‹ Notre compagne (provinciales et Parisiennes)Chapitre 13 sur 23 · ROBE NOIRE I · texte numérisé non relu

ROBE NOIRE I

avec ses yeux gris, sa bouche de fruit, ses cheveux blonds, la chair pâle de son cou et de sa gorge. Tout cela, toute cette jeunesse, toute cette grâce de femme étaient perdus pour lui. La robe noire qui lui enserrait la poitrine et les reins l'en séparait pour la vie, car Mariette ne voulait pas être sa femme, et lui ne voulait pas de fornication.

Alors il eut un brusque élan de tendresse triste, sans désir, presque fraternelle, où se mêlaient la pitié pour soi-même et le chagrin de la séparation. Il saisit Mariette à pleins bras, la souleva de terre, la serra contre son cœur en posant sa joue contre la joue de la jeune fille.

... Des appels de voix connues résonnèrent dans la forêt,

a Pi...ou...itt!

— Cha...bert! »

C'étaient Vergier et Orillard, réveillés de leur somme, qui cherchaient leur compagnon. L'abbé reposa doucement Mariette sur le sol.

« Adieu, mon enfant, » dit-il.

Elle pleurait à son tour. Elle dit :

« Adieu!... »

Il s'éloigna à grands pas, se jeta dans les fourrés. Pour qu'on ne vît pas d'où il venait, il fit un détour en regagnant la clairière.

Côte à côte, vers le paysage creux où se tassaient des arbres, des maisons et des clochers, les trois séminaristes descendaient la route blanche qui mène de la forêt de Tronçais au bourg d'Ursier. Leurs trois ombres, coiffées de tricornes, se projetaient droit devant eux, oscillant à la marche. Vergier et Orillard se disputaient, avec des mots de bouviers, pour dix sous que l'un avait prêtés à l'autre, et que celui-ci ne rendait pas.

Chabert marchait sans rien dire, se laissant pousser par la descente. Le soleil de cinq heures, encore ardent, tapait sur sa soutane. Et aux omoplates, la robe noire lui brûlait le dos.

Monsieur Poivre

Monsieur Poivre

?5)^^^' E véritable employé de bureau, tel que ^ l^â^ les régies financières le rêven t, le façon- ^ié^^i nent et l'utilisent, c'était Louis-Auguste Poivre, second commis à la sous-direction des contributions indirectes d'Ingrandes. Il avait les qualités de son état, et les défauts plus précieux que les qualités. Il était exact, médiocre, paresseux, doué d'une écriture magnifique, et complètement incapable d'initiative. Il méprisait ses collègues, — le premier commis Mourland et le

ipS NOTRE COMPAGNE

surnuméraire Grandjacquot, — mais il professait à l'égard de son grand chef, M. Bouvet, le sousdirecteur, un respect fait d'admiration vague, d'envie résignée et de peur. Quand M. Bouvet entrait dans le bureau, Poivre ressentait une émotion comparable à celle d'une pauvresse éclaboussée par la Victoria d'une cocotte.

Il venait d'avoir trente ans, — trente ans qui ne vieillissaient guère son visage rose et gras de campagnard solide, — lorsque la sous-direction d'Ingrandes changea de titulaire. Le nouveau chef, M. Vavin, arrivait du Gard. C'était un homme de petite taille, d'apparence frêle et usée, — le crâne voilé de quelques cheveux forx longs, le visage jaune comme un vieux masque de cire, la parole coupée de halètements. Il semblait ne vivre que par les yeux, qu'il avait très mobiles, très intelligents, très pénétrants. Toujours au travail, il abattait une énorme quantité de besogne, remplissant les imprimés de sa propre main, copiant lui-même les lettres qu'il rédigeait. On disait dans l'administration, en parlant de lui :

« C'est un homme d'une grande capacité et de beaucoup d'avenir. »

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