‹ Notre CarthageChapitre 12 sur 47 · UN PORGHB DE NOTRE EMPIRE · texte numérisé non relu

UN PORGHB DE NOTRE EMPIRE

ennemis retranchés derrière les murs de Djenné, puis le lendemain, et, malgré sa blessure fraîche, persuader les défenseurs d'ouvrir la ville aux soldats de la civilisation et de la paix françaises. Cet exploit de force et d'adresse unies caractérise l'esprit du Gouverneur, de l'élite qu'il inspire. En lui, elle a foi. Ses dévouements, eUe les lui voue. Dans les bureaux de Dakar, comme dans les sables de Tombouctou, elle sait qu'elle peine et risque pour une idée forte. Si nous maintenons la paix entre quinze millions d'hommes, races jadis irréconciliables, et d'aucunes belliqueuses, esclavagistes, cruelles et ravageuses, c'est que le prestige de J'arbitre put conseiller des solutions immédiate, ment admises et même des sanctions subies sans trop de murmures. Dans les salles du Palais, comme au milieu du camp, cet homme trapu, solide et brun autant qu'un légionnaire romain, semble un chef digne de ceux qui. le secondent avec ferveur. Légataire dés Faidherbe, des Archimard, des Roume, de leur intelligence synthétique et de leur action créatrice, il aime, parcourant les avenues de la ville jaillie à son geste, décrire les périodes historiques de notre lutte sur cette patrie de la lumière puissante, souvent ennemie.

Figure très fine et haute taille, la cravate de commandeur au cou, un héros de notre histoire africaine, le général Bonnier, forme ici les troupes sénégalaises qui manœuvrèrent au Maroc, sous les ordres des généraux Lyautey, Mangin, Gouraud. En grande partie,^ •a France doit les résultats de ces marches opiniâtres

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et victorieuses à l'entraînement de nos Bambara, de nos Toucouleujs, de nos Soninkè qu'instruisirent les lieutenants et les capitaines dociles aux instructions du général Bennier.

Cette phalange de jeunes chevaliers, comment ne pas l'admirer avec émotion i^ Armés de blanc, comme pour la légende, ils furent presque tous au feu. Demain ils s'en iront à deux, et même à un, i'égir les destinées de tel pays où vivent soixante mille pasteurs et planteurs, leurs familles, leur bétail. Soixante mille Soudanais épars sur des surfaces égales à une Provence, à unDauphiné. Soixante mille personnes et plus, dont il faut, avec une quarantaine de tirailleurs, protéger les biens toujours convoités par l'appétit de quelques tribus nomades, sans moyen d'existence si elles ne pillent, si elles n'asservissent, si elles n'épouvantent, par des meurtres, la résistance de nos protégés, cultivateurs et artisans.

A toute heure, dans ces cafés sans luxe, largement ouverts, dans ces auberges spacieuses et simples, dans ces bureaux superposés, se rencontrent ceux qui sont revenus de France pour accomplir ces nobles tâches, celles aussi de faire les routes au long des pistes foulées dans la brousse rôtie, puis d'établir les marchés autour des puits lointains, et de fixer de justes mercuriales pour les vendeurs de bétail à bosse, pour les acheteurs de sel en planche. On apprend là quelles tribus ennemies il faudra concilier, et comment obvier à leurs alliances futures, dangereuses pour les

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travailleurs des villages aux toits pointus et aux gre* niers pleins. Rendre la justice en appel suprême; enrayer les épidémies infantiles; enseigner Tart du jardin potager; bâtir les forts, les camps, les postes ; assurer la navigation à des exportateurs sur les fleuves et les rivières; prévoir encore mille maux publics et les façons d'y remédier : c'est pour cela que se renseignent ces jeunes gens arrivés de Saint-Cyr et de Fontainebleau sous un uniforme neuf que parent les ancres d'or. A Dakar se rembarquent la plupart des administrateurs qui vont chercher en France, après les deux ans de séjour réglementaire, du repos et des soins utiles à leurs fatigues, à leurs blessures. Aussi les rues sont elles animées depuis le port et ses quais jusqu'aux collines des casernes.

Charrettes anglaises bien attelées, victorias suivant leurs trotteurs, emmènent les femmes en blanc des officiers, des fonctionnaires, des importateurs, des courtiers, vers les maisons longues, roses et basses, que des persiennes aèrent. Maints cavaliers brunis, barbus, s'avancent sous les arbres bordant la belle largeur des boulevards. Dans les factoreries installées comme nos bazars de la métropole, entrent, à la file, des femmes du Cayor mitrées par le madras polychrome. Certaines portent, dans leurs mains gracieusement renversées, les premières emplettes du matin. A ces narines épaisses et sensuelles plaisent les parfums des fioles et des boîtes imagées. En ces yeux langoureuv le plaisir s'insinue avec l'aspect des étoffes à ra^

pour les pagnes, des bijoux fabriqués en Europe, d'après les modèles africains, fort exactement. Aux a Galeries Sénégalaises », dans la fraîcheur de trois autres magasins, les Françaises se munissent des choses arrivées par le dernier paquebot. Aux comptoirs, aux casiers des murs, parmi les grappes d'objets pendus, sous les vitrines, on trouve tout; et aussi bien qu'à Marseille ou à Bordeaux. A peine débarquée, une parisienne peut même s'étonner là d'une « occasion » qui la ravit, qui la pare à son gré, contre son attente. Il en sera de même à Saint-Louis, à Kayes, à Bammako, à Tombouctou, à Konakry. Courageusement' les employés des grandes maisons s'établissent au loin dès qu'un poste se fonde en sécurité relative. Ici le pharmacien, la modiste, la couturière reçoivent, dans leurs spacieuses boutiques, où tournent les ventilateurs électriques, une clientèle noire et blanche, pareillement afiairée.

Au dehors, les cyclistes se faufilent parmi des nègres en complet d'Europe, et chaussés de jaune; grotesques amusants. Pierrots et pierrettes de France se saluent gaiment, se complimentent à l'ombre des palmes débordant des jardins. Telles dames ouoloves si dédaigneuses parmi les pointes ballantes de leurs boubous bleus, traînent, le ventre en avant, des babouches au bout de leurs fines jambes à lourds anneaux de métal.

En toges et culottes blanches, en tuniques bleues beaucoup d'indigènes marchent par trois, traitant de leurs intérêts agricoles. D'aiitres semblent prier

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accroupis contre les murs bas d'un tombeau musulman qu'un vieil arbre recouvre de son feuillage verni. Le marabout a son turban autour du fez, sa robe bleue, ses amulettes de cuir pendues en grappe contre sa poitrine, avec ses calepins brodés, sa bourse à franges de couleurs, sa blague, à tabac mi-partie. Les chanteuses du café-concert minaudent sous leurs ombrelles. Une escouade sénégalaise en uniforme beige marque le pas à côté de son caporal qui escorte une voiture de subsistances. Le mulet rétif enlève au bout du mors le solide conducteur bambara dont les muscles gonflent sous rétofie amincie. Et ce monde grimpe vers le marché.

Là sont agenouillées, en une masse jasante, tant de -femmes indigènes derrière leurs noix de karité, leurs tomates en tas, leurs charbons de bois en petits faisceaux, leurs poules piaillantes, leurs œufs dans la cale* basse, leurs régimes de bananes, leurs poissons et leurs crabes. Minces échines de bronze qui se penchent ou se raidissent. Coiffures, en mitres, en cimiers, encadenettes qui se redressent ou s'inclinent. Bras longs et fins à mains osseuses qui se tendent. Sourires de clarté qui resplendissent et s'éteignent. Grands yeux tendres qui brasillent entre les cils épais. Croupes et jambes qui se cambrent en pagnes bigarrés. Torses nus et mamelus qui luisent dans l'ombre du toit. Un flâneur orné d'une calotte de velours amarante à feuilles d'or salue des cavaliers sur la haute selle de cuir jaune et rouge. Des gentilshommes campagnards en tunique de Christ sous

des chapeaux coniques finement tressés, vont, le glaive pendu à répaule dans son fpurreau de cuir à reliefs. Ils n'en imposent point à des commères joufflues, hardies, enturbannées de madras, et qui se font les dents, avec la baguette pénicillée, sans cesse. Fantômes au soleil, voici les squelettes de vieilles si réduites dans le flasque parchemin de leur peau. Une toison grise moisit sur le crâne oblong. Elles roulent des yeux blancs. Il y a de grandes filles bavardes. Apparemment naïves et douces, elles versent, patientes, les graines dans un tamis. Le bleu des boubous féminins et des tuniques masculines, le brun des visages camus, des bras et des torses sont les deux couleurs dominantes au soleil que filtrent les feuillages en dômes et les Persiennes de la halle obscure.

Grâce à l'aide reconnaissante de ce peuple, furent alignées les maisons et la ville au bord des chaussées rougeâtres. La principale monte vers les grilles et les jardins du Palais, vers ses trois étages d'arcades et de galeries, entourant les salles à colonnes blanches, le luxe sobre, limpide et net des pièces où s'élaborent tant de pensées, les séries de larges appartements ayant vue sur les espaces de la mer. Du haut de ce^ galeries sonores et dallées, on mesure l'œuvre si rapidement issue des sables et des basaltes. A quelques cabanes et hangars, par la magie de l'intelligence créatrice, s'est jointe une cité de villas coquettes, de toils rouges, de parterres en fleurs, d'avenues rectilignes; une ville de places boisées, de boulevards populeux.

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