MONSIEUR POIVRE
au bureau, le lundi matin. Il était triste, inquiet, un peu souffrant de l'estomac. Le regret de tout ce qu'il allait quitter lui montait dans le cœur, lentement, et l'appréhension de ce qu'il trouverait dans le pays inconnu où on allait l'envoyer. Pourtant il ne regretta pas sa lettre.
« Il le fallait! » pensa-t-il. Et la vision, subitement évoquée, du petit salon tendu de cretonne suffit à fortifier sa résolution.
Vers dix heures, le premier commis parut dans le bureau.
« Poivre, fit-il, avec un mauvais sourire, le chef vous demande. »
Poivre, ramassant toute son énergie, quitta sa besogne, et, après avoir échangé sa veste de travail contre le vêtement qu'il portait au dehors, monta chez le sous-directeur. Il le trouva assis à sa table, tenant entre les mains la demande destinée au directeur général.
Sans préambule, M. Vavin demanda :
c( Ainsi, monsieur Poivre, vous voulez avoir votre changement?
— Mais, monsieur le sous-directeur... »
Le chef l'interrompit :
ce Vous comprenez que la raison de santé ne prend pas auprès de moi. Il n'y a qu'à vous regarder pour constater que vous vous portez à merveille. Donc, vous devez avoir un autre motif. Vous trouvez peut-être qu'il y a trop de besogne ici?
— Oh! non! monsieur le sous-directeur.
— Alors vous êtes mal avec vos collègues?
— Oh! non! monsieur le sous-directeur... Je suis très bien, au contraire. Même je les regretterai, mes collègues.
— Alors vous avez des dettes à Ingrandes?
— Ça, pour sûr que non, monsieur le sousdirecteur. Pas un centime.
— Alors c'est une affaire de femmes? » Poivre, que ce nom de « femme » fit pâlir, protesta du geste.
(( Eh bien! dans ce cas, conclut M. Vavin, comme vous n'avez pas de raison pour vouloir vous en aller, et que celle que vous donnez au directeur général est de pure fantaisie, je refuse de transmettre votre demande, et je la supprime. »
Il froissa le papier entre ses doigts et le projeta dans la corbeille. Poivre risqua un :
MONSIEUKPOIVRE 211
« Mais, monsieur le sous-directeur...
— Il n'y a pas de a mais », répliqua le chef... Je ne veux pas vous aider à commettre une sottise que vous regretteriez demain. Restez à Ingrandes, croyez-moi. Je ne suis pas mécontent de vous, au contraire; et M'"^ Varin, qui a été très surprise quand je lui ai dit vos projets, tient absolument à ce que vous restiez. »
Poivre croyait avoir mal entendu, il balbutia : ce M'"^la sous-directrice... a bien... voulu?
— Certainement, répliqua le chef... Elle s'oppose d'une façon formelle à votre départ. »
Er, regardant l'employé en face, avec un arrière-sourire, il ajouta :
« Elle a besoin de vous... pour copier ses menus. »
Zabeau
Zabeau
ou s la rappelez-vous, — l'une d'ElIes, maintenant disparue, et depuis dix ans pour le moins, — celle qui mettait sur ses cartes une couronne à neuf perles et ce nom extraordinaire : Isabelle de Navarin? Quel Navarin? Nom de bataille ou nom de cuisine? Elle ne le savait pas elle-même, certes, l'ancienne petite traînée des bals de barrière, promue grande noceuse par la fantaisie d'un diplomate exotique. Dans l'intimité des cabarets et des rez-de-chaus-
2l6 NOTRE COMPAGNE
sée, on l'appelait Zabeau, tout court. Pas très belle, pas très jeune, pas très intelligente, elle était une de ces énigmatiques courtisanes qui font dire pensivement au passant, lorsqu'il voit leur Victoria éclabousser les humbles robes noires des jolis trottins : a Pourquoi celle-ci, et pas celles-là?... »
A cette question, les philosophes du boulevard, qui tiennent à la terrasse des cafés, vers cinq heures, la petite bourse des potins, répondaient en clignant de l'œil :
« Avez-vous remarqué que Zabeau ne sort jamais sans sa fille? »
C'était vrai. Au Bois, au théâtre, aux courses, partout cette femme était accompagnée d'une gamine de huit ans, jolie à merveille, exactement vêtue comme elle-même, ce qui lui donnait l'aspect le plus comiquement délicieux. C'était sa fille, l'enfant, disait-on, du diplomate qui avait lancé Zabeau... Les-philosophes de l'apéritif insinuaient que la petite ne suivait pas sa mère seulement au pesage, aux premières et à la Cascade, mais que, dans la chambre à coucher, elle restait, la porte close, du côté du verrou : d'où l'achalandage de
tous les cerveaux faisandés de la capitale. On en parlait, à mots voilés, devant Zabeau; celle-ci était si niaise qu'elle riait, sans comprendre. Une fois, cependant, dans une de ces effroyables querelles de fille à fille, où elles retournent subitement leurs âmes comme la peau d'une charogne, une « amie » à elle lui lança l'injure toute crue... Zabeau comprit, tomba raide par terre et fut un mois malade. On avait menti. Elle adorait sa fille : ellerélevaitbêtement,mais chastement, l'exhibant dehors partout avec elle, et, chez elle, la livrant à une sévère gouvernante dans un appartement isolé de son hôtel.
Oui, cette enfant qui lui était venue juste au début de sa grande vie galante, elle l'adorait pour sa beauté, sa finesse délicate, le sang noble qui bleuissait les veinules de ses mains, toute l'aristocratie de race et d'allures qui lui manquerait éternellement, malgré diamants, hôtels et voitures, à elle, pauvre Zabeau, l'issue des ruisseaux de Saint-Ouen. Elle rêvait naïvement d'en faire une grande dame, qui épouserait un vrai gentilhomme, un étranger, plutôt, « parce que les Français sont tous des pannes »... Pour Lili, elle
2l8 NOTRECOMPAGNE
devenait femme d'affaires, plaçait ses économies en assurances sur la tête de l'enfant, échéantes le jourdesesdix-huitans. Ah île beau mariage qu'elle rêvait, ce jour-là, avec des tapis tout le long de la Madeleine, et des fleurs par tombereaux en plein hiver, et les chanteurs de l'Opéra, « et les ministres! » ajoutait-elle orgueilleusement. Que de fois on l'a entendue, l'innocente « grande marque », s'écrier en regardant l'enfant, précocement grave, qui venait tendre son front aux baisers des visiteurs :
« Et puis vous savez, mes lapins, elle ne sera pas pour vous autres, celle-là ; elle aura asseï de galette pour ne pas faire la noce. »
Ce qu'on ignorait à Paris, — même les philosophes de l'apéritif, — c'est que Lili n'était pas le seul rejeton de Zabeau.
Elle en avait poussé un autre, en son temps de ruisseau, une fille aussi qui avait à toute force voulu venir au monde, malgré les efforts des matrones consultées par sa mère pendant la gestation. Seulement, elle y était venue trop tôt, difforme, infirme, avec une jambe trop courte et une tête trop grosse. Cette maternité ridicule
avait exaspéré la petite rouleuse qu'était Zabeau ; elle eût mis la nouveau-née aux Enfants-Trouvés, sans la charité d'une voisine, qui l'en débarrassa... Plus tard, lorsqu'elle fut lancée, et de nouveau mère, pas une seule fois l'envie ne lui vint de retourner voir ce premier fruit de ses entrailles. Elle fît placer l'infirme dans une maison spéciale, en province, où elle fut élevée et soignée avec tout ce que l'aristocratie française avait produit d'idiots et de monstres pendant les quinze dernières années.
Or, un été, on ne vit plus à la Cascade ni Isabelle de Navarin, ni Lili. Ceux que cette disparition occupa (et il n'y en eut guère, car Paris témoigne d'une effroyable indifférence aux misères des filles qu'il a le plus choyées, dorées, enviées), — ceux-là proposèrent les hypothèses habituelles de ces disparitions : la fuite à Cythère ou à Lesbos, l'expulsion exigée par un influent ennemi, la station d'hygiène chez un spécialiste. Rien de tout cela n'était vrai : Zabeau était simplement enfermée dans son hôtel, — l'entrée interdite à tout le monde, — auprès de Lili malade...
Lili, à certain retour du Bois, s'était couchée, frissonnante et toussante; elle ne s'était plus levée; et depuis elle mincissait et fondait dans son lit blanc, touchée par la phtisie. Et bien que Zabeau eût appelé à ce chevet d'enfant trois des plus célèbres parmi ces délicieux et dangereux sceptiques qui sont les médecins du Paris moderne, Lili mourut aux premières feuilles jaunes.
Le faible cerveau de la fille de joie fut bouleversé par un tel coup. Dix jours durant, les médecins, demeurés dans la maison, purent croire que la mère et la fille feraient côte à côte la dernière promenade, comme elles en avaient fait tant d'autres à travers Paris, et cette fois encore, vêtues pareilles... Ce ne fut pas un médecin qui la sauva : ce fut une de ses femmes de chambre, une compagne de son ancienne vie, qui avait polissonne avec elle jadis dans les fossés des fortifications, et qu'elle avait attachée à sa fortune. Cette fille, vraiment dévouée, eut l'inspiration de lui glisser ces mots dans l'oreille, entre deux sursauts de délire :
« Pourquoi te désoles-tu comme ça, Zabeau ?... Tu as encore une fille, après tout... »
Zabeau se redressa sur son séant, dégrisée. C'était vrai, cela... Elle avait encore une fille, un petit être sorti de ses entrailles, fait de sa chair, qu'elle pourrait tenir dans ses bras, comme l'autre, embrasser comme l'autre, qui comme la morte lui dirait : « Maman!... » Sitôt que cette pensée lui fut venue, elle cessa de délirer... Elle pleura silencieusement, longtemps, longtemps, et ses larmes l'apaisèrent... Puis, dès qu'elle se crut assez forte, elle voulut se lever, et, sans même un adieu donné à la tombe de Lili, parée de fleurs encore vives, elle partit, prit le premier express pour le coin de province où l'on élevait l'infirme.
Elle vit là-bas, maintenant, dans une sous-préfecture moisie du pays berrichon, en tête-à-tête avec l'enfant qu'elle a reprise aux bonnes sœurs, et la fidèle servante qui ne l'a pas abandonnée.
L'infirme n'est guère plus niaise qu'une petite fille ordinaire du même âge; elle est tendre et affectueuse, d'une tendresse pleine de fougue et d'animalité, pour cette mère qui, sur le tard, s'en est venue inespérément réchauffer le froid de son
222 NOTRECOMPAGNE
cœur... Zabeau, par une touchante persistance de ses fantaisies de naguère, s'obstine à habiller comme elle-même ce pauvre corps difforme que l'élégance rend encore plus grotesque : elles sortent ensemble dans les rues silencieuses de la petite ville; ensemble on les voit à l'église, à la promenade, au théâtre quand une troupe de passage vient donner le zMaîne de Forges ou zMîgnon... Toute sa vie antérieure, Zabeau l'a renoncée en un instant. L'hôtel de Passy a été vendu, vendus les chevaux, vendues les collections. Le produit de la vente lui fait une jolie aisance de province; et elle vivrait heureuse si une anxiété perpétuelle ne torturait sa maternité : la peur de voir mourir sa dernière fille. L'enfant est délicate; elle a des migraines cruelles, des syncopes. A ces momentslà, la mère, démente d'inquiétude, souffre à nouveau les angoisses qu'elle a connues pendant la maladie de Lili.
C'est dévenu son idée fixe, le pôle de son cerveau de monomane, — cet effroi de voir s'éteindre la petite flamme incertaine à laquelle elle réchauffe son cœur.
Oh! la triste maison, cette retraite de Zabeau l'ancienne joyeuse! Tête-à-tête sinistre de la mère et de l'enfant, celle-ci guettée par la Mort et celle-là par la Folie !
D'siré
■cy^^
D'siré
A chaleur de ce midi de juillet aveuglait et étouffait l'air, autour du petit village silencieux, tapi à l'ombre maigre des peupliers, comme un piéton accablé qui ferait la sieste à vau la route. Pauvre village du Berri pouilleux, touchant les plaines d'Avor, les champs de cailloux qui, sous l'excessive lumière de l'été, ressemblent à des ossuaires.
Au clocher, les douze coups sonnèrent après le prélude sautillant des quarts... La porte de l'école, proche de l'église, s'ouvrit; une marmaille
de gosses et de gamines jaillit sur la route, la troubla quelques instants de clameurs suraiguës, de bousculades, de courses tournoyantes, puis se dispersa dans les maisons, un à un, une à une, comme une rentrée de pigeons. Et la r®ute redevint déserte, obscurcie par une envolée de poussière qui, lentement, s'éclaircissait.
L'instituteur, grand jeune homme maigre à cheveux blonds, à barbe blonde, parut à son tour sur le seuil, ferma la porte, mit la clef dans sa poche, et, le pas vif, traversa la route, vers l'auberge toute voisine. On la reconnaissait à la branche de sapin qui servait d'enseigne. En entrant, on se trouvait de plain-pied dans la grande salle fraîche, une simple chambre, avec deux lits à rideaux rouges, des chaises paillées et quelques tables. Quand l'instituteur y entra, la table où il mangeait d'ordinaire était déjà servie : la serviette rude et blanche, les trois assiettes lourdement superposées, les couverts d'étain, le litre de vin rose, le quignon de pain.
Justin Pauly s'assit, déploya la serviette, coupa une tranche du quignon. Alors seulement il s'avisa qu'il n'était pas seul dans la salle. A la table
d'siré 2^9
du fond, rencogné à l'angle d'un des lits, il y avait un homme, la figure tassée dans les deux paumes, les coudes butés sur la table devant sa chope où la bière de Saint-Amand diluait un rayon de soleil.
C'était un étrange gueux, plus miné, plus ravagé, plus délabré que ne sont à l'ordinaire les gueux de campagne, lesquels trouvent mieux que ceux des villes le couvert et le manger quotidiens. On ne pouvait pas lui marquer d'âge, tant la couleur de sa peau et de ses cheveux était brûlée, comme uniformisée par l'action du feu. Les traits eux-mêmes avaient disparu, décomposés par une éruption de toute la chair, qui obstruait les yeux, les narines, l'ouverture des lèvres. L'instituteur Pauly se rappela avoir vu, dans un musée d'anatomie, des masques de cire qui représentaient des mineurs de Saint-Etienne, tués par un coup de grisou. Us avaient cette face bouleversée, éruptive. Il pensa :
« C'est quelque ouvrier de Vierzon qui aura eu un accident. Pauvre diable... »
Il y rêva un instant, puis fut distrait. M"^ Lucotte, la fille du patron, entrait, portant la soupe.
Us se sourirent. Pauly, dès son arrivée à Foissy, avait senti du penchant pour elle. Il la trouvait plus affinée que les autres filles de l'endroit, dont elle ne parlait point le bas langage, ayant, jusqu'à la mort de la mère Lucotte, étudié chez les sœurs et servi d'éducatrice aux tout petits. C'était une jolie fille, jolie du moins pour cette province de laiderons, avec de doux yeux gris, un front bombé et luisant, des joues couleur de son, des cheveux en bandeau d'un jaune anémique.
Elle posa la soupière, s'appuya sur la table des deux poings fermés. Tout en nouant sa serviette autour de son cou et en se servan t, Pauly demanda :
« Ça va, aujourd'hui, mademoiselle Henriette?
— Mais oui, monsieur Justin. Et vous?
— Moi de même. »
Ils se regardaient dans les yeux; leurs regards jouaient au jeu familier des jeunes êtres qui se plaisent, se désirent et n'osent point trop le dire avec des mots.
Le gueux, dans son coin, remua, cracha par terre, écrasa bruyamment le crachat avec son pied. D'un coup d'œil qui interrogeait, Pauly le désigna.
d'siré 231
Henriette se pencha, toujours appuyée sur les poings, et, à voix basse :
« Je ne sais pas, dit-elle... Il y a une heure qu'il est là devant sa chope, sans boire. Quand il est entré, il m'a regardée d'un si drôle d'air qu'il m'a fait peur. Je suis bien aise que vous voilà. Papa est dehors. Catherine et moi nous n'étions pas rassurées. Mais ça n'est pas une raison pour laisser votre soupe, voyons ! »
Elle se redressait, jetait un coup d'œil sur le client. L'instituteur demanda :
(( Vous n'allez pas me laisser tout seul, au moins, par peur de ce mendiant?
— Non, tenez... Je m'assois près de vous. »
Ils se mirent à causer, comme chaque jour, lui avalant ses lampées de soupe, elle à son côté, vers le bout de la table. Les petits événements de l'endroit défilaient dans cette causerie quotidienne, attendue chaque matin avec un peu dimpatience et d'émotion par elle et par lui. Henriette s'intéressait aux élèves de Pauly, qui racontait gravement les polissonneries de ses môme?, les devoirs et les punitions qu'il leur donnait.
a Rousseau (Jean) a vraiment beaucoup de moyens. Il m'a fait une dictée sans faute; et croiriez-vous, mademoiselle Henriette, qu'il est venu ce matin me demander de lui apprendre la ponctuation? C'est dommage qu'il soit si dissipé...
— Et Mathieu? questionnait Henriette, qui les connaissait tous.
— Oh! Mathieu (Antoine) est complètement idiot. C'est un garçon à garder les oies à trente ans. »
Puis ils parlèrent du Journal de l'Indre, que l'instituteur recevait et qu'il prêtait ensuite à Henriette « pour le feuilleton », C'était un roman de M. Jules Mary. Pauly le trouvait bien écrit, mais d'un style un peu prétentieux. Henriette déclara simplement que c'était ce beau ».
Quand l'instituteur eut achevé son potage, elle lui enleva son assiette, et, quoiqu'il s'en défendît et, par galanterie, voulût se servir lui-même, elle lui rapporta le mouton bouilli, avec des pommes de terre autour.
Elle reprit sa place près de lui. Us avaient complètement oublié le gueux, qui, dans son coin, tête à tête avec sa chope pleine, faisait le mort.
d'siré 233
Après un silence, durant lequel, sans doute, leurs pensées s'orientèrent vers le même objet, Pauly demanda, hésitant :
« Et de là-bas?.,. Pas de nouvelles, toujours?...»
Henriette rougit, devint songeure. Elle répéta :
(( Non, pas de nouvelles...
— Le colonel n'a pas répondu ?
— Pas encore. »
L'instituteur secoua la tête :
« Je crois bien que c'est fini, maintenant.il n'y a plus de doute possible.
— Pauv' D'siré! » fit Henriette.
Son tablier contre ses yeux, elle se mit à sangloter... L'instituteur se leva, alla s'accouder derrière sa chaise. Il essayait de la consoler avec de douces paroles et des gestes timides :
a Voyons, mademoiselle Henriette, il ne faut pas vous chagriner comme ça. . Voilà bientôt un an que vous vous doutez de la chose, n'est-ce pas?... Puisque ses deux camarades, qui ont été rapatriés l'an dernier, avec sa compagnie, vous ont dit qu'il avait disparu deux mois avant l'engagement de Liang-Phu, disparu comme déser-
2]4 NOTRECOMPAGNE
teur!... Il aura été pris tout de suite parles pirates qui infestent la colonie. »
Mais Henriette pleurait toujours, bouleversée par cette idée qu'un homme qu'elle avait aimé, qui naguère l'avait menée, le soir, dans les bro\issailles des garennes, qui l'avait serrée le premier contre sa poitrine, était mort à présent, mort, pourri dans la terre, là-bas, là-bas, chez les Chinois.
« Pauv' D'siré, répéta-t-elle. Il m'aimait tant! Si ce n'était pas arrivé comme ça, on s'rait épousés, à c't' heure.
— Sûrement, fit Pauly... C'est très triste... Mais croyez-vous que, maintenant que vous avez perdu votre fiancé, il n'y ait pas quelqu'un qui vous aime bien aussi, qui vous aime autant que M. Désiré?... »
Henriette relevait la tête, les prunelles brillantes à travers ses larmes. Elle se mit à tortiller dans ses doigts les cordons de son tablier bleu, redevenant coquette malgré son chagrin.
« Qui ça, m^onsieur Pauly? »
Il l'attira vers le banc ; ils s'y assirent côte à côte, dans un coin où les regards du gueux, pensaient-ils, ne les atteindraient pas.
d'siré 23f
« Mais... moi, mademoiselle Henriette ..Vous croyez donc que je ne vous aime pas? »
Elle rougissait : les larmes s'évaporaient à la rouge chaleur de ses joues. Certes, elle gardait un souvenir tendre au pauvre D'sirc mort en Asie, si loin des siens; mais elle était jeune, elle ne pouvait pas rester toujours seule, sans quelqu'un qui la caressât, qui lui prît les mains, qui l'embrassât, qui l'aimât!
Et Pauly, à demi-voix, essayait de la convaincre, ce Désiré est mort. Ça n'est plus douteux. Vous l'avez assez pleuré. Vous avez été assez longtemps fidèle à son souvenir. » Et puis, sans dire de mal de ce brave garçon que lui, Pauly, n'a pas connu, n'est-il pas permis de penser que ce n'était pas le mari qu'il lui fallait? Il était presque entièrement illettré, il était ouvrier; quel intérieur lui aurait-il fait?...
Elle baissait la tête, ne répondait pas. « Allons, fit-il d'un ton découragé, je vois bien que vous l'aimez toujours, lui, et que vous ne m'aimez pas. Je sais bien ce qui me reste à faire.
— Quoi donc, monsieur Justin ?
— Je vais demander mon changement... Juste-
ment j'ai un collègue de la Nièvre qui veut permuter, parce qu'il est d'Avor... Je vais lui écrire. » Mais Henriette lui prit les mains, vivement : (( Vous ne ferez pas ça, monsieur Justin !
— Pourquoi donc pas? répliqua-t-il, détournant les yeux. J'aurais tort de rester ici, puisque vous n'avez pas d'amitié pour moi.
— Pas d'amitié pour vous ! C'est mal de dire ça! Vous savez bien que j'en ai, au contraire... et plus que je ne devrais... et que je serais trop malheureuse si vous quittiez Foissy... comme D'siré!... »
Les larmes noyaient de nouveau ses yeux, de gros sanglots secouaient son corsage. Pauly l'attira tout contre lui; il lui baisa doucement le cou et les joues :
« Ne pleurez pas ! Je ne veux pas que vous pleuriez, ma petite Henriette... Je resterai à Foissy. D'abord, même si vous ne m'aimiez pas, je n'aurais pas le courage de partir, de ne plus vous voir, comme à présent, matin et soir... Je resterai. Et (il baissa la voix, hésitant un peu) plus tard... quand vous serez tout à fait sûre, — si vous voulez, je demanderai à votre père... »
d'siré 237
Elle lui mit la main sur la bouche :
« Oui... plus tard... je vous promets. Je serai bien heureuse... bienheureuse. »
Et saisie d'un naïf besoin de caresse, elle lui jeta les bras autour du cou et lui donna sa bouche. Us s'étreignirent; le désir des baisers leur montait au cerveau, exalté par une continence trop longue pour leur jeunesse.
... Le bruit d'une table remuée les sépara. C'était le gueux qui se levait. Ils le virent, debout, avaler d'un trait sa chope, jeter les deux sous près du verre vide... Il passa devant eux, encore à demi enlacés, les regarda un instant... Puis il sortit, le pas incertain,
c( Il n'a bu qu'un verre de bière, observa Pauly, et il trébuche comme un homme ivre.
— Avez-vous vu comme il nous a regardés? » murmura Henriette.
Pauly ne répondit pas, tenaillé par l'envie de baiser encore cette bouche qui venait de toucher sa bouche. Et la jeune fille, tout de suite vaincue, se laissa reprendre, bercer de caresses, plus à l'aise, maintenant que l'homme était parti. Ils demeurèrent longtemps ainsi, serrés l'un contre
l'autre, réfugiés dans cette étreinte contre la menace du péril invisible, mystérieux, qu'ils avaient senti passer sur leur tendresse.
Tout à coup, Henriette se dégagea. Pauly, effrayé par la pâleur de son visage, lui demanda :
c( Eh bien! qu'est-ce que vous avez, Henriette? Vous êtes malade? »
Elle balbutia :
c( L'homme!... l'homme saoul... le mendiant... J'ai reconnu ses yeux... Je suis sûre... Maintenant, je me rappelle. »
Pauly, à son tour, devint tout pâle.
« Vous l'avez reconnu?
— Oui... du moins, il me semble... à présent. Si c'était...? »
Elle ne dit pas le nom; mais l'instituteur la comprit bien. Comme elle se levait pour courir à la porte, pour regarder sur la route, il voulut la retenir par la main.
« Henriette... Je vousenprie... N'y allezpas!...»
Il lui semblait que son bonheur à lui, à peine atteint, allait lui échapper, s'enfuir par cette porte ouverte.
Henriette, sérieuse, répondit :
d'siré 239
c( Si... il faut... il faut voir. »
Elle l'attira à son tour. Ils gagnèrent le seuil sans désunir leurs mains, comme s'ils redoutaient de trouver le mendiant embusqué derrière la porte, prêt à les frapper.
Mais le seuil était vide : le village, que leurs yeux scrutaient, alignait ses façades endormies, désertes, à droite et à gauche de la blanche route.
Seulement, au point où, vers l'horizon, le ciel bleu coupait cette route blanche, ils aperçurent une petite tache noire — qui s'éloignait.
La Demoiselle au Chat d'or
La Demoiselle au Chat d'or
u I, fit notre vieil ami Tribourdeaux, un lettré et un philosophe, ce qui est rare parmi les médecins militaires, — oui, le surnaturel est partout; il nous enveloppe, nous étreint, nous pénètre... La science le poursuit; il se dérobe, et elle ne l'atteint pas. Notre esprit est dans la condition de ces ancêtres qui avaient défriché quelques arpents de forêt : dès qu'ils approchaient des bornes de leur domaine, ils entendaient des rugissements et voyaient luire des
yeux de fauves... J'ai eu cette sensation de heurter les limites de l'inconnaissable plusieurs fois dans ma vie... une fois surtout. »
Une jeune femme dit :
G Docteur, vous avez envie de conter une histoire. Allez! »
Le médecin secoua la tête.
c( Non... je n'en ai pas envie. Je la raconte le moins possible, celle-là : elle trouble ceux qui récoutent et me trouble moi-même... Enfin, si vous y tenez, la voilà.
« En 1863, j'étais médecin de seconde classe à Orléans. Dans cette ville de noblesse, pleine de vieux hôtels aristocratiques, les logis de garçons sont rares. J'aime l'air et l'espace : je m'étais installé au premier étage d'une grande bâtisse située tout au bout de la ville, près de Saint- Euverte. Elle avait été construite pour servir à la fois d'entrepôt et d'habitation à un fabricant de couvertures. Puis, le fabricant avait fait failUte; la grande baraque neuve, décrépite faute d'entretien, avait été vendue pour un morceau de pain, avec les meubles. L'acquéreur espérait en