nous en avons eu deux; l'an passé, trois. Ils provoquent une grande curiosité en ville.
« Ce sont d'anciens soldats des troupes sahariennes. Durant leur service ils se sont familiarisés avec le Désert, sa vie, ses routes et ses habitants. Aussi n'hésitent-ils pas à le traverser, autant par curiosité que pour commercer. Aussitôt arrivés, ils se présentent aux autorités françaises et se plaisent à exhiber leurs livrets militaires. Puis, en ville, sur leurs grands et beaux burnous, ils épinglent avec fierté la médaille saharienne qu'ils ont gagnée au service de la France, et, auprès des indigènes, aiment à passer pour des Français.
« Seuls les gens de Tripolitaine ne donnent pas
68 Notre beau Nwer.
signe de vie, et pourtant, cette voie aussi est praticable à l'heure actuelle ».
« — Je sais quelqu'un qui compte la prendre bientôt, dit le Cadi Ahmadou Sanserif. C'est une curieuse histoire. Jadis, un jeune commerçant arabe de Rhadamès vint à Tombouctou pour affaires. Mais l'insécurité du Sahara toujours empêcha son retour. Voici trente-cinq ans qu'il est ainsi retenu au Soudan; il s'y est marié d'ailleurs et a de nombreux enfants.
« Avant de partir, il avait déjà convolé à Rhadamès, où sa première épouse est restée et l'attend toujours. Récemment elle a pu lui faire parvenir un petit pli Il renfermait une mèche de cheveux et ces quelques lignes :
a Quand tu es parti pour les pays noirs, mes cheveux étaient de la couleur des pays ve?\s lesquels tu te dirigeais.
« Vois les cheveux que je t'envoie maintenant. Ils sont blancs comme les pays où je suis i^estée, oii tu es né, et oii j^espère te revoir avant de mourir.
« Le vieillard a été très ému... Il ne peut presque plus marcher, et pourtant, convaincu qu'il aura la force de rentrer au pays natal, il va se mettre en route avec l'ainé de ses fils soudanais qui a trente ans. Je ne pense pas qu'il raconte jamais de mauvaises
Tombouctou : la cille. 69
choses sur les Français, s'il peut regagner enfin la Tripolitaine ! )>
Nous causâmes longtemps encore. Ils ne tarissaient pas sur les avantages qu'ils tirent de l'occupation française, sur les progrès qu'elle leur a apportés, m'initiant à ceux-ci avec la complaisance qu'ils prodigueraient à quelque ingénu parent de province. La poste et son fonctionnement ravissent particulièrement ces commerçants. Ils me semblent d'ailleurs en user jusqu'à l'abus, imposant au postier bénévole de leur servir d'écrivain public pour lettres, télégrammes ou mandats, car toutes les opérations leur sont familières.
Lors de mon séjour, j'avais loué une maison où j'ai passé des semaines pleines d'agrément, et mon hôte, Bahamou Boudjou, de son côté, ne m'avait pas laissé moins bon souvenir. Son absence à notre réunion m'étonne. Il n'est plus là..., parti pour le paradis de Mahomet, ainsi qu'il me plait de croire. Alors je voudrais revoir du moins mon ancienne demeure, et j'envoie annoncer ma visite à sa famille.
Sur le seuil un jeune homme me reçoit : « Ah! c'est toi, Félix? » me dit-il usant du seul prénom, selon la coutume d'Afrique. Je suis Isa, fils de Bahamou. Mon père m'a bien souvent causé de toi. D'ailleurs, si je sais te parler en français, c'est en partie à toi que je le dois. »
Je ne me rappelle pas du tout avoir mstruit quel-
qu'un durant mon séjour, trop absorbé à m'instruire moi-même.
(( Oui, continua-t-il, en riant de ma perplexité. J'étais un gamin quand tu habitais auprès de nous. Tu aimais à causer avec le père, et il nous a répété vos causeries. Tu lui as dit entre autres que les Français ne quitteraient plus le pays, que dès lors tous ceux qui parleraient leur langue en tireraient maint avantage, que dans l'intérêt de mon avenir il fallait me la faire apprendre au plus tôt. Après ton départ, le père projeta de suivre ton conseil. Mais il n'y avait pas d'école française à Tombouctou. La plus proche était bien loin, à Segou, à 500 kilomètres d'ici. Le père n'hésita pourtant pas à m'y envoyer et j'y suis resté deux ans. »
En causant ainsi, il me conduit vers une agréable courette un peu obscure, frais patio tapissé de nattes, avec, dans les murs, des nids, et des tourterelles qui roucoulent en sourdine. C'est le salon, l'appartement des femmes, lesquelles, dans les bonnes familles de Tombouctou, vivent à l'écart, selon la coutume d'Orient. Là filent et papotent, entourées de marmaille, un groupe de jeunes femmes, les épouses d'Isa et leurs servantes. Et, joyeux, il annonce en entrant : « Mère! voilà Félix! »
Dans le groupe une aimable dame quitte sa pipe, pour s'exclamer à son tour : « Félix ! Félix I » avec un gentil geste d'accueil. Malgré les ans, je reconnais
Tombouctou : la ville. 71
incontinent ma bonne hôtesse. Elle fut belle et souriante il y a quinze ans, citée par la ville pour sa beauté, son élégance et l'art de ses coiffures. Son mari, un peu jaloux, me confiait : « J'entends bien ce que disent ses lèvres, mais je n'entends pas ce que dit son cœur. » J'ai d'elle un portrait en son attitude préférée, fumant la pipe sur la terrasse commune à nos demeures.
Encore que le temps ait un peu empâté ses charmes, l'aimable femme a toujours un joli sourire et de grands yeux séducteurs. Elle n'a pas appris le français. Sans doute sa pipette ne lui en a pas laissé le temps! N'empêche qu'elle aussi, affiche du goût pour la francisation ; maintenant elle tire ses petites bouffées d'une tête de zouave...
VIÏ
Il semble bien que ïombouctou a vu s'accomplir la résurrection jadis prédite par moi. Mes conjectures tablaient sur son admirable position géographique, au bord du Sahara afifamé, au seuil du Soudan plantureux: une telle situation est faite pour conserver une importance éternelle.
La ville a rejeté les haillons sous lesquels nous l'avons trouvée. Avec la paix française elle est redevenue la plaisante et active cité cosmopolite, trait d'union entre le monde des blancs et les pays des noirs.
Le commerce européen s'y est taillé une place confortable tant par les succursales de compagnies soudanaises, que par les comptoirs de firmes importantes du Sénégal, et enfin par des négociants privés. Au
su
Si
Tombouctou : la vie. 75
nord de la ville il y avait une place grande, mais minable, dite du « Petit Marché » pour ce que les ménagères y venaient faire leurs menues provisions quotidiennes. Nos commerçants ont complètement transformé, bouleversé, non seulement la place, mais tout le quartier. Ils en ont fait le centre principal des affaires. De vastes immeubles signalent leurs entrepôts et encadrent la place.
Celle-ci, où je n'ai connu que quelques pauvres marchandes de légumes, d'épices et autres misères, est aujourd'hui toute grouillante de l'activité des petits commerçants indigènes, parmi lesquels ne manque pas la figure claire de l'âpre mercanti syrien, le gagne-petit de tous les pays neufs. La menue monnaie de coquillages, les cauris, a disparu : des centimes les remplacent.
Il m'a paru que les Européens, à l'égal des Tombouctiens, étaient satisfaits de leurs affaires. Joie non moindre, j'ai constaté l'harmonie dans laquelle vivent nos compatriotes aussi bien entre eux qu'avec les autorités. La tâche du jour terminée, un bridge ambulant les réunit tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre.
Chaque dimanche, demeures privées et bâtiments officiels hissent le pavillon tricolore, dont les gaies couleurs strient plaisamment le gris panorama de la ville, et d'amiables diners réunissent maintenant bridgeurs et ceux qui n'entendent rien au « sansatout ». Il s'y déguste de gourmandes recettes indi-
gènes. iMais par ailleurs, en mainte joyeuseté, on sent passer le souffle du pays de France. Dans leurs linceuls de sable, hors la ville, les vieux fêtards des siècles lointains où Tombouctou était une ville de plaisir au loin réputée, doivent parfois tressaillir d'aise !
A table, en guise de pain, selon la quotidienne habitude des Européens, on mange le takoula, galette de froment nigérien cuite au four banal de la rue. Cette substitution fait ma joie! Autrefois, le gouverneur de Trentinian ayant estimé à la fois onéreuse et malsaine la farine de France qui arrivait échauffée et charançonnée , avait judicieusement tenté de faire consommer la farine de blé nigérien. Ah ! ce fut un beau tollé ! Chacun de trouver qu'elle était ceci, qu'elle sentait cela! On y renonça... Erreur hier, vérité aujourd'hui.
Le bilan de la prospérité de Tombouctou est agréable à constater, assurément. Mais cette béatitude commerciale ne me donne pas satisfaction entière. J'avais exprimé, pour la Reine du Sahara, d'autres espérances encore — pas plus chimériques que celles de sa résurrection commerciale, s'appuyant également sur des données certaines, sur Fhistoire.
A sa naissance, Tombouctou avait été simplement une oasis naturelle dans la grande plaine incendiée de soleil. Précisément les verdures réjouissantes du lieu y déterminèrent la fondation d'une ville. Et longtemps elle conserva cette plaisante empreinte
Tombouctou : la {>ie. 11
de ses origines. Des arbres ombrageaient ses rues et ses places. Le sourire des jardins accueillait le voyageur à ses portes. Il en fut ainsi jusqu'au xvii^ siècle, où les conquérants marocains se livrèrent à des coupes barbares pour construire une flottille sur le Niger.
J'avais rêvé une Tombouctou par nos soins empanachée de palmiers, entourée de jardins reverdis, striée d'avenues fraîches et piquetée de ces places ombreuses, joie même des moindres villages au Soudan. Blancs ou noirs, tous ceux qui n'auraient vu la Reine du Sahara qu'une fois unique sous cette parure, en auraient gardé l'inefiPaçable souvenir. La vision édénique que les caravanes des âges lointains voyaient surgir au terme de leur longue route désertique, fut un facteur initial de la grande renommée de Tombouctou. Un peu de fumure, un arrosage régulier, de la persévérance surtout — et, après quinze ans écoulés, ce rêve eût pu me réapparaître en une gracieuse réalité.
Au temps jadis, les hautes eaux du Niger venaient annuellement baigner les abords de la ville, grâce à une dépression, sorte de cul -de-sac aquatique. Le canal était précieux pour les transports, précieux pour la vie végétale dont il entourait la ville. Ensablé par les siècles, il ne fonctionnait plus que précairement.
Il eût fallu le déblayer, le faire revivre, et com-
planter ses bords de ces grands joncs par quoi on arrête les sables aux oasis du Touat, de façon à éviter les obstructions futures. A ceci, comme au reboisement de la ville, les notables et la population auraient certainement concouru. Leur entendement ne fait point de doute. Il suffisait de les stimuler, de faire appel à Torgueil local, et à leur profit encore. Il fallait leur commenter le proverbe arabe : Celui qui a planté un arbre na point passé en vain sur la terre.
J'ai le chagrin de ne pas voir réalisées ces espérances d'esthétique. Quelques manches à balais tout récemment amorcés en terre devant le fort principal et les casernes, c'est, en fait de végétation, tout ce que Tœil trouve pour son plaisir. La religion de la beauté, Famour des paysages, la tendresse pour les arbres, font cependant partie de cette civilisation raffinée dont se pique la France. Croit-on que ces joies ne seraient point goûtées de ceux des nôtres appelés à vivre ici? Des femmes de notre race n'hésitent plus à partager la vie de ces postes avancés avec leurs maris. Refusera-t-on quelques fleurs, un peu d'ombrage, à ces vaillantes?
Aussi bien une autre esthétique, la plus terre à terre, — le confort, — ne semble pas davantage avoir retenu l'attention officielle. Les constructions administratives ne comptent encore qu'un seul immeuble en pierre, à la fois bureaux et demeure de l'admi-
Tombouctou : la vie.
nistrateur de la région. Il est d'ailleurs très heureusement conçu, et propre à être pris pour modèle, sauf en sa partie décorative qui est... absente.
Quant aux autres fonctionnaires, ils sont encore logés dans du pisé, tant bien que mal, et surtout mal. Le fort-caserne Bonnier, que j'ai connu pimpant, s'en va en morceaux, telles les demeures indigènes autrefois, qui, elles, sont pimpantes aujourd'hui. Édifiant chasse-croisé, singulière leçon de choses pour les indigènes!
Des officiers et des gradés subalternes français sont logés plus négligemment que ceux qui vécurent là dans le coup de feu de l'arrivée. Aux mois si chauds de la saison estivale, je me demande comment il leur est possible de fournir la très grande somme de travail qu'on exige dans ces pays?
Je sais qu'à Tombouctou même il n'y a point de pierre. Il en est à peu de distance. Le Niger offre un transport facile et non coûteux. Je sais aussi que Tordre très sage est donné de ne pas élever précipitamment, sur un point nouvellement occupé, des constructions onéreuses. Une connaissance plus approfondie du pays peut montrer en effet que notre installation est préférable en tel autre point.
Mais, en vérité, nous voici à Tombouctou depuis quinze ans. Il ne peut plus y avoir (s'il y en eut!) un doute sur la nécessité de nous y installer à jamais.
80 Notre beau Nio'er.
Les rouages administratifs très complets qui y sont réunis le prouveraient.
Lieu de ravitaillement du monde touareg et maure, aussi bien que de tous les peuples du Soudan, Tombouctou n'a point sa semblable dans toute l'Afrique occidentale. Touristes anglais, américains, allemands, ne manquent pas d'apporter à sa célébrité l'hommage de leur visite. C'est un point merveilleux pour impressionner ceux-ci et ceux-là. Il importe que tous en rapportent une vision prestigieuse de notre puissance. Croit-on que ce but sera atteint chez l'indigène qui aura vu nos officiers, nos sous-officiers, et nos troupes — images de notre puissance, — vivant dans un décor de délabrement?
Enfin, j'avais rêvé également d'une Tombouctou devenue un foyer de langue et de culture française, comme elle fut jadis un centre de culture arabe. Déception encore!... On ne s'est point soucié, non plus, de prendre en main le grand levier moral et intellectuel qu'offre Tombouctou.
Elle fut, de tout temps, le cerveau du Soudan. Les savants de son université étaient connus dans les universités de Fez, de Kairouan, au Touat, en Tripolitaine. Après une instruction primaire reçue au pays natal, c'est ici que Soudanais et gens du Désert venaient faire de hautes études. Le proverbe soudanais dit : « Le sel vient du Nord. L'or vient du Sud. L'argent du pays des Blancs. Mais les paroles de Dieu,
Tomboiictou : la i^ie. 81
les choses savantes, les histoires et les contes jolis, on ne les trouve qu'à Tombouctou. )>
Mettant à profit la sécurité instaurée par nous, les Ma-rahonis {ou Alfas y comme on dit ici) se sont empressés à rouvrir leurs écoles d'où la mauvaise semence arabe prend sa volée. Elles sont nombreuses. Une simple promenade à travers les rues suffit pour s'en rendre compte : les classes bruyantes se font à seuils ouverts, et souvent sur la chaussée.
Une unique école représente nos efforts à nous. Cette école française n'a même pas, en ce moment, pour titulaire un instituteur de carrière. Aidé d'un moniteur noir, c'est un douanier qui fait la classe, — quand sa charge ne le réclame pas.
En cherchant bien, notre œuvre intellectuelle se complète d'un embryon de bibliothèque qui occupe, incomplètement, une petite armoire dans les bureaux de l'administrateur. Il y a là une soixantaine de volumes fatigués, dont je ne ferai pas la critique, car ils sont les dons bénévoles de fonctionnaires ou officiers rentrant en France.
On conviendra que nous devons au rôle de civilisateurs, à notre prestige et à notre intérêt, de faire tout autre chose. A Tombouctou, antique porte de sa pénétration, nous devons arrêter désormais la fâcheuse semence arabe. Non point par des persécutions, s'entend : par de loyales mesures.
Gréons une école de premier rang, à la tête de
laquelle sera un instituteur français de choix. Pour collalDorateurs, on lui donnera les meilleurs instituteurs noirs formés à l'École de Kayes. Cet ensemble constituera une minuscule université française, en face des écoles arabes.
Il faut compter avec les réalités. Si les ressources financières locales (impôts divers, recettes de la douane, etc.) sont insuffisantes, le concours des grands emprunts coloniaux doit incontestablement s'étendre à de semblables œuvres dont jouiront de nombreuses générations. Et puis, pourquoi l'université de Tombouctou ne trouverait-elle pas quelque Mécène qui serait son Carnegie?
J'aimerais que la seule vue de l'école française impressionnât les indigènes, par l'importance et le style de sa construction. Ainsi, ceux même qui n'y pénétreraient jamais, sauraient du moins et se répéteraient que ce monument est le temple de la grande culture française. En pierre, confortable, avec des classes spacieuses, l'édifice devra abriter un beau matériel scolaire, et non des tables et des bancs confectionnés avec de vieilles caisses à absinthe. Il devra être agréable aussi, entouré d'arbres, de verdure, de fleurs. Ceci et cela donnera aux élèves quelque fierté, quelque joie, qui rendront le chemin vers l'école plus attrayant.
Le monument devra abriter également une bibliothèque véritable. Les exemples d'autodidaxie sont
Tombouctou : la vie. 83
loin d'être rares parmi les noirs. C'est pourquoi, par delà la littérature, le choix des livres devra se porter sur les sciences, les arts, les industries et les professions. Il me plairait de voir cette bibliothèque publique devenir, à la longue, le lieu de réunion, de contact et de délassement des Européens et des indigènes.
... Et ainsi complétée, ïonibouctou, en même temps que centre commercial intense et prospère, sera devenue une cité d'autorité prestigieuse, une douce ville d'ombre et de fleurs, un foyer intellectuel, en un mot une véritable école d'application du progrès et de la civilisation française. Comme nulle part ailleurs. Berbères, Arabes et Noirs y apprendront tout ce qu'est la France, et tout ce qu'elle apporte à ceux qui se sont loyalement ralliés à son pavillon.
Je ne veux pas quitter Tombouctou sans avoir réglé un très vieux compte, un compte presque centenaire !
Au mois d'octobre 1815, parmi les nombreux marins sans emploi qui encombraient les bas quartiers de Londres, se trouvait un matelot américain du nom de Robert Adams. Relevant de maladie, affamé, mal vêtu, il faisait piteuse mine même parmi ces miséreux. Cependant son dénûment n'était pas absolu : il possédait langue dorée, et racontait une histoire extraordinaire.
Longtemps esclave dans l'intérieur de l'Afrique (de 1810 à 1814), il avait fait un séjour de plusieurs mois à TombouctoUy la ville mystérieuse.
Une telle histoire ne pouvait manquer de piquer
86 Xot^e beau Xiger.
la curiosité à l'époque. En Angleterre principalement. L'an 1788, des Anglais, au nombre d'une centaine, s'étaient découvert une commune et ardente passion pour l'Afrique inconnue. Ils appartenaient à tous les mondes, simples particuliers, commerçants, médecins, révérends et évoques, colonels et généraux, comtes, marquis, ducs, lords, des comtesses aussi. Les plus grands noms de l'Angleterre, tels que Northumberland, Palmerston, Harrington, communièrent en cette pensée exotique avec des gentlemen sans généalogie. Moyennant une souscription annuelle de cinq guinées, on résolut de percer enfin les mystères du continent noir. Et le groupement prit la personnalité de « Association pour la découverte de l'Afrique intérieure », ou. pour parler court : (( Association africaine ».
L'œuvre fut menée avec cette méthode, cette suite, cette obstination admirables qui sont le ton des entreprises de haute volée chez les Anglais. Pendant près d'un siècle ni ses efiPorts, ni sa vigilance ne se démentirent, jusqu'à ce que l'Afrique fut reconnue du nord au sud, de l'est à l'ouest. Ce jour-là, il se trouva que l'Angleterre en possédait la meilleure et la plus grande part...
J'ai souvent entendu gémir, en France et ailleurs, sur ce gros lot qui était échu aux Anglais. Il importe de se remémorer que le hasard n'y est pour rien, l'injustice pas davantage. Il plaît à un africaniste
Vue panora
de Torabouclou.
Vue panoramique de Tomlioiiclou.
Un vieux compte. 91
français cle proclamer que la part du Lion britannique est toute légitime. Nul peuple ne peut justifier en Afrique d'un souci aussi continu pour la pénétration, de résultats aussi capitaux dans la découverte. Il faut se réjouir de voir à l'honneur et au profit, qui fut à la peine. Et T Angleterre y fut grandement par le labeur séculaire de son Association africaine.
Vers les temps dont nous parlons, cette œuvre en était à ses débuts. Elle s'efforçait, avant tout, de se documenter, réunissant et coordonnant tous les détails sur l'intérieur de l'Africjue qui se pouvaient tirer des rapports des consuls et des récits de négociants arabes ou autres. Par ces compilations l'Association excitait, d'une part, la curiosité de la masse pour les choses africaines, et provoquait en outre l'esprit d'entreprise chez les individualités. N'importait-il pas de voir se présenter à elle des « agents » , ainsi que l'on s'exprimait alors modestement, des « explorateurs » dirions-nous aujourd'hui.
Pour remplir ce rôle, les Anglais se piquaient d'être aussi accueillants aux étrangers c[u'à leurs compatriotes. Ayant envoyé Mungo-Park au Niger, le major Houghton en Gambie, leur société s'intéressa non moins au voyage de l'Américain J. Ledyard dans la Tripolitaine, et à la traversée de la Cyrénaïque par l'Allemand Hornemann. Pour ce dernier, elle fit d'abord le sacrifice de l'envoyer apprendre l'arabe à Goettingue, puis elle s'employa auprès de Bonaparte
92 Notre beau Xige7\
(qui conquérait FÉgypte afin qu'il protégeât Hornemann par un passeport spécial.
Suprême mérite, l'Association africaine ne tenait point ses découvertes sous le boisseau, ainsi qu'avaient pratiqué autrefois les Vénitiens, les Portugais et les Espagnols. Les voyages de ses agents étaient publiés au plus tôt, avec cartes à l'appui, des autorisations de traduire étaient largement octroyées, et, de la sorte, les lumières africaines s'épandaient chez tous les peuples.
Tandis qu'un Comité assumait la direction du mouvement africaniste, les simples membres de la société se tenaient à Taffùt de tout ce qui pouvait faire progresser l'œuvre commune. C'est ainsi que les mirifiques aventures du matelot américain Robert Adams parvinrent aux oreilles de l'un d'eux, l'honorable S. Cook. Il vit là un de ces documents préparatoires qui importaient. On rechercha le marin, on l'amena aux bureaux du Comité, on l'écouta et on demeura tout à fait perplexe! Le récit du matelot présentait une série tellement extraordinaire d'aventures et de souffrances, que M. S. Cook fut d'abord tenté de le considérer selon ses propres termes) comme un roman.
Mais en même temps que fort défiant, c'était un gentleman fort consciencieux. Il avait du loisir; par amour de l'Afrique, il n'hésita pas à se transformer en véritable juge d'instruction.
Un vieux compte. 93
A une nouvelle entrevue avec Adams il donna le caractère d'un interrogatoire, consigna par écrit ses dires, et s'efforça de le prendre en contradiction avec lui-même. Après avoir ainsi passé au crible son homme, il commença d'en concevoir une opinion plus favorable. Ayant répété quelques-unes de ses questions, il fut surtout ébranlé par (f le ton d'assurance et de franchise » avec lequel l'Américain lui faisait des réponses identiques. Le prudent M. S. Cook laissa s'écouler une semaine. L'interrogatoire reprit. De nouveau les réponses se trouvèrent parfaitement concordantes.
Convaincu désormais de la sincérité d'Adams et le matelot ne sachant ni lire ni écrire, M. S. Cook résolut de rédiger lui-même la relation de ses aventures. Mais l'Américain se montrait pressé d'un vif désir de retourner dans son pays après une absence si longue et si périlleuse. Cette hâte parut à l'honorable S. Cook une preuve décisive de bonne foi. Des chaînes d'or empêchèrent le départ d'Adams. M. S. Cook en fît les frais allègrement. L'Américain fut habillé décemment, et pourvu d'acomptes sur la gratification qui devait lui être versée à la fin de sa collaboration avec le dévoué membre de l'Association africaine. Informé de ces arrangements, le Comité décida généreusement que la publication du récit se ferait au profit du pauvre marin.
Un bon traité étant intervenu, Robert Adams vint
passer chaque jour quelques heures auprès de M. S. Cook, qui ne se fît point faute de lui tendre maints pièges encore. Mais l'homme avait réponse à tout, et en des explications aussi simples que logiques. Lui demandait-on comment il avait pu conserver un souvenir si positif du nombre de journées que, dans le cours d'un si long voyage, il mit à se rendre d'un endroit à un autre? Il répliquait que « toujours obligé de marcher presque nu à l'ardeur d'un soleil brûlant, ce qui lui était un supplice inexprimable, il ne manquait jamais, au départ, de s'informer dans combien de jours on arriverait à destination ; il comptait ensuite les jours à mesure que chacun finissait, pour savoir le temps qu'il avait encore à souffrir, — ainsi les nombres se gravaient profondément dans sa mémoire. »
Que reprendre à cela? L'excellent M. S. Cook se frottait les mains et... tendait un autre piège. Après trois semaines de ce régime, M. S. Cook n'hésita plus à présenter son manuscrit et Robert Adams luimême au comte Bathurst, chancelier de l'Échiquier, et à plusieurs autres membres du Gouvernement. On pourra se faire une idée du degré d'intérêt que l'un et l'autre provoquèrent chez ces hautes personnalités, quand on saura qu'en suite les Lords de la Trésorerie firent remettre au pauvre matelot une assez forte somme.
De plus, le ministre de la guerre, major général
Un vieux compte. 95
Willoughby-Gordon, cisela le témoignage de son opinion dans le billet suivant adressé à M. S. Cook :
« D'après l'examen que j'ai fait de votre travail, et les déclarations conformes que j'ai entendues de la bouche d'Adams lui-même, je demeure parfaitement convaincu de la vérité de tous les rapports que vous avez obtenus de ce voyageur,
« Si l'on venait à me prouver maintenant que ce sont là dès impostures, je tiendrais Adaras pour un second Psaluianasar. »
Cette dernière phrase m'intrigua comme je lisais le vieux bouquin aux pages jaunies et piquées où fut révélée jadis l'odyssée du matelot américain. Que signifiait ce conditionnel? Que venait faire ce Psalmanasar, au nom d'allure babylonienne, asiatique, en cette affaire africaine? Voici. Un beau jour, vers le milieu du yviii° siècle, Londres avait vu débarquer un personnage de ce nom. Il venait de l'île Formose, sa patrie, déclara-t-il. A Tappui de ses dires il révéla aux savants britanniques une langue et une écriture inconnues, insoupçonnées même, d'un usage courant, affirmait-il, au pays de ses ancêtres. L'université d'Oxford exulta, et ne crut pouvoir faire moins que d'offrir au Seigneur les prémices de cette découverte : pieusement elle confia à Psalmanasar le soin de traduire le catéchisme en langage formosien. Sur les instances du monde savant il entreprit ensuite une Relation de Vile Formose. Très vif succès. Une
96 Notice beau NisreT\
ID
traduction française ne tarda pas de paraître. Aussi le Formosien fut-il sollicité de collaborer à la Grande Histoii'e universelle. Ces hautes besognes usèrent prématurément sa précieuse existence, peut-être. Il décéda en 1763. Mais non sans laisser une œuvre suprême qui éclipsa tous ses autres travaux. C'étaient ses Mémoires. Très simple ment ^^t en excellent français, Psalmanasar y racontait sa vie et avouait que tout ce qu'il avait publié sur l'île Formose, langue, écriture, histoire, était seulement un jeu de son esprit, qu'à la vérité, il avait vu le jour en France, s'appelait Georges et était de... Marseille I
Alors l'énigmatique et finale pensée du brave général Willoughby-Gordon devait se lire : « Si l'on venait à me prouver maintenant que ce sont là des impostures, je tiendrais Adams pour. un imposteur. »
Calino pourrait signer cette pensée. Et un aimable pince-sans-rire également. Le ministre de la guerre Tétait-il? Se méfiait-il d'une supercherie, et, vieux stratège, se ménageait-il une ligne de retraite?
De fait, la question des aventures de Robert Adams en est toujours où elle en était il y a un siècle. La véracité de son voyage à Tombouctou n'a jamais été infirmée ; les ouvrages de géographie du monde entier le mentionnent comme l'un des premiers visiteurs de la ville mystérieuse. C'est aujourd'hui chose aisée de s'assurer si le matelot américain doit continuer à figurer au Panthéon des explorateurs, ou bien passer
Un vieux compte. 97
(aux côtés de Psalmanasar) dans la galerie des mystificateurs. Nous Talions bien voir.
Rien de plus certain que le début de ses aventures. Il partit en juin 1810 de New-York sur le voilier Charles, lequel ayant débarqué son chargement à Gibraltar, se dirigea vers les côtes de Guinée pour y faire la vilaine besogne de la traite des nègres. Entraîné par les courants marins, le navire vint se perdre, comme tant d'autres voiliers, dans ces parages du Cap Blanc, rendus célèbres par le naufrage de la Méduse.
Sur le rivage campait une fraction de Maures qui accueillit l'épave avec joie, et l'équipage avec des sentiments plus mitigés. Capitaine et matelots furent faits prisonniers, c'est-à-dire, selon la coutume d'Afrique, devinrent esclaves. Adams nous apprend que ces Maures faisaient partie des Wolod D'ieim. Exact. Les cartes modernes notent les Oulad Delim comme nomadisant aujourd'hui encore aux abords du Cap Blanc.
A leur grand étonnement, les naufragés découvrirent parmi les Maures, partageant leurs tentes et leurs repas, habillé comme eux, un jeune Européen. On causa. C'était un Français. Il raconta que l'année précédente, sur une petite chaloupe, il s'était échappé de l'ile voisine de Ténériffe, en compagnie d'autres Français prisonniers. Manquant de vivres, les fugitifs avaient accosté dans ces parages. Capturés par les
98 Notre beau Ni^ei'
Maures, ses compagnons avaient été emmenés en esclavage dans l'intérieur. Lui, était échu au présent campement. Pour éviter la servitude, il s'était fait musulman, et, depuis lors, vivait avec la Tribu. L'authenticité de cet épisode ne saurait être contestée : à la suite de la guerre d'Espagne, les prisonniers français furent internés aux Iles Canaries, et l'on constata, en efiFet, qu'un groupe avait réussi à s'évader, sur une embarcation, en 1809.
11 advint pour les Américains ce qui était arrivé aux Français. Partagés entre les diverses familles du campement, ils ne tardèrent pas à se trouver dispersés, les nomades s'étant disloqués. Adams (c'est encore un fait contrôlé) fut vendu par le maître auquel il était échu à des Maures de l'intérieur. C'est en leur compagnie que se déroulent les aventures qui le conduisirent à Tombouctou.
Ses nouveaux maîtres l'emmenèrent dans une chasse aux Nègres. Leur objectif était Soudenny, une « petite ville du pays des Noirs ». Or, voilà qu'au lieu de faire des prises, toute la bande, y compris Adams, est capturée par les Nègres. Cela s'accomplit en un tour de main. La ruse et l'éveil, bien connus, des Maures guerroyant se trouvèrent fâcheusement en défaut ce jour-là : ils furent pris comme des œufs au nid. Notons, en passant, qu'il ne m'a pas été possible de retrouver sur les cartes une ville, petite ou grande, du nom de. Soudennv.
Un vieux compte. 99
Les Nègres vainqueurs conçurent l'opportun dessein de conduire leurs prisonniers à Tombouctou. Idée bizarre à première réflexion, car Tombouctou n'était pas éloignée à moins de 25 journées de marche (800 kilom.). « Ce doit être la résidence du roi de la contrée, » conjecture Adams qui est simpliste. Bref, de la sorte, notre homme se trouva un beau jour dans la ville mystérieuse.
Dame Providence qui, jusqu'ici, s'était montrée si hargneuse à Fégard d'Adams, ne lui prodigua que des sourires durant son séjour à Tombouctou. Les Maures sont jetés en prison. Lui, objet de bienveillante curiosité pour toute la population, demeure libre, circule à sa fantaisie en ville comme au dehors, et pourra ainsi, en cinq mois, dévoiler à loisir cette cité de mystère. Bien plus. Nul voyageur n'y sera jamais placé mieux pour l'observer. Le roi de Tombouctou, en effet, le retient comme son hôte, et l'héberge dans son palais.
La reine et les dames de sa suite prennent grand plaisir à cet hôte extraordinaire, et passent des heures et des jours à le considérer. Adams en profite pour conter ces détails : « La reine et ses dames portaient des robes courtes, et n'avaient point d'autre vêtement sous cette robe, de sorte que, lorsqu'elles étaient assises sur les talons, à la manière de tous les Africains, la décence soufî'rait de leur posture, qui les livrait à l'indiscrétion de tous les regards. »
Notre beau Xis^ei'.
Ca c'est une blasrue de matelot. Le double souci
Tombouclou : un élal de boucher.
de la galanterie et de la vérité ne me permet pas
Un \>ieux compte. 101
de laisser passer de tels propos sans une protestation vive. Hommage aux dames de Tombouctou! Leurs dessous n'ont rien de cette simplicité inconvenante. Elles se parent de très amples vêtements, et multiples, qui les drapent de la tête aux pieds et sont bien loin de permettre les indiscrétions. Au surplus, ce marin n'a véritablement pas d'yeux pour le « sexe ». Parlant de la reine, ne dit-il pas que souliers ou sandales étaient inconnus d'elle, que « la plante de ses pieds semblait dure et sèche comme le sabot d'un dne... ». Toutes les dames de Tombouctou (à plus forte raison une reine!) se piquent de déambuler chaussées, et le plus coquettement possible.
Passons sur ses crimes de lèse-galanterie qui sont autant d'erreurs. Sans doute Adams aura un peu négligé ces fadaises, pour révéler ses dons d'observation en des sujets qui, avant tous autres, importent aux explorateurs, tels que topographie, sociologie, botanique et linguistique.
Mais alors quelle débâcle ! Il dépeint la ville comme formée de maisons basses, ne comportant qu'un rezde-chaussée, bâlies au petit bonheur, çà et là, sans rues. « Il n'y a ni mosquées, ni temples quelconques. Aucune apparence publique de religion ne se fait remarquer. » Peut-on avoir été à Tombouctou sans être frappé de ses maisons à étages et stylisées, de ses rues en lacets? Peut-on n'y avoir pas aperçu, malin et soir, et un peu partout, ses habitants pros-
ternes dans le sable en dévotions à Allah? Est-il possible d'ignorer ses très vieilles mosquées, qui ne sont pas précisément des bibelots d'étagère, et se voient avant même de pénétrer en ville?
Et selon Adams encore, Tombouctou serait située à 200 -mètres d'une ^i^'ière appelée Mar-Zarah, d'un kilomètre de large, aux eaux saumâtres qui. entre deux montagnes de la hauteur de l'Atlas, coulerait dans la direction sud-ouest. Or le Niger, aux eaux très douces, passe à 8 kilomètres de la ville, en terrain absolument plat, et prend la direction, diamétralement opposée, du nord-est.
Certaines affirmations de l'Américain sont de véritables gageures contre le simple bon sens. Parmi « les principaux fruits » locaux, n'a-t-il pas vu les noix de coco et les ananas? Le cocotier est un arbre des climats maritimes, l'ananas exige des régions humides. — et Tombouctou est à des milliers de kilomètres de la mer, au seuil de la sécheresse du Désert. « Il n'y a d'autres grains que du riz et du maïs, » dit-il encore en matière botanique, ne se doutant pas que le mil est la principale céréale de Tombouctou.
Le règne animal n'est pas moins bousculé par notre matelot. En cinq mois, il n'a vu que des chèvres et des chevreaux, nul mouton, une seule vache — tandis que le gros bétail et les moutons ne manquent jamais. En revanche, il découvre de singulières
Un i>ieux compte. 103
autruches « qui ont à peu près le double de la grosseur d'une dinde » ! Quant aux poules, qui sont aussi nombreuses à Tombouctou que n'importe où, elles lui ont totalement échappé : « le seul oiseau domestique, déclare- t-il, est la pintade ».
Je renonce à épingler les autres énormités d'Adams. Elles sont trop. Mais si une preuve de son imposture importait encore, on la trouverait dans la description de la route qui, par Taoudenni, l'aurait fait sortir de Tombouctou. Pendant dix jours il aurait suivi un cours d'eau, et cheminé ensuite sur « un sol constamment revêtu d'une pelouse ressemblant à de la mousse ». Bien loin d'offrir ces agréments, la route du Maroc se caractérise sinistrement par le manque d'eau et par des sables : c'est le vrai Désert! Bref, vingtneuf jours après avoir quitté Tombouctou, il termine son voyage en un lieu qu'il appelle Woled D'ieim.
A partir de ce moment, c'est-à-dire dès qu'il se dit revenu dans un campement de ces mêmes Maures Oulad Delim qui le capturèrent au Cap Blanc, Adams ne débite plus que vraisemblances et détails exacts. Pareille constatation s'était imposée pour le début de ses aventures ! Ce rapprochement suggère bientôt le fin mot de toute son histoire :
Le voyage à Tombouctou est faux. Mais incontestable est qu'il passa trois années en Afrique depuis le fait certain de son naufrage, jusqu'à cette autre
104 Notre beau Nis^er.
certitude de son rachat par le consul anglais de iMosrador.
Pour qui connaît les mœurs des Maures, reconstituer la vie que le matelot mena dans cet intervalle est chose aisée. Son maître le mit à la besogne coutumière des esclaves, à la garde des troupeaux, ainsi qu'il le mentionne au début. Cette tache est habituellement dévolue à des esclaves noirs. Dans les pâturages, l'Américain vécut donc avec des Nègres principalement. A Tappui de notre hypothèse vient cette déclaration du consul anglais qui racheta Adams : » Il prononce l'arabe d'une manière fort incorrecte, souvent inintelligible. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il sait quelque chose du langage des Nègres, car je l'ai souvent entendu converser avec des esclaves noirs à Mogador ».
Pendant les heures longues et rides de la vie de berger, entre compagnons d'infortune, le blanc et les Nègres durent échanger le récit de leur odyssée. L'un raconta comment les Maures l'avaient pris dans une chasse à l'homme, au Soudan. De là l'aventure de Soudenny que s'attribue le matelot. Un autre, un Bambarra sans doute, lui parla du Niger : aux environs de Bammakou il coule entre deux montagnes. D'où l'énormité par laquelle l'Américain place, à Tombouctou, le fleuve dans un cadre semblable.
Grâce à ces causeries, nombre de détails sur la vie des noirs lui devinrent familiei^. Mais ces données
Un vieux compte. 105
n'étaient justes que pour la basse classe nègre, les milieux primitifs, païens, d'où les esclaves des Maures étaient issus. Transposées à Tombouctou dans un centre de civilisation, de raffinement, islamique au surplus, elles ne pouvaient manquer de jurer terriblement et faire découvrir aussitôt la supercherie.
Aujourd'hui où Tombouctou n'a plus de mystères, reprocher à M. S. Gook, le dévoué membre de l'Association africaine, de s'y être laissé prendre, de s'être porté garant de cette fable, serait pédant. J'ai dit les précautions et les ruses que son zèle avait déployées à l'égard d'Adams. Mais, ainsi que l'honorable gentleman s'exprimait, « le ton d'assurance et de franchise » de l'Américain l'avait emballé fînanalement.
Par là il fut une des premières victimes de cette importation transatlantique qui s'appelle le « bluff».
Soyons équitables pour tout le monde, même pour Robert Adams : ce simple matelot mena son bluff de main de maître, car il lui valut honneurs et fortune dans le moment, et encore, un siècle de renommée universelle...
Entre Tombouctou et Kabara, à mi-chemin, un point est désigné de longue date sous le nom de (( Hourrou Meyra », les faibles cris. Cette application implique un sous-entendu. Il est tragique, sinistre. La pensée qui fit naître ce nom est celle-ci : « Ni à Tombouctou, ni à Kabara, on ne peut entendre les faibles cris des gens assassinés ici ». Les malandrins touaregs et maures, assurés que leurs victimes ne pourraient être secourues, tombaient de préférence en cet endroit sur les indigènes.
Il y a quinze ans, passant là, j'avais écrit : « Hourrou Meyra, l'endroit sinistre, disparaîtra des mémoires. On y entendra non des gémissements,
mais des éclats de vie, les gais sifflets des vapeurs atterrissant ou levant l'ancre à Kabara ».
La prophétie s'est réalisée. Ayant quitté Tombouctou, j'entends précisément à Hourrou Meyra la sirène du petit vapeur qui doit me faire remonter 800 kilomètres du Niger, et me déposer à Koulikoro, tête de ligne du chemin de fer du Soudan.
Maintenant, de Kabara jusqu'en France, mon voyage va devenir jeu de touriste. Se doute-t-on qu'au mois d'août, quand le Sénégal et le Niger ont leurs eaux hautes, Tombouctou soit à une petite quinzaine de Paris?
Les piles de briquettes naguère aperçues sur les quais de Kabara expliquent ce trajet rapide. En effet, la colonie du Soudan possède aujourd'hui une flottille à vapeur sur le Niger. Elle a été droit au problème de l'État détenteur des transports en commun. Et, ma foi, la question a été résolue de façon très satisfaisante et judicieuse.
Le régime des eaux du grand fleuve a imposé deux types de bâtiments. Les uns qui circulent aux eaux hautes, sont de véritables petits paquebots, avec cabines, salle de bain, douche, table d'hôte : cinquante passagers et 120 tonnes de marchandises y trouvent place et des remorques augmentent encore la puissance de transport. Les autres, destinés au service en eaux basses, se composent de vapeurs très légers, des « vedettes », calant peu.
Lne vedette.
portant de même, pourvus d'un rouf où seulement trois à quatre passagers trouvent place.
Si l'on ajoute qu'une mission hydrographique a précisé l'être du Niger, et balisé ses passages délicats; que, dès lors, les pilotes conduisent leurs bâtiments même la nuit, on concevra que le trajet de Kabara à Koulikoro puisse se faire très promptement. De son côté, le commerce européen a lancé des remorqueurs, et fait circuler des convois de chalands en acier; stimulé par cet exemple, le commerce indigène a multiplié ses grandes pirogues. Et ainsi le fleuve a été doté d'une auimation qui s'est accrue d'année en année, et par quoi s'explique l'allure « vieux loup de mer » de Kabara.
110 Notî^e beau Niger
A Kabara, un négociant européen de Tombouctou s'embarque en même temps que moi. Il se dispose à aller prendre du repos en France. Ce long éloignement provoque une petite manifestation où se révèle de façon charmante tout ce qu'il y a de cordial dans les rapports entre nos compatriotes et les Tombouctiens. Non seulement ses collègues blancs, mais encore une foule de commerçants indigènes, grands et petits, sont venus lui faire la conduite de Tombouctou à Kabara.
Il chemine, entouré d'un cortège pittoresque où les cavaliers s'entremêlent de piétons et de bourriquots. Des dames tombouctiennes sont également de la partie. Celles-ci et ceux-là sont vêtus d'apparat, les chevaux aussi qui sans cesse partent en fantasia, tandis que des tambourinaires lancent des rythmes parmi les chants, les jacasseries et les rires.
Parvenus sur le quai de Kabara, hommes et femmes, selon l'antique coutume, s'empressent à offrir au voyageur quelque présent de route, sandales brodées, petites besaces en cuir ornementées et pleines de couscouss, pipes imposantes, outres gonflées de dattes, poulets, œufs, vanneries remplies de galettes de froment ou de gâteaux au miel; le petit vapeur en est presque encombré.
On va lever l'ancre. Rien de nos séparations pleurnichardes , lors des adieux. C'est, au contraire, la naïve explosion d'une belle confiance en la vie et
En remontant le Niger. . 111
en un destin heureux, qui me ravit d'autant plus que je la partage.
Au milieu de rires, de lazzis et de gais propos, le partant échange de longues poignées de mains et d'affectueuses accolades. Les dames indigènes, oublieuses du cant musulman, le lestent de malicieux et joyeux baisers. Des fusils pétaradent. Les tambourins et les chants redoublent. Le départ prend Tallure d'une véritable fête où domine, semble-t-il, cette touchante préoccupation : imprégner le voyageur de joie et d'affection si intensément qu'il languisse de vivre à nouveau ces deux sensations exquises, et hâte son retour.
La vallée du Niger est tout charme au temps de décembre et de janvier. L'air y est léger. La brise fraîche. La chaleur d'un juste milieu idéal. Dans une telle ambiance, on devine combien se goûtent les tableaux nigériens que la mémoire grave si profondément en tous ceux qui en ont joui. Ils passent et repassent, tandis que file notre petit vapeur.
Aux abords des villages, je retrouve mes grands arbres dont les racines titanesques s'élancent hors terre, semblables à des entrelacements de pythons ; mes bons arbres aux branches géantes, aux coupoles vertes, qui, entre deux horizons immenses, l'un tout d'eau, l'autre tout de plaine, se mirent placidement dans le fleuve. La nostalgie m'en est venue souvent
112 Notre beau Nigei
durant cette absence de quinze ans. Ils me sont toute une j)bilosophie. Dans leur ombre bleue et fraîche, j'ai de nouveau ces visions de vie douce, lente, paisible, dont le souvenir a calmé plus d'une fois ma fièvre aux heures de vie intense qui sont le lot de nos pays.
Ces visions sédatives me paraissent singulièrement multipliées. Jadis sur le rivage, les villages en ruines et désertés — méfaits des Touaregs et autres pirates — étaient peut-être plus nombreux que les lieux habités. La sécurité par nous établie a relevé et repeuplé les foyers abandonnés. Maintenant ces derniers sont le petit nombre. La vie terrienne de la vallée du Niger s'est développée parallèlement à sa vie maritime, grâce à notre installation.
Voici que ressuscitent d'autres visions nigériennes très chères. Dans les brumes des aurores s'estompent de délicates poésies à la Corot, de fins rideaux d'arbres encadrant des prairies humides, et, au premier plan, figé, le pêcheur aux aguets dans son embarcation. Émergeant des eaux, d'autres silhouettes pointent dans le décor vaporeux, lentes, silencieuses, précautionneuses, posant de très longs filets de barrage. En arrière de ce piège, les ombres prudentes vont se réunir tout à l'heure pour faire la battue : courant dans l'eau avec de grands cris, flagellant l'onde, chassant le poisson. Et la gent aquatique viendra à l'envi se faire prendre, « en
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telle quantité que les filets se rompront, que les barques seront remplies à en couler », selon les termes des Écritures. Le bon Niger est le lieu sur terre où se voient encore les pêches miraculeuses du lac de Génézareth. C'est au point que, durant notre navigation nocturne, gros poissons et petits, sans être le moins du monde sollicités, viennent sauter à bord!
Cependant d'autres visions aimées se sont évanouies. A la fin du jour, je ne vois plus émerger les grands mufles des hippopotames patauds et bonasses. Ils ne viennent plus s'ébrouer en bandes à fleur d'eau, ni humer le rose des crépuscules avant de gagner les pâturages dans la solitude des nuits. La navigation à vapeur, probablement, a mis fin à ces traditions apéritives.
Je ne retrouve point non plus sur les arbres des rives la fine neige du Niger, les gracieuses et innombrables silhouettes des blanches aigrettes. Mais ceci est une lamentable histoire.
Il y a peu d'années, un homme vint de Paris. Son domicile était un chaland avec lequel il montait et descendait le Niger. La flânerie n'était pour rien dans son vagabondage. Aigrettes et marabouts, couteaux de pélicans, d'outardes et de canards armés le préoccupaient. Les aigrettes surtout. Il était envoyé par une Maison de Plumes, et rentra avec ce qu'on appelle une honnête fortune.
La chose ne tarda pas à être connue. On sait pro-
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bablement qu'à poids égal les « crosses » d'aigrettes valent plus cher que l'or (120 francs les 30 grammes). Mais ce dont on ne se doute guère, c'est que chacun des gracieux oiseaux en porte à peine quelques grammes. Un véritable massacre commença. Des gens sont cités qui amassèrent 60 kilos de crosses. Le bureau de poste de Mopti en expédia jusqu'à 300 kilos en une seule année. Sans discernement, on tuait les femelles comme les mâles. Pour les atteindre, on n'hésitait pas à tirer dans les nids, et les œufs même étaient détruits! C'est ainsi qu'a disparu, mais totalement disparu, la fine neige du Niger ; c'est ainsi qu'a été vécue la fable de la Poule aux œufs d'or.
Le forfait étant accompli, l'autorité s'émut. La chasse aux aigrettes vient d'être interdite pour deux ans. Deux ans! Je n'en ai pas aperçu un seul couple. En dix ans, bien sûr, le mal ne sera pas réparé. Il faudra recourir à l'interdiction absolue, et, sans doute, se rabattre finalement sur l'élevage en volière tel qu'il se pratique dans la République Argentine.
Personne plus ne verra ce que j'ai vu, cette chose jolie, inattendue : dans l'incandescence des tropiques de grands arbres frissonnants sous la neige .
Un autre oiseau familier de la vallée du Niger est menacé du même sort : l'autruche. Mais celle-ci, fort heureusement, est capable d'offrir une tout autre défense. La chasse n'en est pas aussi simple que
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celle de l'aigrette. C'est pourquoi le massacre n'est point consommé. Il faut battre les steppes, courir les sables, et ceci est beaucoup moins dans les goûts des envoyés de Maisons de Plumes.
Depuis les pays de Mauritanie jusqu'à Gaô, et aux abords lointains du lac Tchad, la région de l'autruche est immense. Pas moindres toutefois ne sont la pauvreté et l'esprit de lucre des nomades maures et touaregs qui partagent cet habitat. La chasse de l'autruche est une de ces moissons qu'ils aiment, car elle ne comporte ni labeurs ni ensemencements ► Ils s'y adonnent malheureusement sans réserve, et, à défaut de dépouilles, tirent monnaie des œufs. Sur le seul marché de Nioro on en apporte un millier chaque année.
Pour l'autruche, les autorités ne se sont point laissé surprendre par les événements, et depuis plusieurs années ont mis à l'étude pratique la question de son élevage. C'est une coutume ancienne au Niger, relatée déjà dans les vieilles chroniques soudanaises, de tenir des autruches domestiques. Non en vue des plumes, ainsi que l'on pourrait croire, — elles sont plutôt laides, déchiquetées, sales, les sujets vivant dans des enclos trop étroits, — mais en vue de la table. Dans les festins soudanais, l'autruche tient, en effet, le rôle de notre dinde...
Nous stoppons à Niafonké. C'est ici que le gouvernement du Soudan, avec une persévérance louable,
a créé une nouvelle autruche rie après de premiers échecs à Koulikoro et àGoumbou. La direction a été confiée cette fois à un capitaine de l'infanterie coloniale. On acompte sur la ponctualité et la régularité des méthodes de l'armée pour arriver, enfin, à des résultats et des données définitifs. J'ai lieu de croire que cette disposition est heureuse. Car la possibilité de l'élevage et de l'exploitation des élèves ne fait point de doute. Depuis longtemps ils se pratiquent au Cap, dans le sud de l'Afrique, sous un climat différent de celui du Soudan, il est vrai. Mais dans le nord de l'Afrique, en Egypte, j'ai visité jadis à Matarieh, prèsLe Caire, une importante autrucherie qui donnait toute satisfaction à un de nos compatriotes, son propriétaire.
Si la mémoire ne me trahit pas, un souci dominait tout : n'entrer en rapport avec les bêtes qu'en prenant des précautions extrêmes, afin de ne jamais les troubler, ni les effaroucher. On évitait les irruptions fréquentes et soudaines dans les parcs, les gestes brusques; on n'avançait qu'à pas très mesurés; on s'abstenait surtout, avec le plus grand soin, de les fixer du regard. A cela s'ajoutait la régularité de la nourriture, des bandes peu nombreuses dans les enclos, et ceux-ci d'une étendue raisonnable. Cette captivité dorée suggérait aux oiseaux le plus possible l'illusion de la liberté et un peu de la solitude de leurs steppes. Et tout est là pour obtenir une ponte
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efficace comme pour éviter les suicides et les tentatives d'évasion.
On peut donc espérer que très prochainement l'autrucherie de Niafonké pourra fournir à l'élevage, non seulement des sujets sélectionnés, mais encore des méthodes rationnelles, et pour le déplumage annuel des élèves, et pour la reproduction de ceuxci. Grâce à cet appoint officiel, le gouvernement du Soudan espère que bientôt les commerçants européens tiendront auprès de leurs factoreries des parcs d'autruches, qui leur seront, à la fois, distraction et profit.
Niafonké nous offre encore un autre sujet d'arrêt : parallèlement à l'autrucherie créée en vue de l'intérêt des colons, le gouvernement du Soudan a établi une bergerie modèle, en souci des intérêts indigènes, et plus particulièrement des Pasteurs ou Nomades.
Les troupeaux de moutons sont grands et nombreux dans la région nord du Soudan. Cependant deux races distinctes les composent, de valeur commerciale fort différente : le mouton à poil [damane] qui ne relève que de la boucherie, et le mouton à laine dont la valeur s'augmente des bénéfices de la tonte. C'est donc ce dernier qu'il importe de développer et d'améliorer au détriment du premier. Or, le Nomade est routinier et insouciant. Il fallait le
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secouer et le styler. C'est à quoi tend la bergerie de Niafonké, où des béliers d'Estramadure et d'Algérie ont été importés en vue de croisements, où, d'autre part, le vétérinaire-directeur prêcbc aux: Pasteurs l'béroïque solution de châtrer en masse tous les moutons sans laine.
J'ai montré, dans la région de Gaô, le cultivateur par nos soins remis en confiance, se développant d'année en année, prospérant. Tombouctou nous a conté la béatitude de ses commerçants. Le Niger s'est montré animé d'une vie nouvelle grâce à notre domination. Voyons ce qu'il est advenu des Nomades dans le nouvel état de choses. Ils représentent une des questions importantes de la colonie ; leurs troupeaux sont un des facteurs de sa richesse.
La vallée du Niger est, en effet, très particulière dans l'Afrique d'aujourd'hui par l'enchevêtrement des sédentaires et des Nomades. La Numidie antique peut seule donner idée de cette situation, car l'Algérie moderne s'est efforcée de faire évacuer aux Pasteurs toutes les terres de labour du Tell.
Cet enchevêtrement se complique d'une question de saug. Le sédentaire représente l'autochtone, et est de race noire. Le Nomade est de race blanche, toujours. C'est, de plus, un immigré au Niger et d'une manière générale au continent noir, où il introduisit à sa suite la chèvre, le mouton, le bœuf, comme l'âne, le cheval, le chameau et le chien : à l'origine,
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aucun de ces animaux ne faisait partie de la faune africaine.
Au Soudan, les Pasteurs arrivèrent du Nord, chassés des steppes sahariennes par la sécheresse. Ils commencèrent de paraître en vue du Niger aux environs du premier millénaire de notre ère, ce semble. De siècle en siècle leur nombre augmenta comme progressait la sécheresse au Sahara. La nécessité de l'eau attira successivement les Maures, les Peulhs, les Touaregs et les Berabers vers la vallée du grand fleuve.
Au point de vue ethnique, pour l'amélioration de la race indigène, cette irruption fut une excellente chose.
Il importe de savoir qu'antérieurement aux Pasteurs (vers les premiers siècles qui précédèrent notre ère, je pense), le sang plus affiné des races caucasiques avait déjà été infusé aux Noirs du Soudan. Déjà des peuplades blanches venues du Nord et de l'Est s'étaient répandues dans les pays du Niger. Sachant l'industrie de la poterie, pratiquant le tissage des étoffes, apportant le mil, le riz, le blé, elles avaient initié à l'agriculture le Nègre, qui n'était qu'un Sylvain vivant de racines et de chasse. Ces premiers immigrants blancs s'étaient fondus avec les aborigènes : une race nouvelle, améliorée, mais toujours noire, résulta de ce croisement.
Pour continuer la progression ascendante du Ni-
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gérien. il était nécessaire que les éléments daffinement se renouvelassent, que le sang des races blanches reparût dans la vallée. Grâce à l'arrivée des Pasteurs, il s'y répandît à nouveau. Et Ton peut affirmer aujourd'hui, sans témérité, que par suite de ces deux invasions blanches, il n'existe plus au Soudan un seul nègre de sang pur, plus un seul nègre dans les veines duquel le sang caucasique ne coule, plus ou moins.
Les Noirs restés le plus près de l'ethnique originelle se rencontrent dans la Grande-Forêt, qui sépare les pays du Niger de la côte Atlantique : j'ai observé ces populations dans un voyage à travers la sylve du Haut-Dahomey. Leur habitat, très difficile d'accès, très propice à la fuite, est, en outre, jnortel aux troupeaux : elles doivent certainement à ces particularités des infusions moindres de sang blanc. Ces isolés ne subirent guère que l'influence de la première invasion blanche, et indirectement, sans doute, par des rapts de femmes et d'enfants, qu'ils pratiquent encore de nos jours.
Leur pureté relative, regrettable en ce sens qu'ils constituent un élément très arriéré, est précieuse à d'autres égards. Elle permet de remonter au type du nègre primitif. Le Sylvain de la Grande-Forêt est court et trapu. Et ces caractéristiques nous conduisent à désigner comme les autochtones de l'Africpie ces peuplades noires que l'on appelle aujourd'hui les négrilles, les Pygmées d'Hérodote, — ces pygmées
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dont les forêts du Congo recèlent présentement encore d'assez nombreux individus.
Cet exposé des origines de la race nègre, de la progression ascendante du Nigérien, de son affînement par deux invasions de race blanche, l'une de cultivateurs, l'autre de Pasteurs — exposé qui est fait pour la première fois — n'est point une digression indifférente. Qui ne connaît cette évolution ethnique ne saurait comprendre ces populations du Niger.
L'Européen débarque généralement en Afrique avec l'idée préconçue d'y trouver un être inférieur, une brute, de la pâte à ilotes, une bête humaine pour plantations de coton, de café ou de cacao. Nos temps ont fait disparaître le négrier. Mais le préjugé du « bois d'ébène » a survécu.
A prendre contact avec les populations du Niger, le nouveau venu ne tarde pas à devenir perplexe. Pour peu qu'il soit observateur, il distingue en note dominante (encore que non générale) un beau type humain, élancé, d'anatomie superbe sous la peau noire. Les traits n'ont rien de bestial, leur prognathisme n'esi point choquant.
Si, par ailleurs, l'Européen ne devient la proie du a cafard » (ce qui est le terme, au Soudan, pour désigner la neurasthénie), il découvre bientôt, parmi les Nigériens du type dominant, des individualités de cérébralité très voisine de la sienne, chez qui l'intelligence et le bon sens voisinent avec le jugement,
le tact et la finesse, dont il se sent plus proche que de certains blancs, que d'un Poméranien ou d'un Lapon par exemple. Et de telles individualités ne sont nullement trouvailles rares pour qui n'est point irop infatué, pour qui sait faire causer en confiance l'indigène, sait l'écouter, et, en le jugeant, sait faire la part des mœurs et coutumes locales.
Puis, si ces observations ont piqué sa curiosité, les vieilles chroniques soudanaises (en partie traduites aujourd'hui) peuvent lui conter que, sur les rives du Niger, un jour ont surgi des empires, dont certains monarques, comme cet Askia le Grand déjà nommé, se montrèrent des politiques remarquables; ont prospéré des sociétés parfaitement organisées, qui avaient prévu jusqu'à l'unification des poids et mesures! Et le Soudan vécut ces civilisations alors que l'Europe se mouvait encore dans les brumes du Moyen Age.
Présent et passé, tous deux si déconcertants pour les préjugés de l'Européen, trouvent une très simple explication en cette évolution ethnique dont l'exposé m'a attardé et à laquelle participèrent, en seconde main, les Nomades.
Mais si l'amélioration de la race soudanaise trouva quelque profit à l'invasion des Pasteurs, si, inconsciemment, ceux-ci jouèrent au Niger un rôle ethnique très estimable , bienfaisant même , leurs actes intentionnels se distinguèrent par rien moins que des bienfaits ! Leur rôle social fut déplorable — anarchique. Dès
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que ces tribus fuyant devant la sécheresse croissante du Sahara^ dès que ces affamés à la recherche d'un Pays de Chanaan eurent atteint la terre de leurs rêves, ils s'y montrèrent des oppresseurs sans pitié, d'insatiables pillards, des bandits.
L'invasion des Nomades au Soudan présente une curieuse analogie avec l'apparition des Normands dans l'Europe continentale. Les uns et les autres visaient l'homme de la glèbe, immobilisé, rivé à sa demeure, à sa famille, à ses champs, à ses greniers. Les uns et les autres avaient déjà dégagé cette loi de stratégie que l'immobilité conduit à la défaite. Leur force principale était moins le nombre que la mobilité, la surprise, puis la fuite à travers un élément nullement familier à leurs victimes.
Pour ces tactiques les Normands disposaient de la mer, des fleuves, et des barques. Les Nomades usaient de la brousse saharienne, de chevaux, et de méharis. Leurs femmes, les enfants, les biens, étaient dissimulés loin en arrière, dans quelque anse solitaire pour les premiers, dans quelque repli de la steppe pour les seconds. Toujours insaisissables, ils demeuraient victorieux toujours.
Mais le Nord de l'Europe cessa bientôt de répandre ses hordes de Normands, tandis que du Nord de l'Afrique les tribus de nomades ne cessèrent de descendre vers le Soudan — carie déménagement du Sahara ne se fit que progressivement, ainsi qu'y augmentait la
sécheresse : l'envahissement de la boucle du Niger par les Touaregs ne date que de cent ans.
A travers les siècles, le rôle néfaste des Pasteurs n'a point varié. Brigands ils s'étaient montrés aux temps lointains de leur apparition, brigands nous les trouvâmes lors de la conquête. On ne saurait parler de rien au Soudan sans être obligé d'y mentionner quelqu'un de leurs méfaits : c'est ainsi que j'ai été contraint de parler d'eux à chaque moment de ce récit.
Comment les Nomades prirent-ils notre installation? Fort mal, cela va de soi : on ne renonce pas bénévolement à enlever des esclaves, des femmes et des enfants, ni à prélever des rentes sur des fermes qui ne vous ont rien coûté. Il faut le reconnaître aujourd'hui : dompter les Nomades constitua la difficulté véritable, la tâche importante et longue de la conquête du Soudan.
Le désastre Bonnier et d'autres, moindres, marquèrent fâcheusement les premiers contacts. Nous escomptions trop la seule supériorité de notre armement, du fusil sur la lance. On ne vit point que notre excellent fantassin soudanais n'était pas la troupe qu'il fallait contre les tactiques de la mobilité extrême. Les mêmes éléments qui avaient fait la force des Nomades contre les sédentaires, se montrèrent, quelque temps encore, parfaits contre nous. Les pillards restaient insaisissables : nous ne pouvions être par-
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tout; toujours le mauvais coup se faisait où nous n'étions pas. Et puis, à nous aussi, la poursuite dans l'inconnu de la steppe saharienne faisait peur.
Peu à peu la topographie de ce pays étrange nous devint familière. On repéra ses points d'eau, ainsi que ses pâturages qui sont le home du Nomade : là se trouvent ses tentes et ses troupeaux. On comprit qu'il fallait frapper en ce point vulnérable, et non courir après les bandes de pillards. D'autres points faiblesse montrèrent : à époque fixe les tribus avaient besoin de se ravitailler en grains ; à époque fixe encore, en saison sèche, il leur importait de se rapprocher du Niger pour abreuver le bétail. Ainsi se trouvèrent repérés ces vagabonds.
11 nous restait à acquérir, à notre tour, la mobilité. D'abord, au lieu du fantassin, on multiplia les Spahis sur nos confins sahariens. Puis, des corps de Méharistes furent créés. Nous allâmes battre la steppe, au loin. On montra le drapeau tricolore à Araouan, et jusqu'à Taoudenni, la ville du sel, à 800 kilomètres de Tombouctou, dans le Désert. Tous virent que, nous aussi, nous pouvions user de la surprise. La lutte s'engageait maintenant à tactique égale; l'armement restait supérieur chez nous. Dès lors, la question des Nomades commença d'être résolue.
Mais longtemps encore cette question restera la tâche difficile, compliquée, de notre domination. L'opinion publique doit en être instruite pour ne se
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point émouvoir d'inévitables incidents. Longtemps Touaregs, Maures, Peulhs seront le feu qui couve sous la cendre et qu'une aile de phalène suffit à raviver. L'Europe fut longue à calmer la turbulence des Normands!
Aussitôt que l'on put causer avec les Nomades, c'est-à-dire quand notre suprématie commença de s'affirmer, il leur fut exposé que nous n'avions de haine pour personne : la prospérité et le sort des tentes nous intéressaient à l'égal de la sécurité du sédentaire ; le désordre et le pillage, seuls, seraient combattus à outrance. On précisa, d'ailleurs, que les razzias de tribu à tribu ne seraient pas plus tolérées que les attentats contre le cultivateur.
Ce rôle de petit manteau bleu parut fort étrange à leur mentalité : les uns n'y virent d'abord qu'une de ces ruses familières à leur esprit; d'autres opinaient que cette modération était un aveu de notre impuissance. Et à tout moment c'était quelque nouvelle turbulence. Il y avait de quoi décourager les mieux intentionnés ! Un instant, on songea à les rejeter tous, purement et simplement, dans le Désert, où leur serait advenu ce qu'ils avaient mérité.
C'eût été une faute au point de vue ethnique, la vallée du Niger ayant besoin de sang affînateur. C'eût été une faute économique encore, parce que le Soudan aurait été privé d'un élément de prospérité. Une politique de patience et de fermeté mitigées
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ayant prévalu, on ne tarda pas à s'en féliciter. Un beau jour, la colonie se trouva à la tête de richesses inattendues, inespérées, sous forme de troupeaux immenses.
Il est une époque de Tannée où Ton peut, sans courir les pâturages, évaluer ces richesses. C'est précisément ce mois de janvier où je navigue : la saison sèche oblige les Pasteurs à prendre leurs cantonnements le long du fleuve, jusqu'à ce que tombent les premières pluies. Tentes et bêtes peuvent se compter à loisir sur les rives.
J'ai accompli ce même trajet fluvial il y a quinze ans et vers la même saison. Ma surprise est grande : où paissaient des troupeaux de cinquante à cent têtes, c'est par milliers qu'elles se chiffrent aujourd'hui...
A l'approche du soir, notre petit vapeur s'en va frisant les berges. L'heure de l'abreuvoir est venue. Un des très beaux tableaux nigériens se déroule.
Le paysage est d'un thème sévère, fait de trois éléments monotones, une ligne d'eau, une ligne de steppe, une ligne de ciel. Mais le crépuscule enveloppe de douceur cette sévérité, plaquant le Niger de moires et d'irisations tendres, prêtant à la terre des tons veloutés et profonds, épandant sur le firmament les coloris mourants et confus des funéraillesde la lumière. Devant l'auge immensedu fleuve les troupeaux se penchent, et semblent une foule inclinée en dévotions à Phébus mort.
Les bœufs-zébus, desquels le bel air s'affirme en
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bosses proéminentes, s'entremêlent de chevaux libres, de moutons, de chèvres. En marge, des cavaliers papillonnent, mettant de l'ordre, rassemblant les retardataires la lance au poing. Voilà évoquées les courses de taureaux et leurs picadors. Ce n'est pas sans quelque raison. Certains de ces Nomades soudanais sont frères de race avec ces Maures qui initièrent les Ibères à la tauromachie, et même certaines tribus, aujourd'hui nigériennes, ont caracolé jadis dans les pâturages d'Andalousie.
Notre vedette passe ainsi devant des rassemblements de bétail, cocame il ne s'en voit, pour le nombre, que dans l'Argentine. J'en ai admiré dont les bêtes comptaient plusieurs rangs en profondeur, et qui, en longueur, occupaient cependant un kilomètre et plus.
Un soir, comme nous passions en vue d'un de ces troupeaux, le mécanicien du bord, en manière de plaisanterie, fit jouer tout à coup la sirène. Ce fut alors le plus émouvant des spectacles : vaches, veaux, génisses de détaler vers la steppe, éperdument. Les taureaux au contraire s'élancèrent sur le bord de la ris^e, se campant face à nous, les cornes baissées, prêts à la charge, formant une muraille vivante pour protéger ces dames et ces demoiselles contre le monstre inconnu aux hurlements affolants.
Comment s'est accompli ce miracle de la multipli-
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cation du bétail ? Pour la concevoir il importe d'être attentif à la psychologie du Pasteur, dont le type a disparu de nos sociétés septentrionales.
Le Pasteur est « l'homme du troupeau » ainsi que le paysan est l'homme de la terre. Ce dernier aime à concevoir la terre, essence de sa vie, comme une entité personnifiée. Il lui garde une part de ces sentiments suprêmes, affection, amour, tendresse, que nous réservons à nos proches, à nos amis. Il sait s'imposer des privations pour en acquérir un lopin de plus. D'avoir été contraint d'en vendre une parcelle, certains languissent et meurent.
La mentalité du Pasteur n'est pas sans analogies. Ses bœufs forment part dans l'heur et le malheur de sa vie. Quand la razzia ou l'épidémie décime le troupeau, il demeure frappé, imaginant que quelque maléfice s'est abattu sur lui-même, et, démoralisé, il dépérit. Dans ce milieu primitif le bœuf représente la monnaie d'or : l'amour du gros bétail y serait-il frère de la tendresse d'Harpagon pour sa cassette? Tout au fond des choses la pensée d'intérêt n'est pas absente, sans doute. Mais, en vérité, il n'y parait pas. L'inéluctable nécessité, seule, amène le Pasteur à des réalisations. Littéralement, il répugne à vendre ses bœufs. Vous entendez peut-être qu'à défaut de la bourse, l'estomac provoque ses attendrissements? Son ordinaire se compose de lait ; en tant que viande, il se contente de moutons et de chèvres coriaces. Quant aux
bœufs, il n'en abat que dans des circonstances solennelles et rares.
Il semble bien que l'homme du troupeau affectionne pour eux-mêmes ses bœufs, qu'il les aime un peu à la façon abstraite des êtres chéris qui partagent sa tente. Se plaisant à les contempler, aimant à faire étalage de leur nombre, il en tire cette même joie que l'homme de la terre ressent de son « bien au soleil ».
Pratiquées dans une ère de paix, ces mœurs d'accumulation contemplative ne pouvaient manquer de créer des troupeaux considérables. Adonc la gent pouilleuse des Nomades nous récompensa magnifiquement d'avoir mis fin à l'état de guerre dont les marches et contremarches décimaient le bétail éreinté, et d'avoir interdit les razzias de tribu à tribu qui désorganisaient les troupeaux et faisaient périr nombre de bêtes sans profit pour personne.
Mais un autre facteur, dû aux bienfaits de notre domination également, coopéra à la multiplication du bétail : la suppression de l'esclavage domestique. L'inattendu de son intervention nécessite quelques éclaircissements.
Dans la société soudanaise l'esclave ou captif correspondait, à proprement dire, au serf de nos sociétés disparues. Il correspondait en outre à une institution de nos sociétés modernes, — à la caisse d'épargne! Ses bénéfices agricoles ou commerciaux permettaient-
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ils au sédentaire de réaliser des économies, il s'empressait d'acheter un serf.
La libération des serfs créa une perturbation économique, cela va sans dire. Il fallut léser nos alliés de la première heure et nos vieux serviteurs, à l'égal de ceux qui avaient combattu notre venue. Ce fut pénible, souvent, d'entendre évoquer les engagements pris, les services rendus. En certains cas, une indemnité eût été de stricte justice : la meilleure des causes ne saurait exiger l'appoint de l'ingratitude ! Tous se résignèrent néanmoins, et sans révolte. On sut éviter, il est vrai, d'appliquer trop brusquement cette mesure humanitaire. Mais, tôt ou tard, chacun se trouva dépouillé du gros de ses économies. Du coup, l'on pouvait craindre que la force d'épargne fût détruite au Soudan.
L'instinct social l'emporta sur le découragement : ceci est à retenir en faveur de l'indigène, en même temps que sa soumission à notre réforme.
A l'heure actuelle la suppression de l'esclavage domestique est un problème résolu sous toutes ses faces. Une partie des affranchis s'est établie à son compte. D'autres continuent à seconder leurs anciens maîtres moyennant salaires assurés par des contrats de travail. De nouvelles économies se sont constituées. Et ces fonds disponibles ne pouvant aller à des achats d'esclaves, le sédentaire s'est très judicieusement avisé de les placer... en bétail. Un troupeau
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n'est-il pas le premier en date de tous les titres de rente, dont veaux, agneaux ou chevreaux constituent les coupons?
Or, le Soudanais n'entend rien à l'élevage. Bien plus, aux bêtes même élevées et adultes, gros bétail ou menu, il ne sait témoigner ni attention ni soins. Le sens des animaux domestiques paraît lui faire défaut. La constatation est curieuse. Sans doute trouve-t-elle son explication dans l'atavisme : j'ai dit qu'à l'origine, nul des animaux qui composent le bétail ne faisait partie de la faune africaine.
Le sédentaire résolut la question par des accords avec les Nomades, et en particulier avec les Peulhs. Certains vinrent se louer aux villages comme bergers, d'autres acceptèrent de faire paitre avec les leurs, contre redevance, les bêtes du sédentaire.
Et ainsi les troupeaux déjà considérables des Pasteurs se trouvèrent renforcés encore, tandis que certaines contrées, comme les pays bambaras, qui ne possédaient pas de bétail, en furent pourMis.
On pourrait penser qu'il y eut pléthore, et que le prix des animaux s'avilit. La paix française, qui avait fait surgir ces richesses, leur trouva des débouchés, et très rémunérateurs.
Au Sud, le Soudan confine à des régions pour ainsi dire interdites à l'élevage. La chaleur humide du climat, les multiples insectes c[ui torturent les animaux, la mouche tsé-tsé, les herbes vénéneuses des
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grandes forêts, sont les obstacles. La chèvre seule se défend, là comme partout. Les autres bestiaux, en nombre infime, ne parviennent à vivre qu'au prix d'une dégénérescence profonde. Les bœufs se reproduisent minuscules. On concevra qu'en ces pays se trouvent les derniers anthropophages!
Notre Dahomey et notre Côte d'Ivoire, la Nigeria et la Gold-Coast anglaises, le Togo allemand, composent cette zone. Le commerce européen y vient chercher l'huile de palmes, des bois précieux et autres produits de prix. L'argent, et l'acheteur, par conséquence, ne manquent pas. Aussi le bétail atteint-il en ces pays une valeur fort élevée. La demande du consommateur est toujours supérieure à l'offre. Mais l'insécurité absolue des chemins avait empêché les Soudanais de profiter de ce marché séduisant.
Notre domination a ouvert les routes. De grands convois de bestiaux y circulent maintenant, et, bien que le déchet se montre considérable à l'arrivée, par suite des trajets longs et du climat funeste, ils laissent de beaux bénéfices. Les Européens s'adonnent à ce trafic concurremment avec les indigènes haoussas, et j'ai plaisir à constater que non seulement nos compatriotes sont fort bien accueillis par les officiers des postes anglais, mais que leurs efforts y sont grandement facilités.
Les convois se forment, au centre de la boucle du Niger, dans ce pays merveilleux nommé le Mossi. A