LES RIVES SANGLANTES DU NIGER
pareil travail, les filles bambaras ne renouent qu'avec distraction le pagne qui glisse sur leurs hanches, ou le foulard àramages qui recouvre, enhousse, la mitre monumentale de la chevelure.
Après la panique des Touareg et des Kountas, les laptots du lieutenant Boiteux virent bientôt se rétablir toute cette scène habituelle. La curiosité, la bonne humeur des noirs ne leur permettent pas une timidité trop longue. Leur fatalisme se résigne vite à l'acceptation du fait accompli. On put interroger bientôt les ânier s revenus à la recherche de leurs bourriques, telles vieilles esclaves d'os et parchemin ridé qui, sachant ne valoir que cinq ou six barres de sel chacune, et ne pouvant tenter beaucoup la brutalité des ravisseurs, s'en furent quérir de l'eau dans leurs calebasses et leurs pots d'argile. Une fois le pacifisme de ces contacts vérifié, la marmaille sortit des chaumières pointues et se répandit. Les réparateurs de pirogues se mirent, tout le long de la berge, à joindre par des nœuds de ficelles les planches vrillées des embarcations, et à les calfater avec leur sorte de chanvre. Les propriétaires des cargaisons débarquées réclamèrent la protection des vainqueurs, en rivalisant d'éloquence Imaginative pour renseigner sur l'état politique de la région. Un palabre s'accroupit à l'ombre bleue des doubâlés. Ces négociants aux faces de fer, agitant les manches de leurs boubous blancs, ne tardèrent pas, sans doute, à calculer que la barre de sel valait trente francs, et à s'offrir pour douze cents
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francs, un jeune eunuque payable en cette denrée. Le calme se rétablit si vite que les canonnières appelées vinrent amarrer, avec leurs chalands, une heure plus tard, entre les grandes pirogues que Ton peut charger ' chacune de quatre cents barres de sel, soit de douze cents kilogranunes environ. Pour un salaire quotidien de sept sous, outre le couscous, des caUats les ont soigneusement radoubées. Maintenant, une toute petite ville en banco est construite là. Le drapeau domine la tour à créneaux. L'ànier chante des louanges à la jeune bambara. II lui rappelle qu'il y a dix ans une vierge de même taille et de même âge eût valu huit cents francs payés en barres de sel sur le débarcadère. L'évocation de ce gros prix étonne et flatte Tindifférenté. Elle apprécie mieux ses poignets fins^ ses chevilles étroiteSt les sphères pesantes de sa gorge. Nonchalamment elle rattache les deux banderoles qui lui pendent devant ou derrière sous le pagne de coton, signe de son adolescence intacte, puis se remet à parfaire la vannerie de couleur qu'elle tresse sous le feuillage des dioubalés luisant conune le buis de nos jardins. Ayant rejeté.sur chaque épaule les amples manches de son boubou, le séducteur continue son entreprise. Pourquoi l'imprudente n'a-t-elle pas bouché les goulots des a Canaries P » Les d}inns s'y baigneront ; et la buveuse avalera le mauvais sort laissé par eux dans l'eau fratcbe. L'enfant écarquiUe ses yeux langoureux. Son nez camus^ se dilate. Le sourire éblouit. Elle doute par les lèvres. Elle croit par