MONSIEUR POIVRE
Poivre expliqua la chose, un peu fier, un peu inquiet de la jalousie de Mourland. Effectivement, celui-ci pinça les lèvres, et retourna à son bureau, disant :
« Vous avez de la chance. Ça va vous mettre dans les bonnes grâces du chef, ça... Vous êtes un type à arriver par les femmes. »
... Poivre consacra en tout dix-huit heures à confectionner onze menus, ce qui faisait un peu plus d'une heure et demie par menu. Cette besogne lui coûta une partie de sa nuit. Mais aussi, quand, au moment de porter son œuvre à la patronne, il la montra à ses compagnons, Grandjacquot et Mourland, lui-même, durent avouer qu'elle était parfaite. Le surnuméraire, enthousiasmé, s'écria :
« C'est plus beau que de la lithographie! » Quelques instants plus tard, l'employé, très pâle, la gorge serrée, pénétrait à la suite d'une petite bonne dans l'appartement de son chef. Il traversa l'antichambre, la salle à manger, le salon, et enfin entra dans une petite pièce tendue de cretonne, où, allongée sur un canapé, vêtue
d'un peignoir en cachemire de châle, M™^ Vavin lisait.
Elle tendit la main à Poivre. Celui-ci, n'osant mettre sa propre main de second commis dans cette main hiérarchiquement supérieure, y déposa délicatement le paquet des cartons. La jeune femme ne l'ouvrit même pas, le mit sur un guéridon à portée de son bras. Elle semblait alanguie, tracassée, nerveuse.
(( Merci, monsieur, fit-elle. Asseyez-vous. »
Poivre alla chercher le plus petit des tabourets et s'assit, très loin du canapé.
a Mais non, fit-elle impatiemment. Asseyezvous près de moi, ici. »
Elle lui désigna une chaise basse juste à côté d'elle. Poivre obéit. Son cœur ne battait plus. 11 devinait que quelque chose de grave allait se passer.
Quand il fut assis, M^^ Vavin le parcourut quelque temps des yeux. Ses prunelles avaient pris une fixité d'hypnotique, sa poitrine s'agitait par soubresauts irréguliers, sa respiration sifflait entre ses dents. Poivre vit soudain le visage delà jeune femme, tendu, altéré, s'approcher du sien;
MONSIEUR POIVRE 20y
deux mains le saisirent aux bras, l'attirèrenr, le couchèrent presque sur le canapé... Il ne résistait pas, épouvanté, balbutiant seulement : « Madame... madame la sous-directrice!... » iMais elle le maniait à sa guise, lui disant : a Tais-toi!... Laisse-moi faire!... Il n'y a pas de danger... » Alors il s'abandonna, comme une fille des champs surprise par un garçon déterminé et vigoureux.
... Ce qui arriva pendant le reste de cette journée. Poivre n'en conserva qu'un souvenir indistinct. Il est bien certain qu'il quitta l'appartement du sous-directeur, regagna le bureau, et là, comme la veille, comme chaque jour, remplit des états, copia des minutes ; qu'il sortit à l'heure habituelle, dîna avec les collègues à l'hôtel Vauban, joua à la manille et se coucha. Mais tous ces gestes extérieurs furent, à vrai dire, accomplis par l'accélération acquise de ses nerfs et de ses muscles, et sa volonté ni son intelligence n'y prirent aucune part : l'une et l'autre étaient provisoirement hors d'usage. Quand l'employé se réveilla, le lendemain matin, après une nuit fiévreuse, une pensée unique lui polarisa le cerveau : « J'ai trompé le
chef... j'ai forniqué avec la femme du chef » Cette pensée ne lui donnait pas de joie ni d'orgueil; il avait, au contraire, la conscience d'avoir accompli un acte mauvais et hors nature, d'avoir dérangé un ordre social établi, — comme un soldat qui, étant ivre, a giflé son capitaine, et qui, dégrisé, se réveille en prison, les fers aux mains, ne pouvant croire qu'il a fait cette chose formidable. Lui, Poivre, n'était pas en prison, n'avait pas de menottes; mais il lui semblait néanmoins impossible que l'acte qu'il avait accompli demeurât sans châtiment.
Pourtant, la journée passa. Vers cinq heures, comme il se disposait à sortir, la petite bonne des Vavin l'arrêta dans le corridor.
« Monsieur veut-il monter avec moi? »
Poivre dut s'appuyer au mur pour ne pas chanceler. Était-ce le chef, était-ce la femme du chef qui l'appelait? Il n'osa pas questionner la bonne, et la suivit, les jambes flageolantes, jusqu'à l'endroit où il avait été conduit la veille. La sousdirectrice l'attendait, elle vint à sa rencontre et, avant même que la petite bonne eût tourné le dos, se pendit à son cou... « Mon bébé! -lui disait-elle,