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UN PORCHE DE NOTRE EMPIRE

font escale à Dakar. Conçues avec art, rue de la Paix ou Place Vendôme, de prestigieuses toilettes habillent les femmes et les filles des administrateurs, des officiers, ces soirs de gala. Heures de politesse française et parfaite. Elle apparaît, de môme, les nuits dé réception au Palais du Gouvernement. Les uniformes des. civilisateurs brillent sous les lustres, parmi tant de fées en cortège sous les galeries, le long des arcades où le ciel africain brille, oii luit la Tanit carthaginoise, pure et resplendissante qu'adorent, au loin, les tambours, les guitares, les balafons, les danses puniques, là-bas, dans la ville de cases blondes, de chaumes pointus, derrière les dunes, par delà les toits rouges des ave*^ nues européennes.

Tel est le prodige de cette ville surgie à la pointe du Cap*Yert, selon le rêve de nos aïeux naviguant sur lés nefs dieppoises, de ceux que commandèrent leurs capitaines ligueurs, mousquetaires ou marquis, de ceux qu'entraîna le drapeau tricolore de nos deux Empereurs et de nos trois Républiques. Rêve complètement achevé par Topiniâtre labeur de ce temps. Qui se souvient encore du vieux Dakar et de ses chaumières éparses, enlisées à demi dans le sable P Qui se souvient de ses palissades construites avec les douves des barils (il en subsiste dans les ruelles) P Qui se souvient de ses auberges branlantes, de ses pêcheurs nègres tout nus P Quelques anii<'<'s [)"-<:èrent. One capitale fut édifiée qu'illumjni» lafou«lri' ■ -[Titivf. Vingt^cinq mille indigènes, mille Fr

s'y coudoient. Un port fut savamment aménagé où, déjà, s'arrêtaient plus de mille paquebots, en 1912. Les exportations augmentent sans cesse. Une force redoutable fut créée que nos ennemis respecteront. Se montre-t-il ailleurs plus évident, le génie de la France moderne ? *

A quelque distance de la côte atlantique, etparallèment, jusqu'à l'embouchure du Sénégal,' jusqu'au vieux Saint-Louis de la Compagnie rouennaise et dieppoise, la locomotive glisse sur le rail, depuis 1885.

Accoudé sur le balcon, à l'arrière d un wagon commode pourvu du confort entier, le touriste, d'abord, entre Dakar et Ruûsque, franchit des espaces verts et roux, de l'ouest à l'est, au bord du golfe. L'express court à l'ombre d'arbres touffus. Il traverse bientôt une admirable région de baobabs. Poussés à distance les uns des autres, ils ressemblent étrangement, par leur forme et leur derme, par l'énormité de leurs troncs, aux jambes de mammouths légendaires. Entre le règne végétal et le règne animal, il y a, sous les tro piques, de ces parités singulières. Le baobab est um caractéristique des paysages africains. Court et gros d'aspect, il étale, à la cime, peu de branches contour nées. Des ramilles que termine un bouquet d<

feuilles dures, pend un fil droit au bout duquel pèse, le n pain de singe ». Colounade parmi la brousse fauve, ces arbres sertissent, de leurs feuillages, l'azur éblouissant du ciel. Us tamisent ses rayons d'or chaud. Au pied, les hommes miuuscules, taillent l'écorce pour en séparer la fibre textile. Ils ne dépassent pas de beaucoup l'importance des fourmis. D'ailleurs les termitières voisines équivalent souvent à la taille ordinaire des cases. Celles-ci, ruches blondes, plaisent, inSni- . ment, groupées en villages idylliques, recouvertes de plantes grimpantes aux feuilles larges comme celles du tabac. Feuilles decalebassiersdont les courges jaunes, vaisselle future, s'épanouissent contre le mur de banco et le toit de chaume. Au milieu de ces bourgs enguirlandés, les manteaux des promeneurs se gonflent, bleus, sous l'effort de la brise. Ils flottent autour de paysans athlétiques, de femmes souples, mitrées, plus petites que les tiges de mil. Vert et dru autant que notre blé dans les plus riches de nos campagnes, il élève ses épis copieux à deux et trois mètres du sol. Cette richesse compte certainement parmi les causes de la joie exubérante. Ali sifflet du train, les villageois accourent. C'est lin vol de corps noirs entre des ailes de guinée bleue. C'est une gesticulation amicale. C'est une clarté de dentures riantes aumilieu La marmaille galope, bondit ses houppes et ses chenilles d troussent pour mieux courir sent échappées du madras en

adaptés à letir taille^ des gamins tiches se démènent semblables à de petits diacres en dalmatiques légères. Leurs épaules, joliment rondes, sortent de Téchancrure déplacée. Les bouvières quittent leurs Vaches à longues cornés qui continuent à ruminer selon leur sagesse en pelage gris.

Quelle joie eussent Connue^ les Jean-Jacques Rousseau, les Bernardin de Sâint-Pierfe, à contempler le bonheur de ces villageois, de ces jeunes pasteurs! U semble que cette Afrique ait été faite pour justifier le rêve de Trianon. A vrai dire, elle ne le justifie que depuis le jour récent où nos soldats, nos officiers, nos administrateurs ont organisé la protection des bergères en chassant les bandes esclavagistes qui,, tous les trois ou quatre ans, revenaient ici, et ailleurs, vider les silos remplis dans l'intervalle, emmener les femmes et les filles après avoir tué le6 possesseurs, les époux, les pères récalcitrants. Ainsi fallut-il, dès 185S, chasser les Maures Trarza de la rive gauche du Sénégal où ils saccageaient et tuaient; puis, en 1861, combattre le Damel du Cayor qui vendait aux Maures et aux Peuls du Fouta ses sujets, afin de maintenir, sur un bon pied, le train de sa cour.

Hélas I pour que le villageois danse en paix, content de ses fruits et de son laitage, de son chaume fleuri, de sa famille prospère, il faut qu'au loin des armées civilisatrices veillent et circulent, que des impôts les soldent, que des administrateurs organisent et perçoivent, que des exportateurs distribuent au

paysan la monnaie de ses contributions reçae en échange des cuirs, des arachides, du bétail, du coprah, de rindigo, et qu'enGn, au delà des mers, une industrie acquière ces choses pour les transformer en marchandises vendables à des peuples différents, rivaux avides, belliqueux.

Ces arachides (cent cinquante mille tonnes) et ces produits dont l'exportation lait la richesse budgétaire de l'Afrique Occidentale française, arrivent, très nombreux, à la gare de Ruûsque. Elle est de briques et de fer peint en gris, claire, bruyante ; car une population, aux couleurs bien drapées sur de belles statures, remplit à Theure des passages. Là, comme les arachides amoncelées enseccos, tous les produits agricoles de la Casamance, du Sine et du Saloum s^accumulent. Au même endroit, vers la fin du xvii* siècle, le Damel livrait aux traitants de la colonie vingt de ses sujets, les meilleurs esclaves de l'Afrique, en échange d'un lit, et aussi d'une barre de fer pour le transport de chacun jusqu'à Gorée. Les gravures du temps montrent une plage circulaire, devant un bois de gommiers et de palmiers, avec beaucoup de pêcheurs en pagne tirant, hors delà mer, leurs filets alourdis. Derrière, un bourg de cases pointues semble enclos par une palissade que des portiques ouvrent, de distance à distance. A gauche, la Rivière Fraîche, le Rio Fresco des Portugais, se jette aux flots clapotants. Parmi les trois cents maisons, il y avait dans le bourg, « la loge française )>, l'habitation de la « Signora Catelina », et, tout en

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avant, sur un récif herbeux, la demeure de Talcade (el cadi), simple hangar béant, indigne du fonctionnaire et juge alors commis à la perception du droit d'ancrage. Il conversait en langue portugaise. Les nègres buvaient le vin de palme en mangeant leur poisson très faisandé. Leurs troupeaux étaient nombreux. La chaleur semblait insupportable, en décembre ' même. Maintenant, la température agrée dès octobre. ^ On chiffre là trente millions de francs pour les , échanges annuels. Huit mille Africains y aident cent cinquante Français. Si les jeunes filles n'ont plus de petites planches nouées à leurs cheveux, si elles n'offrent plus l'amour dans la rue aux étrangers, elles soignent aussi bien leurs poules et leurs pintades, leurs chèvres et leurs vaches autour de ce quartier net, rectiligne, où retentissent les wagonnets que des manœuvres poussent sur les rails des boulevards ombragés. Rufisqueest une ville modèle, sans octroi, sans épidémies, sans quartiers pauvres. Elle doit cette santé au commerce des arachides sénégalaises qui furent vendues quarante-deux millions, en 1912, aux exportateurs. Elles nourrissent tout le trafic du chemin de fer sur 265 kilomètres, et nécessitent l'usage de quatorze trains, par jour, au moment des récoltes, de leur transport. On construit un troisième wharf dans le port de Rufisque pour les embarquer. Tout le long de la ligne on aperçoit, rieuses et^gambadantes, mille faunesses parmi la marmaille saupoudrée de sable. D'aucunes, sveltes statues de fer

le torse nu et ia croupe étroitement serrée dans les rayures du pagne, vendentaux stations, devant lemarchepied, leurs morceaux de cannes à sucre que les voyageurs indigènes aiment croquer. Ils les choisissent allongeant, hors des étoffes, leurs bras musculeux couleur de bronze ou d'ambre. Dans les grandes calebasses offertes, le lail mousse. Entre la calotte blanche et l'ample manteau blanc, l'affable sourire des Sérères est presque féminin par sa tendresse, bien qu'il crispe leurs grosses pommettes, qu'il écarquille leurs lèvres gercées, qu'il dilate leurs narines épaisses. Dans les gares, les commis noirs' escaladent, dégringolent les escaliers de fer, un registre dans les bras, le porteplume aux dents, la casquette d'uniforme sur l'oreille. Accroupis en une sorte de motocyclette à quatre roues, d'autres glissent le long des rails pour les inspecter, avec une assurance de vieux ii cheminots i> métropolitains. Au reste, en trois mois d'apprentissage, ou quatre, un Ouolof, un Bambara deviennent mécaniciens de locomotives. Jamais, par leur faute, un accident n'advient. Intelligence témoignée avec évidence par la culture du mil, par l'élevage du bétail, par les œuvres des artisans sérères.

Quand on a constaté l'impéritie générale des nègres ruraux ou citadins dans nonchalance béate de ce des forêts dans l'Amét agronomique a de quoi les nègres réduits en se

tenaient seulement aux raoes inférieures d'Afrique P Ceux de la Guinée particulièrement étaient fort demandés aux Antilles. Nos aïeux embarquèrent six mille de ces pauvres gens l'année 1775, au seul comptoir de Juda.

Cette supériorité des peuples vainqueurs n'est point d'aujourd'hui. Les voyageurs du xvii* et du xvni* sièelé ont, avant nous, admiré le bétail des Ouolofs, le riz et le maïs des Sérères. André Briie fut émerveillé, pendant tout son voyage de 1697, au Cayor. Comment aujour* d'hui l'être moins dès que l'on observe le fonctionnement de la mutualité agricole, au Sénégal comme au Soudan, et le système d'acheter les semences en Commun, et l'assistance publique nourrissant, hébergeant les fils prodigues du pays, à leur retour P Que nos paysans restent loin de dette sagesse fraternelle I Et quelles leçons il leur siéra de prendre en ces villages enguirlandés pleins de marmaille joyeuse, de belles adolescentes mitrées, de pasteurs joufflus et robustes derrière leurs troupeaux modèles ; si nos usuf^iers ne ruinent pas trop de ces ingénus.

Néanmoins tels champs, qui pourraient être fertiles, demeurent abandonnés aux terniites. Ils y construisent leurs abbayes de glaise. Greniers jadis utiles aux humains. Dans les années de guerre, de rapts, de pillages, et d'incendies, les vieilles des bourgs en cendres allèrent souvent recueillir les fragments de maïs et de mil engrangés par la prévoyance des insectes.

Pour l'heure, c'est l'apparence de toute la prospé«

LA FERTILE BEAtTTË DU CaTOR. 4S

rite. Les dames sérères de Thifes se pavanent en étoffes neuves, en mitres de soie noire, une boucle d'or parant leur cloison nasale. Des anneaux d'argent et des fils de corail chargent la finesse des chevilles. Des bracelets s'accumulent sur les poignets ; preuves de la chance maritale. Presque géants et la tète massive, les épaules larges, des époux arborent un air d'orgueil brutal comme il sied aux maîtres' du Cayor, à ceux qui surent, depuis tant de siècles, rompre toujours le JougdesMauresetsecouerlesdominalionsprovisoires. Ils portent le «boubou «à la façon des Romains drapant leur toge. Les enfants obèses eux-mêmes refusent de sourire à l'inconnu. Ils méprisent cette indiscrétion. De la colère franche s'oppose au dessein du photographe qui, de son objectif, vise les passants Il y a là, pourtant, t'affluence d'une gare importante. On embarque, on débarque maints colis postaux. De jeunes personnes en pagne bigarré reçoivent, de l'équipe bleue, leurs corbeilles de poissons et leurs caisses de parfumerie, les marchandises venues de Dakar, de France.

Pasteurs, soldats, gardes civils ou gentilshommes campagnards, les indigènes apprécient à souhait ces avantages et les agrémec • - On les voit s'empiler avei s'y couche avec ses paqut ses épouses multicolores ses jeux de cartes. Souv touché cinq francs de

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réclame un billet de ce prix, sans vouloir connaître le nom du point où il faudra descendre. Il hii sufGt de voyager quelque peu, une cigarette aux lèvres, dans la campagne, en s'y plaisant. A pied, sans fatigue, il reviendra, très attentif au son de sa petite guitare monocorde, faite d'une membrane tendue sur une calebasse avec un manche de bois cru.

Admirez ce goût sentimental et poétique du déplacement qui donne tant de voyageurs aux trains. Il n'en fut pas toujours ainsi. Pour l'établissement de la ligne télégraphique entre Dakar et St-Louis, trois colonnes durent parcourir le Cayor, vaincre les cavaleries des Damels successifs, Macodou et Lat-Dior, de 1861 à 1863. En dépit des traités, celui-ci s'était, en 1869, allié avec le marabout du Toro, Ahmadou Cheikou, avec ses fanatiques de la confrérie Tidjania, leur avait ouvert son royaume, puis déçu, s'était rallié à notre drapeau en 1882. Lat-Dior refusa, malgré ses engagements écrits, de laisser les travailleurs aplanir la voie. Il y eut guerre; et qui dura, compliquée de luttes intestines, entre les différents princes du Cayor, du Toro, du Baol, tour à tour nos amis ou nos ennemis, les plus faibles se joignant à nos armes, les plus forts essayant de nous exclure. La ligne fut construite au milieu de ces algarades. Les nécessités de l'impor^tion assurent maintenant un beau trafic. Elle fu* '— 'f le Sénégal, de quatre-vingt-trois millions en dont quarante-six millions de marchandises çaises ; et le Sénégal paya une grosse part des soi

LA PERTILB SEAUTË DU CATOR. 41

douze millions pour les arrivages du premier semestre 1913. Quoi qu'en disent les sceptiques de Paris affirmant la prédominance des négoces étrangers dans nos colonies.

Joignez encore le mouvement d'exportation relatif aux arachides pour cinquante millions, au caoutcbouc pour cinq millions, aux gommes pour un million et demi, à l'or de Galam pour 544 330 francs, en 1908, et 166 785 francs, en 1910, aux palmistes, aux animaux vivants, aux laines, etc.; et l'on s'imaginera facilement quel avenir semble promis aux administrateurs de nos rails africains. Les exportateurs de 1912 ont reçu 118 SOO 000 francs.

Au Sénégal seulement, les douaniers perçurent un revenude 3819623 franRsenl900,etde8 057 794 francs en 1911. Ceux du Dahomey, aux mêmes dates, encaissèrent â 648 293 francs et 7 192 992 francs; ceux de la Côte divoire, 1 763 560 francs et 4 328 976 francs ; ceux de la Guinée, 1 582017 francs et 3696 714 francs ; ceux du Soudan, 763765 francs en 1911. En somme, l'Afrique Occidentale françaiseaperçu 23940241 francs cette année-là pour 8 854 1S4 francs en 1899. Dix années suffirent pour que les importations triplassent, comme le chiffre des droits. De 1907 à 1911, les excé

Savoie. Il fut le rapporteur de la loi dont si longtemps la Commission des affaires extérieures, des protectorats et des colonies oublia simplement le projet. Cette société parlementaire n'aime point la hâte. Jugez plutôt.

Toutes difûcultés étant écartées dans les bureaux des ministères, l'approbation presque unanime de la Chambre étant obtenue par avance, selon le vœu des cabinets successifs, cette commission devait finir son étude au mois de juin 1912, et autoriser alors le Gouvernement général de l'Afrique Occidentale française à contracter un -emprunt de cent soixante- sept millions pour construire ses chemins de fer et aménager ses ports. Une courte discussion à la Chambre eût suffi dès lors, comme elle a suffi en 1913, dour voter une mesure sans contradicteurs. Et la chose semblait urgente. VoicL pourquoi. De Thiès, cette station accablée par la végétation tropicale, la voie se dédouble vers l'Est, vers le Soudan, par des campagnes riches en bétail, en productions de toutes espèces, en terres demain fécondes. Un embranchement s'allonge qui réunira ces régions et le pays de l'or au port atlan* tique. Bien que la ligne né soit construite qu'au] deux tiers, les recettes déjà laissèrent, pour 1910, ui excédent sur les dépenses. En 1911, l'excédent a donnj trois cent quatre-vingt-neuf mille cinq cent quarante quatre francs. Chiffre notable. Lorsque, de Thiès, I voie divergente s'allongera jusqu'à Kayes, cœur i l'Afrique Occidentale, lorsque, par le rail en exploita tion de Kayes à Bammako-Koulikoro, cette ligne il

quérir le bétail innombrable du Niger jusqu'en ce dernier point navigable pour les vapeurs, et puis conduira, en trois purs, h Dakar, un bœuf qui vaudra trente, quarante ou cinquante francs, sur l'embarcadère, ce sera l'aise totale de notre empire.

Or, pour réaliser promptement ce dessein économique, on avait difficilement amené, avec leurs familles, de leurs hameaux agréables et ombragés, sur la voie du Thiès-Kayes, grâce à la promesse d'un travail rémunérateur et continu, des indigènes nombreux. Au cas d'une interruption, ils devaient rejoindre leurs demeures en accusant la France de fourberie et de pauvreté. Opinion qui eût pu nuire à notre influence dans le pays même oîi cette voie de Thiès-Kayes devient chaque jour plus indispensable au recrutement, à la mobilisation des troupes soudanaises que nos = généraux du Maroc appellent. D'autre part la colonie doit, à bref délai, ressentir les avantages d'une richesse multipliée lorsque, du Niger à l'Atlantique, ■^ et par une voie transversale, le bétail, les céréales du ^ jentre iront alimenter l'intérieur de nos provinces *'iccidentales, ou partiront au delà des mers. Dans l'état ."içtuel des choses, les récoltes, les produits de l'élevage 1*^' le se trouvent en état d'être expédiés qu'aux mois où d''taissent les eaux du Sénégal, seule route de tranr^'it vers Saint-Louis et l'Océan. Ce i^-avigation des vapeurs se fait e lU^npossible. Les Irais de magasinaj pl'^attente, pendant tonte la décrue, D«

de revient, diminuent ou suppriment le bénéûce.

Bien que tout cela fût connu de la Commission, bien que le gouverneur général, M. Merlaud-Ponty, fût venu lui-même à Paris pour expliquer, avec l'éloquence du génie créateur, les raisons de son insis^tance, bien qu'on lui eût formellement promis le dépôt du rapport pour le mois de juin 1912, rien n'aboutit.

Treize mois de retard s'écoulèrent. En vain le gouverneur, tous les fonctionnaires, tous les officiers de l'Afrique ont réclamé, supplié, démontré. Impassibles, les membres de la Commission laissèrent le temps fuir.

Alors les milliers de cultivateurs qui, dans leurs cases de banco, espéraient l'achèvement de cette voie construite aux deux tiers, pour semer davantage le mil et le riz au bord du fleuve, pour étendre les champs d'arachides, pour rassembler plus de bestiaux dans les (( zéribas » d'épines inaccessibles à l'agression nocturne de la panthère et du lion,pour préparer plus de peaux, plus de gomme, ces bonnes gens, sous leurs chapeaux coniques à glands de cuir, s'étonnèrent dans l'ombre du ceïba géant, ils critiquèrent, ils perdirent confiance dans la parole française.

Pourquoi cette négligence de nos parlementaires ?

Aucune raison. Ou, du moins, des raisons misérables de rivalités, de rancunes individuelles, mêmej honteuses, et qu'il vaut mieux ne pas citer.

Au mois d'avril 1913 si le rapport était, enOu, déposé, œuvre d'ailleurs remarquable de M. Goujon,

LA FEBTILE BEAUTÉ DU CAYOB. 5t

la dîscussioa ne s'ouvrait pas. Il fallut user de moyens saugrenus pour que les versemeats iadispeasables fussent effectués. L'interruption totale des travaux fut évitée tout juste.

Au Dùlieu de l'été, seulement, la loi, sans discussion, un matin, obtint toutà coup ses votes.

La triste chose que cette ignorance des élus, lorsqu'il y va de la vie d'un peuple loyaliste, lorsqu'il y va de notre prestige, de notre puissance militaire, de nos intérêts matériels les plus certains, les plus évidents!

Plusieurs millions d'hommes, nos loyaux concitoyens, et qui le prouvèrent dix années, envoyant leurs meilleurs guerriers combattre ou mourir sous nos couleurs, au Ouadaî et au Maroc, attendirent, tout un an, que la frivolité de notre Parlement accordât une heure à la controverse légale sur l'emprunt étudié, calculé, consenti et promis par les personnages compétents, aQn de terminer cetle voie de fer Thiès- Kayes, aQn de garantir notre richesse publique de notre Soudan, et, sans frais pour la métropole, le transport rapide des troupes noires, de leurs recrues, de leurs réservistes qui habitent les vallées du Haut- Sénégat et du Niger : chose intéressante en cette ère Je rudes controverses diplomatiquf [■ibJes.

L'indifférence parlementaire po jas encore une dispute de faclioi louloirs, ou une logomachie de léputé trop de loisir vraiment. Soi

Texempte de soucis relatifs à un chemin de fer en construction, il ne sait où, sur 673 kilomètres achevés, sur 235 kilomètres à parfaire. Peu lui importe que ce chemin de fer facilite, à toute époque, les échanges intérieurs et aussi l'exportation du bétail, viande à bas prix pour nos prolétariats. Peu lui importe quel l'achèvement des travaux puisse enfin remédier au chômage de la navigation sur le Sénégal, durant la saison des basses eaux, durant les mois mêmes où l'on devrait justement expédier, en pays d'achat, la récolte pour ea recevoir le prix, pour vivre, dès lors, à l'aise, toute une année : phénomène économique! nécessaire à la multiplication des cultures, de^ négoces et de la descendance. Peu lui importe que chaque tonne de marchandises débarquées dans la co^ loûie laisse à la douane une somme de quarante oi cinquante francs, et que le progrès des transactions toujours parallèle au développement du rail, prodigd des recettes. Peu lui importent les œuvres socialei capables de nous rendre fidèles à jamais vingt milj lions d'Africains ; ce qui serait une manière de soin tion, pour le problème si terrible de notre lamentabl natalité. Peu lui importe que nos commerçants à cap tal moyen puissent dès la fin de ces travaux, se rav tailler constamment, par la voie Thiès-Kayes-T mako, et, aussi, consacrer à l'avance de leurs toirs, de notre influence dans la région du N* grosses sommes bloquées aujourd'hui dans les roulement. Tout cp^- ' ' '^'Mtéstraté

LA KERTiLE BEAUTÉ DU CAÏOR. SS

mouvoir nos troupes soudanaises, laisse le parlementaire très froid, puisque le Thiès-Kayes n'est pas un thème de joute électoral, un prétexte à combinaisons de majorités flottantes, ou un argument d'opposition.

Sept millions d'hommes peuvent bien souffrir davantage, et tous les ouvriers de la ligne se désespérer avec leurs familles, et les peuples du Sénégal, avec ceux du Soudan, mépriser notre parole défaillante I Cela n'est rien auprès d'une question soulevée par les courtisans du bouilleur de crQ.

On n'imagine point ici la désolation que cette négligence du Parlement a pu répandre, en Afrique occidentale, parmi nos gouverneurs, nos administrateurs, nos officiers, nos commerçants, nos soldats euxmêmes. Quoi, disait-on partout, tandis que nous risquons, au loin, tous les dangers, tandis que nous ajoutons sans cesse h nos éphémérides le signe d'une mort héroïque, ces gens de Paris ne veulent pas songer au prodigieux empire acheté par le sang des nôtres, des siens? — Quelle injustice !

Oui r (I quelle injustice! « Et qu'on ne saurait comprendre quand on peut se représenter l'intensité de la vie nouvelle que suscite en Afrique la venue du rail. II faut imaginer le mouvement des voyageurs sénéga-

les malices langoureuses de leurs yeux larges, les sourires de lumière apparue. 11 faut imaginer les torses statuaires des vierges serrées dans les pagnes mêmes de TÉgypte antiqm^, leurs coiffures en casques, la ligne parfaite de ces nuques, de ces épaules minces. Il faut voir toutes ces faunesses s'agiter, rire, mimer leurs adieux et leurs accueils, recommander aux partants les paquets, y joindre d'autres commissions, recevoir, des arrivants, les messages, les cadeaux, dix moutons ahuris, hauts sur pattes, une calebasse remplie de friandise, un poisson encore spasmodique. Étages sur l'escalier de fer, en toges blanches ou bleues, des hommes s'interpellent. Au soleil, sous le fez et le turban, ces visages d'ambre, de fer, de houille se contractent, tandis que les comptes sont immédiatement discutés, écus, francs et sous. Cependant, sur les trucks du train qui halète, se hissent maints et maints gentilhommes-campagnards. Ouolofs, Toucouleurs, Sérères; ils s'accroupissent fraternels, dans l'ombre de leurs chapeaux coniques, brodés, ornés selon une esthétique inaccessible à la maladresse de notre vannier européen. Sur leurs genoux repose le glaive en son fourreau de cuir somptueux, et digne d'être exposé dans nos vitrines d'art décoratif. Le marmot qui dormait h cheval sur l'échiné de sa mère, est, par elle, attira vers la poitrine nourricière, démailloté, dressé, obès» et pleurard, le crâne tout ras, sauf, à l'occinijt une étroite chenille de duvet, blason de 1?* ,i-

U FERTII.F. UKAUTF. BU CATiiH. r.\

familles se tassent entre leurs calebasses pleines de bardes, et qui servent de valises, et qui furent apportées sur les têtes droites, avec soin. Le voyage ravit tout ce monde. ■

Aux stations, il y a de vieilles paysannes décrépites qui présentent les morceaux de canne à sucre, les œufs et le lait de leurs calebasses, le long des wagoas, et aussi les fillettes espiègles qui répondent à toutes les plaisanteries des acheteurs. Il y a les porteurs arrivés en file, très roides sous les peaux de bœuf chargeant leurs cheFs crépus, et qui propagent les nouvelles de l'intérieur avant d'accumuler les dépouilles des bestiaux sur tes truc k s libres.

11 y a les adolescentes du village, belles à voir, écrasant, demi-nues, les grains du couscous dans le mortier de bois. Regardées elles lancent dans les airs leurs grands pilons, applaudissent leur propre adresse, puis les rattrapent avant qu'ils retombent, pour la bruyante admiration des touristes.

De Thiès, le train s'élance dans le cercle de Tivaouane. Là, demi-nu sous le soleil, l'Ouolof cultive l'arachide, sa houe aux mains, pour les savonneries et les huileries de Marseille, pourles fabriques de margarine normande. Les précieuses pistaches sont, par ces colosses noirs, entassées dans la gare du chef-lieu. Plai-

de prélever leurs dîmes sur les marchandises de ces traitants afin de leur permettre le négoce en terre africaine et le droit de ravitaillement. Chose juste. Ensuite ces potentats, épris de nos boissons alcooliques, avaient obtenu desavances, troqué leurs captifs, leurs servantes, leursforçats, même leurs sujets pour acquérir, aussi, des armes à feu, des munitions, et des objets de luxe en Thonneur de leurs quatre épouses, de leurs concubines fastueuses à la danse du folgar. Contents de ces acquisitions qui les faisaient puissants et magnifiques dans leurs pays, ces princes du Cayor accueillirent, en somme, les Européens congrûmenl, les régalèrent, leur prêtèrent des filles, des chevaux, des escortes, leur vendirent, peu à peu, toutes les licences, des privilèges, des territoires, enfin des souverainetés. Mais les bailleurs ne renoncèrent point à des astuces qui leur eussent rendu le marché plus avantageux, ni à des coalitions soudaines capables d'intimider les nouveaux possesseurs, et de leur faire abandonner momentanément les biens qu'on leur eût revendus ensuite avec majoration. Le dépit de voir ces ruses déjouées, et ces intimidations vaines, donna souvent de la fureur à maints hobereaux. Elle lesl poussait à des résistances opiniâtres ou à des attaques subites, selon les prédictions des griots et des marabouts, assez fins politiques.

Trois siècles, ce fut la psychologie de ce prudeaj contact entre marchands d'Europe et d'Afrique "gî lementliabiles, également âpres

LA FERTILE BEAUTE Dl CAYOU. ^1

leurs cuirs etpeaux, autour de leurs gommes, ivoires, plumes d'autruches et indigo, de leurspacotilles. D'ailleurs Sérères et Ouolols étalaient leur pompe orientale, au moindre prétexte, pour suggérer aux intrus de l'admiration respectueuse. Précédés de leur cavalerie, célébrés parles chants de leur griots, entourés de leurs femmes en parure, de leurs musiciens, de leurs danseuses, au xvii' siècle comme au xix", les Damels faisaient largesse, avec muniPicence et courtoisie, de leur bétail, de leurs céréales, de leurs poissons, de toutes viandes et mets. André Briie, déjà, s'étonnait, en 1697, de leurs cultures superbes, de leur tabac, de leur bétail abondant, de leur vin de palme, de leurs richesses naturelles, pendant le premier voyage qu'il tenta, de RuPisque à Saint-Louis, par voie de terre, malgré les serpenis gros et petits, verts et rouges, dont la morsure exigeait un proïnpt remède, le ieu qui cautérise.

Brile rencontrait, dans les alentours, nombre d'éléphants, les uns couchés comme un troupeau de vaches, d'autres occupés à baisser, avec leurs trompes, les branches d'arbres dont ils mangeaient les feuilles et les petits rameaux. Les gens du h général » tirèrent quelques coups de mousquets auxquels les animaux

58 NOTRE GARTMAGË.

Ce Semba Laobé avait réclamé la dot de sa parente répudiée par un chef voisin ; comme il est d*usage làbas. Celui-ci battit le Damel, et le contraignit à payer une indemnité de guerre, vingt mille francs. Semba Laobé tenta de les prélever sur les ressources de nos colons. Ils regimbèrent. Les spahis du capitaine Spitzer vinrent pour rétablir Tordre. A la gare de Tivaouane, Semba Laobé attendit nos officiers, leur déclara qu'il était le maître du Cayor, que le chemin de fer aussi lui appartenait. Un maréchal des logis prit alors le cheval de l'insolent par la bride. L'autre tira. Il y eut bagarre, fuite des cavaliers du Damel. poursuite du personnage, un colosse de deux mètres, par le lieutenant Chauvet qui l'atteignit.

Dans leur précieuse histoire de V Expansion Française en Afrique, MM. Auguste Terrier et Charles Mourey citent le rapport laconique du lieutenant. « A ce moment, le spahi Aly-Touré me dépassa et piqua droit au Damel pour le sabrer. Celui-ci lui déchargea un coup de feu à bout portant dans la partie supérieure de la poitrine. Aly-Touré essaya tie revenir sur son ennemi. Je le vis tomber de cheval. Il était mort.

« Le Damel fît feu sur moi de son second coup, me inanqua. Je l'atteignis aussitôt. Il dégaina. Nous luttâmes assez longtemps à coups de sabre. Je h portai un coup de revers sur la figure, lui coup, plusieurs doigts de la main droite dans une parade *• enfin, lui portai, sur l'épaule, un coup qui le fît c \

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