‹ Notre compagne (provinciales et Parisiennes)Chapitre 3 sur 23 · UN COUPLE · texte numérisé non relu

UN COUPLE

m'a pardonné, j'en suis sûr), j'eus réussi à la faire acquitter par le jury, — ce fut elle qui me soigna avec un incomparable dévouement, et qui me sauva la vie au péril de sa santé.

« ... Ces événements sont vieux de plusieurs années; mais depuis, la tendresse reconquise de ma femme ne s'est pas démentie. En même temps que son cœur s'ouvrait à la pitié, à l'amour, son corps s'est animé pour les caresses... Que vous dirais-je de plus, monsieur? J'ai volontairement oublié le passé; j'aime et je suis aimé : ces mots contiennent tout. Je suis défiguré et infirme pour la vie; la plupart de mes relations se sont brisées autour de moi; ceux qui, parmi mes amis d'autrefois, ne m'ont pas ouvertement abandonné, me plaignent ou me méprisent; les médecins me disent que ma vie sera brève et je ressens parfois à ma blessure des réveils d'atroce douleur. Mais Lucy est à moi; elle m'appartient enfin tout entière, cœur et corps, je ne regrette rien, et je n'ai pas trop payé mon bonheur... »

Mon compagnon cessa de parler... Dans le village, les rumeurs et les feux s'étaient éteints : le

piano de la villa ne resonnait plus. Seule, la voix mystérieuse delà mer animait le silence. Et, sans rien dire, perdus dans nos réflexions, nous ne nous lassions pas de la contempler, cette mer immobile et frissonnante, tant de fois comparée à l'âme des femmes...

Lout

ui, reprit Melchior, au lieu de bourrer vos romans d'histoires d'adultères vieilles commme les chemins, au lieu d'analyser les consciences de vos cocottes du inonde, que la vie de Paris a toutes formées et déformées de la même façon, donnez-nous donc une fois ce qu'on ne nous a jamais donné que par fragments : le roman de l'enfant, — le roman de la petite fille surtout! On dirait que vous ne soupçonnez pas, psychologues aveugles, le mystère de ces fragiles poupées qui seront un jour

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des femmes... Croyez-moi, presque toutes ont leur secret. Presque toutes ont de grandes tendresses, dont elles font rarement l'aveu...

« Pour ma part, l'être qui m'a donné la sensation la plus complète de l'amour vrai, profond, exalté, est une certaine petite fille de onze ans... »

On l'interrompit. On se récria. Melchior poursuivit :

(( Oh! rassurez-vous. Ce n'est pas une histoire de cour d'assises, ni même de correctionnelle. J'ai respecté les lois de mon pays... Je ne dis pas que je n'aie point été tenté, par exemple... Enfin, voici l'aventure.

« Il y a quinze ans de cela. J'avais vingt-six ans. Par un hasard qui a décidé de toute ma vie politique, je venais d'être choisi comme avocat par un groupe d'ouvriers à la suite d'une grève sanglante.

c( Nous étions au mois de juin : l'affaire ne venait qu'à la rentrée... Je m'étais retiré à la campagne pour étudier mon dossier à loisir.

ce J'habitais, non loin de Versailles, un pavillon isolé dans un assez grand jardin. Le bâtiment principal, en bordure sur une route, était occupé

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par mes propriétaires : la famille d'un conducteur des ponts et chaussées, père, mère, et deux filles. L'aînée avait dix-neuf ans et s'appelait Juliette ; l'autre, Louise, n'avait que onze ans et demi. On l'appelait Loute.

« Le père Lointier — le conducteur — était un géomètre honnête et borné; je m'amusais à le terroriser par d'effroyables doctrines révolutionnaires, que je lui servais au dessert; car je prenais le plus souvent mes repas avec la famille. M""^ Lointier était une ménagère incolore et soumise, parlant peu, ne pensant guère, économisant de son mieux. Juliette était une robuste fille, pétrie en belle chair rose, dont les yeux, les joues, les lèvres, le corsage et le reste semblaient dire : a Je suis tout à fait à point pour qu'on « m'épouse. Qui me veut? » Je ne devais pas être cet heureux mari : Juliette le devina; et il fut tout de suite admis dans la famille que celle qui était amoureuse de moi, c'était Loute.

c( Loute, effectivement, semblait très troublée par mon voisinage. Son front, d'une blancheur d'ivoire transparent sous les cheveux châtains

trop lourds, s'inondait de rougeur dès qu'elle m'apercevait... Elle me regardait à la dérobée, de ses prunelles noires comme des mûres, et dès qu'il rencontrait mes yeux, son regard fuyait. Jamais elle ne parlait, à table, en ma présence; jamais elle ne consentait à m'embrasser devant ses parents; si je m'amusais à la poursuivre, elle se sauvait, ne se laissait atteindre que quand personne ne pouvait plus nous apercevoir : et je sentais, en la pressant un instant contre moi, tout son petit corps se tendre nerveusement, puis défaillir... La passion de Loute fut donc un fait reconnu de ses parents et de moi-même, et devint pour le père Lointier et pour Juliette une inépuisable source de plaisanteries, auxquelles j'eus parfois la faiblesse de m'associer.

« Au bout de trois mois de cette fructueuse solitude, j'avais établi solidement les bases de ma plaidoirie. La date de la rentrée approchait. Je crus nécessaire de résider une ou deux semaines au siège de la cour d'assises, avant l'ouverture des débats, et je donnai congé à mes hôtes.

« Or, la dernière nuit que je passai dans le pavillon, — il était près de minuit, et je m'attardais

encore, à demi dévêtu, près de mon lit, à feuilleter les pièces du dossier, que je classais à mesure dans ma serviette, quand un bruit faible me fit retourner... La porte de ma chambre venait de s'ouvrir, et Loute était là... Elle avait dû s'échapper à la hâte de la chambre qu'elle partageait avec sa sœur aînée, car ses pieds étaient nus dans des pantoufles, et, sous un châle pris à sa mère, qui l'enveloppait, elle n'était couverte que d'une chemise et d'un jupon.

a Je crus d'abord à un accès de somnambulisme, à un désordre cérébral, à tout, sauf à ce qui était la vérité : Loute venait s'offrir à moi, parce qu'elle m'aimait. Entendez-moi bien... Il est clair que cette enfant ne savait rien de l'amour, ignorait ce qu'elle pouvait me donner et ce qu'elle pouvait me demander. Mais une obscure prescience lui révélait que, dans l'amour, la femme livre sa volonté et son corps à l'homme qu'elle aime, et, impudemment et innocemment, elle venait, dans le sens rigoureux du mot, ^'^bandonner à moi.

c( Elle tomba dans mes bras, et comme je la prenais sur mes genoux, la croyant souffrante.

elle me saisit la tête dans ses deux mains, et se mit à me couvrir de baisers le front, les yeux, les joues... Oh! l'inhabileté, la fougue de ces baisers! Je suis sûr d'être un honnête homme et un équilibré; je suis sûr de n'avoir que les passions de tout le monde... Il y a eu pourtant un instant très court dans ma vie où je me suis vu sur le point de commettre un acte abominable.

« Le, coup de volonté par lequel je secouai la tentation fut si violent que l'enfant, repoussée, perdit l'équihbre et pensa tomber.

ce Elle crut que j'allais la frapper. Elle leva vers moi ses beaux yeux soumis, où pointaient des larmes. J'eus le sentiment d'être si profondément, si aveuglément adoré par cette petite, que je m'en | voulus de ma brutalité; je rassurai Loute avec i des caresses et des baisers. J'essayai de lui per- | suader de s'en retourner, bien vite, de rejoindre sa sœur avant qu'on ne s'aperçût de sa disparition.

— « Oh ! fit-elle, il n'y a pas de danger. Juliette a le sommeil très dur. Souvent, la nuit, quand je ne dors pas, je me lève, je me promène dans la chambre, je fais du bruit sans me gêner... Elle ne se réveille jamais.

— c( Mais tu ne peux pas rester ici, voyons, Loutc ! Maintenant que nous nous sommes dit adieu, il faut être raisonnable... Il faut me laisser!... »

« Elle baissa la tête et dit, obstinément...

— « Je veux rester.

— « Rester... combien de temps?

— « Toute la nuit... Quand il fera petit jour, je m'en retournerai. Personne n'aura rien vu.

— ce Mais je vais me coucher, moi! Je vais dormir! »

« Elle cacha sa tête contre mon épaule et balbutia, comme un aveu de fiancée :

— « Je veux rester... Je veux dormir... comme maman auprès de papa... à côté de toi. »

« Ah ! je vous prie de croire que j'ai tout essayé pour la décider à partir... Elle se butait à sa résolution : « Je veux rester!... Je veux rester! » Que faire? La saisir par le bras et la ramener à ses parents ? Outre que la situation eût été louche, malgré tout, j'éprouvais une répugnance singulière à trahir l'amour de cette petite, une vraie révolte d'honneur, celle qui défend, sur nos lèvres, le secret d'une femme qui s'est livrée à nous.

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c( A la fin, je pris mon parti.

— « Soit, lui dis-je. Viens, nous allons dormir. » ce Je roulai l'enfant dans le châle qu'elle avait

apporté. Je l'étendis sur mon lit ; je m'y jetai à côté d'elle, à demi vêtu comme je l'étais. Les lumières éteintes, elle noua ses bras autour de mon cou, ne bougea plus; bientôt j'entendis la houle de son cœur s'apaiser; son souffle, devenu régulier, m'apprit qu'elle dormait...

c( Moi, les pensées malsaines qui m'avaient, un instant,- enfumé le cerveau, s'étaient dissipées. Je serrai contre moi, d'une vraie étreinte paternelle, cette tendre petite chose inanimée qui était venue, si confiante, se livrer à moi. Et je m'endormis à mon tour... Quand on vint me réveiller, le lendemain matin, vers huit heures, Loute n'était plus là.

(c Une heure après, je quittais la maison. Le père Lointier, sa femme et Juliette me saluèrent au départ. Loute ne vint pas; on me dit qu'elle pleurait dans sa chambre, qu'elle ne voulait pas descendre...

— Vous ne l'avez jamais revue ? demanda quelqu'un, comme Melchior se taisait.

— Non... jamais.

— Tant pis pour vous...Ç*aurait été probablement une affaire amusante.

— Vous vous trompez, répliqua le conteur. Je n'ai pas revu Loute, mais je sais ce qu'elle est devenue. Elle est entrée aux Ursulines de Versailles, à dix-sept ans. »

Mère Joachim

Mère Joachim

^^^^^ E fut par un jour de carême, tout humide ilV^v^it ^^ g"^' 9"^ Suzanne Laurier, le cœur Z^'X:r^ gros d'une dispute avec son ami, entra dans une église de Savigny où l'on prêchait, et, là, sentit à l'âme cette brusque déchirure par oîi se glisse le désir de la conversion.

Le prêtre — un jeune abbé brun, fort joli — parla de l'enfer, particulièrement des peines qui attendent les impudiques. Le feu, les ténèbres, la séparation d'avec Dieu, l'oscillation d'une éternité de supplices entre ces deux bornes formi-

dables : Jamais, — Toujours, — toutes ces images s'imprimèrent cruellement dans la cervelle d'oiseau de Suzanne. Elles étaient bien pour elle, les tortures dont parlait l'abbé. Suzanne ne travaillait point; elle vivait d'amour, entretenue par son petit Jacques, — Jacques Mireur, le clerc d'avoué, — qu'elle trompait un peu avec d'autres. Oh! par nécessité, point par goût : il fallait bien manger, s'habiller, se loger, et Jacques n'avait pas énormément d'argent. Enfin, c'était une vie affreuse, la vraie vie d'impudicité décrite par le prédicateur. Le sermon achevé, Suzanne se précipita à la sacristie, et, avant même que le prêtre eût ôté son surplis, se jeta à ses pieds. L'abbé Chadourne pécha avec dextérité cette âme repentie et, sans lui laisser le temps de se reconnaître, en homme qui sait ce que peut une nuit pour dissiper les velléités de conversion, il conduisit sa néophyte, le soir même, à quelques kilomètres de Savigny, dans la maison de Saint- François-Régis, dont il était aumônier.

Cette maison était un hospice fondé par la charité privée pour les enfants du premier âge moralement abandonnés.

Quelques vieilles dames, aidées par des infirmières, l'administraient, au moyen des revenus qu'avait légués le fondateur et des quêtes qu'on faisait dans les environs. Mais la maison n'était point riche. Les charges s'alourdissaient de jour en jour, et les aumônes n'augmentaient pas.

Suzanne Laurier fut remise entre les mains de la directrice, M™^ Zyte. Pendant deux mois, on ne la mêla pas à la communauté. Elle vivait à la chapelle, dans le cabinet de l'abbé Chadourne qui la catéchisait, ou bien encore dans la chambre d'une vieille dame infirme qu'on lui avait donnée pour monitrice, et à laquelle elle ânonnait des livres pieux. Elle se trouvait heureuse. Certes, elle avait pleuré quand on lui avait coupé ses beaux cheveux châtains, quand on l'avait habillée d'une petite robe noire, coiffée d'un bonnet blanc d'infirmière. Mais, très vite, la douce paresse mystique la conquit. Les génuflexions, les poses méditatives, les stations d'adoration dans la chapelle aux odeurs cireuses, au jour violet, l'enchantèrent. Elle connut la saveur de la confession, ce chuchotement discret avec un

homme invisible. Elle s'accoutuma à la nourriture de la maison, frugale et régulière, elle qui avait l'habitude de vivre de salades, de pommes vertes et de gâteaux : elle engraissa. Le souci de sa beauté, peu à peu, s'affaiblit dans son cœur léger : elle se négligea, délaissa un à un les soins qu'elle avait naguère de son corps. Quant à ce qu'elle appelait autrefois gentiment a la bagatelle », — véritablement, elle n'y pensa plus.

Cette paisible existence ne dura pas, malheureusement. Au bout de quelques semaines, l'abbé Chadourne et M'"^ Zyte jugèrent la nouvelle recrue suffisamment purifiée pour vivre de la vie commune. On décida qu'elle ferait son apprentissage d'infirmière, et on l'adjoignit à celle qu'on appelait dans la maison : « Mère Joachim ».

Mère Joachim cumulait les fonctions d'économe, d'inspectrice générale des cuisines et directrice de l'hospice des tout petits. Ancienne servante de ferme, elle avait gardé de son premier métier les façons et le langage. Courte, le ventre gros, la taille informe, les mains masculines, les pieds chaussés de chaussons et de sabots, c'était bien une Maritorne en cornette. Elle menait la

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maison avec une avarice sordide : autrement, il eût fallu renvoyer la moitié des enfants assistés. Son mot de bienvenue, quand on lui livra Suzanne, fut celui-ci :

« Allons! c'est pas trop tôt qu'on vous fasse travailler. Si vous croyez qu' nous pouvons nourrir des d'moiselles!... C'est pas une maison de Repenties, ici, ma belle... »

Suzanne, la gorge bourrée de sanglots que la peur y retenait, suivit la vieille dans les salles de l'hospice. Là, parmi ces couchettes pareilles où dormaient des malades de vingt mois, Mère Joachim se transfigurait. Sa vraie vocation était de tripoter ces petits animaux vagissants, qui ont de la bave aux gencives et des croûtes au front, mais qui sourient divinement, et dont les gestes menus, débiles, captent les cœurs. Les gros doigts de l'ancienne servante les maniaient avec des délicatesses infinie?, et tout ce qui pouvait se loger de sourire entre les plis et les bosses de son vulgaire visage s'épanouissait à les contempler. Pour eux, elle avait une appellation tendre : a Mes mignons ». Pour eux, pour eux seuls, elle n'était point avare. Elle eût rêvé, au contraire, des instal-

lations grandioses, un confortable d'enfants bourgeois, avec des barceionnettes en fil de fer peint et des rideaux de tarlatane. Ils étaient son vice, son vice coûteux et secret : c'étaient ces petites bouches édentées qui suçaient tout l'argent de la maison.

Le métier d'infirmière plut médiocrement à Suzanne; mais la Mère Joachim lui inspirait une telle terreur, qu'elle surmonta ses dégoûts. Même elle mérita quelques approbations. La vieille l'avait tutoyée dès le lendemain; elle lui parlait volontiers, la questionnait sur son passé. Et Suzanne, naïve et bavarde, contait en détail sa vie de trottin de province, vite versée dans la galanterie. Elle parlait de son « petit Jacques », tout heureuse de pouvoir prononcer ce nom sans commettre de péché.

Mère Joachim écoutait avec intérêt. Elle demandait :

« 11 était riche, ton Jacques?

— Son père, assez... Pas lui encore... Mais il était tout de même bien gentil avec moi. »

L'infirmière réfléchissait, les mains à plat sur son gros ventre, partagée entre le désir de poser

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une question et la crainte d'effaroucher Suzanne. Enfin, elle se décidait :

« Qu'est-ce qu'y t' donnait par mois?

— Deux cents francs.

— Et quand... quand il en v'nait un aut' te voir, combien qu'y t' laissait, ç'ui-là?

— Mais, ça dépendait. Vingt francs... Certains me donnaient davantage. »

La vieille hochait la tête et, tout en changeant les langes d'un de ses petits malades, elle grommelait :

(( Saletés de gens! Dire qu'y r'chignent à donner dix sous pour nos mignons, et qu'y crachent des vingt francs et des cent francs sans r'garder, quand y s'agit d'ieur ordure! »

Brusquement, après ces confidences, elle devint dure pour Suzanne. Elle lui reprochait continuellement le pain qu'elle mangeait sans le gagner, l'abri fourni par la communauté, sans paiement. La petite devint larmoyante, prolongea ses confessions, mais ne se plaignit pas. Son âme, insensiblement aflRnée, goûtait déjà l'orgueil délicat de la souffrance.

yS NOTRE COMPAGNE

A la fin, Mère Joachim lui dit :

« Si tu avais un peu d' cœur, ma p'tite, tu tâcherais d' rapporter quéqu' chose à la maison... c' que tu nous coûtes, au moins. »

Suzanne balbutia, les yeux gonflés :

« Mais je ferai ce qu'on voudra... Voulez-vous que j'aille faire des quêtes?

— Y s'agit pas d' quête... T'as donc personne qui s'intéresse à toi, voyons ? »

Elle n'en dit pas davantage. Suzanne avait compris. Le lendemain elle vint trouver la Mère Joachim, et, avec des hésitations entre chaque mot:

« Si vous croyez, fit-elle, que ça puisse réussir... j'écrirai à M. Jacques... pour lui demander... quelque chose. »

La figure de la vieille s'illumina :

« Hé! v'ià une bonne idée... C'est toi qui l'as eue, ma p'tite, tu peux V dire... Faut lui écrire tout d' suite à c' monsieur. Demande-lui... pas trop d'argent, d'abord.... Dis qu' t'en as besoin pour t'habiller... La vérité, quoi! »

Trois jours après, Jacques répondit. Mère Joa* chim qui, sans doute, ne se souciait pas de mettre

l'aumônier ni la directrice dans le secret, s'était chargée de jeter à la poste la lettre de Suzanne et d'y retirer la réponse. Jacques envoya cinquante francs, avec quelques mots affectueux où il exprimait le désir de revoir fabsente.

L'ancienne fille de ferme prit l'argent et embrassa Suzanne.

« Tu vois... v'ià d'quoi nourrir un d'nos mignons pendant un an. Crois-tu pas qu'ça rachète mieux tes péchés que d' dormir à la chapelle? »

Les semaines qui suivirent furent douces pour la néophyte. Elle était bien traitée par la Mère Joachim ; on lui permettait, pendant la récréation, de se promener dans le parc avec les plus jeunes infirmières. Ce parc était vaste, très bien soigné, et le printemps y fleurissait les massifs. De plus en plus Suzanne oubliait. Sa vie d'entretenue lui paraissait reculée dans le passé, très loin, — aussi loin que le temps où elle était gamine et jouait dans les ruisseaux de Savigny.

Un matin, Mère Joachim la prit à part :

(( Voilà longtemps qu' t'as pas écrit à c' monsieur, ma fille. Faudrait s'y mettre. »

Elle s'exécuta, si honteuse de mendier ainsi que

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sa lettre fut plus tendre et plus humble que la première. Jacques envoya encore cinquante francs, mais il déclara que cet envoi serait le dernier. « Si tu as besoin de quelque argent, écrivait-il, viens me voir rue Neuve et me le demander toi-même. Je ne répondrai plus à des lettres qui sont évidemment inspirées par des gens qui t'exploitent. »

La vieille empocha l'argent, et, pendant un mois environ, il ne fut plus question de Jacques. Mais, aux premiecs jours de juin, elle dit à Suzanne, un lundi :

« T'aurais pas envie d' te promener, par c' beau temps?

— Me promener?... Dans le parc?...

— Non, pas dans l'parc. T'es pas cloîtrée, voyons! Tu peux v'nir dehors avec moi, qu'ai la permission.

— Et où irons-nous ? demanda Suzanne qui ne pouvait se faire à l'idée que vraiment les portes de sa prison allaient s'ouvrir.

— Nous irons à Savigny. J'ai des coupons à toucher pour la maison. Personne ne t' verra; nous serons toutes les deux dans la carriole cou-

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verte, et au moins tu prendras l'air pendant la route. Allons, monte changer d' bonnet. M"^^ Zy te permet. »

... Quand, sur la grand'route, la carriole roula, emportant la vieille femme qui tenait les rênes du cheval et Suzanne assise à son côté, celle-ci eut une étrange sensation. Elle avait perdu l'habitude des horizons découverts; et il lui semblait maintenant que cette grande plaine caillouteuse, tachée de rares bouquets d'arbres, venait à elle, la pénétrait, lui élargissait les yeux et la poitrine... Elle se sentit un peu grise, tout de suite. Des idées de s'échapper, de ne plus revenir à Saint-François, lui traversèrent le cerveau. Mais non. Se sauver n'était pas possible. Ce capuchon noir, à côté d'elle, ces deux mains de charretier qui sortaient des manches grises et tiraient sur les rênes, — c'était sa prison qui la suivait.

Savigny apparut à un tournant du chemin, — des toits, des cheminées, des clochers qui se haussaient au-dessus d'un pli de la plaine. Puis les maisons des faubourgs défilèrent à droite et à gauche de la carriole, — puis les platanes de la

Promenade montrèrent leur verdure poudrée de poussière.

A ce moment, Mère Joachim toucha le coude de la novice :

« Que qu' tu vas faire, ma fille, pendant que j' vas aller chez 1' banquier?Tu vas t'ennuyer dans la voiture. »

Suzanne, l'esprit ailleurs, fit signe que non.

« Si, si, j'te dis, tu vas t'ennuyer. Eh ben! tu n' sais pas? J'vas t' faire un plaisir... J'vas t'arrêter rue Neuve, chez c' monsieur... Tu lui diras un p'tit bonjour, le temps que j' fasse mes affaires. »

Aux mots : a rue Neuve », Suzanne avait senti son cœur sauter sous son corset. Quelques pensées confuses tournoyèrent un instant dans sa tête. Celle qui s'y fixa fut qu'elle était trop mal habillée pour se montrer à Jacques.

Elle murmura :

«; Oh! non, madame... J'aime mieux pas. J'irai avec vous jusqu'à la banque. »

Mère Joachim répondit :

« Si, si, laisse faire. J' te dis que j'veux t' faire un plaisir. »

Déjà la carriole enfilait la rue Neuve. La vieille arrêta devant la maison de Jacques. Comme Suzanne hésitait, sa compagne la poussa, et lui dit presque durement :

« Descends, quej'tedis. J'viendrai te r'prendre dans une demi-heure. »

La petite se décida, sauta à terre, et, tandis que la carriole repartait, elle monta lentement l'escalier tant de fois monté aux jours de liberté.

ce Entrez! »

Elle tourna le bouton de la porte... Jacques était étendu sur son canapé, en caleçon et en chemise, et lisait un roman. Il bondit sur pieds en la voyant.

c( Comment! c'est toi, Suzanne... Tu reviens? »

Il l'attirait contre lui, puis la regardait, si changée, l'air si misérable dans sa robe noire, avec ses cheveux courts sous son bonnet blanc. Et il répétait :

« C'est toi, petite Suzon! Mais d'oîi viens-tu donc ? »

Elle répondait des phrases brèves, disant qu'elle était sortie par hasard, qu'il allait falloir

rentrer tout à l'heure. Puis elle se tut tout à fait. Elle se sentait, dans cette chambre où elle avait jadis sauté et chanté comme une bergeronnette, plus amoindrie, plus déchue de sa grâce de femme.

Dans la glace, au-dessus de la cheminée, elle aperçut sa propre image, et cette image lui parut si laide qu'elle pleura.

Alors Jacques lui-même n'eut plus envie de parler. Il assit son ancienne maîtresse sur le canapé et se mit à la caresser, à l'embrasser, aiguillonné par la tenace mémoire de la chair, Suzanne se laissait faire et sanglotait doucement. Quand il devint plus pressant, elle eut pour se défendre quelques gestes débiles qui ne défendaient rien. Et Jacques la posséda ainsi en quelques secondes, sans qu'elle s'arrêtât de pleurer.

Après, il la regarda. Ses yeux ne la voyaient plus à travers le brouillard du désir, mais telle qu'elle était. Décidément ce n'était plus la petite Suzon d'autrefois; rien ne demeurait du délicat instrument d'amour qu'elle avait été. Il comprit cela et, saisi de cette pitié profonde qui s'empare des plus médiocres âmes quand un éclair de scn-

sibilité illumine pour eux les abîmes de la conscience humaine, il se pencha vers son front et l'effleura, fraternellement.

Une carriole roula sur le pavé de la rue; elle s'arrêta devant la maison. Suzanne se leva, rajusta ses vêtements, et dit :

« On vient me chercher. »

Jacques fouilla dans un tiroir, puis tendit un papier pHé à la novice.

« Tiens, fit-il... Mais c'est pour toi... Ne le donne pas. »

Elle prit le billet en détournant les yeux. Ils se serrèrent la main.

(( Adieu!,..

— Adieu!... »

... De nouveau, la grande plaine stérile, clairsemée de boqueteaux, fuyait des deux côtés de la route, où roulait la carriole. Depuis leur départ de Savigny, Mère Joachim et sa compagne ne se disaient rien. A peine montée, Suzanne avait remis à l'infirmière le billet de banque, qui lui brûlait les doigts, et celle-ci l'avait glissé dans sa sacoche. Maintenant la petite regardait, sans les voir, les

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masses d'arbres de Sainc-François-Régis monter et grossir à l'horizon. L'âme dévastée par une immense tristesse, elle avait, de temps en temps, des retours de sanglots sans larmes; et alors, l'ancienne servante lui jetait des regards de côté.

Quand la porte de l'hospice se fut refermée sur la carriole. Mère Joachim, la main sur le filet du cheval qu'elle allait conduire à la remise, fit signe à Suzanne d'approcher :

« Faudrait aller voir l'aumônier, ma p'titc, dit-elle à mi-voix, et t' confesser... »

Et comme Suzanne fondait en larmes à la pensée d'avouer sa faute, elle lui prit le menton :

« Pleure pas, va, ma fille. Si, chaque fois que t'as fait qa, ça avait servi à donner des langes à nos mignons, t'aurais pas besoin d' l'abbé Chadourne pour entrer en paradis! »

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Niotte

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Niotte

« Mon cher enfant,

1" 'approuve tout à fait l'idëe dont tu m'as fait part dans ta dernière lettre,

de prendre une domestique chez toi qui soigne ton intérieur et prépare tes repas quand tu seras installé dans ton nouvel atelier. Tu sais comme j'avais été choquée du manque de soin, de la saleté (il faut dire le mot) de ta précédente femme de ménage, quand je suis venue te voir en janvier dernier. Et puis, manger au restaurant, surtout à Paris, finit toujours par détraquer l'estomac.

c( Il n'y a pas beaucoup de servantes libres chez nous en ce moment; ce n'est pas, comme tu sais, la saison des louées. J'ai pensé pour toi à ma filleule, la petite des Vincent (les fermiers de la Coubre). Elle va sur ses seize ans seulement, mais elle est forte comme une femme, et intelligente. Elle vient souvent à la maison depuis quelque temps, aider notre Médée, qui se fait bien vieille, la pauvre. Elle est propre, docile, et ne cuisine pas trop mal.

« J'ai offert douze francs par mois aux parents, qui ont accepté. Si cela te convient, Niotte (les Vincent l'appellent comme cela, de zMignoîe, je pense) partira tout de suite pour Paris. Lorsqu'elle sera à ton service, n'oublie pas, mon enfant, que cette petite est sage et pieuse; ne lui donne que de bons exemples et veille à l'accomplissement de ses devoirs religieux.

c( Bichonnet va beaucoup mieux de son rhume. Alice a eu le prix spécial d'instruction religieuse. Virginie a fait un petit poulain que nous appelons Paul; il est très gentil, mais si poltron que toute la maisonnée s'en amuse.

« Nous sommes, les uns et les autres, bien

heureux de tes succès. J'ai prêté à M. le curé les découpures de journaux que tu m'as envoyées. Il a été un peu choqué de voir que tu peignais des femmes en train de se déshabiller. Moi non plus, je n'aime pas beaucoup ces sujets-là; mais enfin, puisque c'est nécessaire pour apprendre, à la volonté de Dieu.

« Je t'embrasse bien tendrement, mon cher Maurice. Alice, Bichonnet et Médée se joignent à moi pour faire de même.

« Ta mère affectionnée,

« Veuve Despagney. »

... Cette lettre, que le peintre Maurice Despagney retrouvait de temps à autre dans ses tiroirs, lui rappelait une des époques les plus parfaitement heureuses de son passé, une de ces époques de vie décuplée dont le souvenir, plus tard, nous trouve presque incrédules, disant : « Etait-ce bien moi?... » Au moment où ill'avait reçue, la chère lettre aux fermes caractères, il venait de passer brusquement de la demi-obscurité à la grande

célébrité parisienne. Quelques toiles, exposées dans un atelier loué pour huit jours, y avaient suffi... Le lendemain il était connu, accablé de commandes, assailli d'invitations mondaines.

La pauvre Niotte, arrivant chez Despagney au milieu de cette crise heureuse, n'en avait été qu'un incident sans importance. Le peintre lui avait donné quelques brèves instructions, et l'avait tout de suite renvoyée à la cuisine en l'engageant à en sortir le moins possible. Il ne s'était même pas avisé que l'enfant n'était pas laide, trop rouge seulement, les cheveux trop pâles, trop gauche aussi, ficelée comme un paquet dans ces vêtements de couleur poussière, chers aux paysannes du centre. S'il avait eu l'idée de lui faire ôter celte étrange toilette, de la faire monter sur la table à modèle!...

Mais il s'agissait bien de Niotte, alors!... Despagney était à la première période des joies de notoriété, celle où l'on sert aux plaisirs d'un certain peloton de mondaines mûres, toujours les mêmes, qui se sont fait une spécialité de ces initiations... Combien de fois Niotte, après des séances soi-disant consacrées à reproduire les traits

fatigués de ces diverses professionnelles, fut invitée à réparer le désordre de la couchette de son maître, dans la petite pièce à vitraux attenant à l'atelier!... Ah! si la bonne dame de la Coudraie, sa marraine, l'avait vue occupée à ces besognes! Ils étaient jolis, les « exemples » que Maurice offrait aux yeux innocents de sa bonne!...

Niotte ne se plaignait pas. Elle refaisait le lit, rangeait les accessoires avec la même docilité passive qu'elle offrait aux divers caprices de son maître. Seulement, quand elle s'en retournait, après, dans sa cuisine ou dans sa chambre, elle pleurait toute seule, longtemps, longtemps.

Du premier jour où elle avait vu Maurice, à son arrivée, avec ses lourds cheveux bruns, son teint de bistre, ses profonds yeux noirs, la grâce négligée de sa mise et de ses gestes, — elle était tombée amoureuse de lui.

Que d'années passées depuis l'arrivée de Niotte, des années du Paris artistique, brèves et lourdes, encombrées dans le présent, désertes, semble-t-il, dès qu'elles ne sont plus ! Ainsi passèrent cinq ans, dix ans, quinze ans...

Despagney les employa à peindre les visages de ses contemporains, et à commettre le péché de luxure avec les femmes ou les maîtresses de ceux-ci. A ce double jeu, il vie sa notoriété croître. Après avoir fait le portrait des journalistes, on le vit faire celui des hommes politiques et des ministres,, puis celui des banquiers et des gens du monde. Après avoir possédé ce les vieilles dames pour jeunes gloires», — il fut aimé parles jeunes mondaines excentriques, — et finalement par les actrices-vedettes et les grandes cocottes.

Cependant, là-bas, à la Coudraie, dans la chère province délaissée, le temps accomplissait son oeuvre de termite... La maîtresse du logis morte, la sœur cadette mariée à un médecin du pays,Bichonnetmilitaire!... Ombreuse Coudraie! C'était le peintre qui en était propriétaire, maintenant; il avait racheté le domaine entier à la succession, hanté de ce culte qu'ont ceux qui vivent de leur pensée — presque tous, du moins — pour les lieux où cette pensée est née, s'est nourrie des premières images... Chaque fois qu'il sentait l'air de Paris, l'art commercial, les dîners en ville, les amours mondaines lui remonter aux lèvres, à les vomir,

MOTTE 9f

il se disait: « Dès que j'aurai fini ce sale portrait, je pars pour la Coudraie, j'y reste six mois. »

Le portrait n'était pas achevé qu'il en ébauchait un autre; il n'alla à la Coudraie, en quinze ans, qu'une seule fois, pour enterrer sa mère.

Et Niotte?

Niotte suivait la fortune du peintre. De bonne à tout faire, elle était devenue gouvernante, lorsque le peintre avait pris un valet de chambre.

Les années, qui fripaient le fin visage, blanchissaient la barbe et les tempes de Despagney, avaient nioins lourdement pesé sur elle... Elle-même avait changé, pourtant; elle s'était amincie, pâlie à la vie close qu'elle menait; l'atmosphère d'art, respirée chaque jour, l'avait affinée, et peut-être aussi le mal secret de son âme. Car elle aimait toujours, pauvre Niotte, silencieuse, délaissée, dévouée, le cœur flagellé par la vue des amours de son maître.

Le mois dernier, Despagney est enfin retourné à la Coudraie.

Il a fallu, pour l'y décider, l'amertume de mieux

en mieux ressentie de l'indifférence que les amateurs commencent à montrer pour sa peinture, courant au pimpant talent des nouveaux venus; il a fallu la trahison d'une maîtresse de cinq ans, deux ou trois éreintements dans les journaux du boulevard, — et une légère crise de rhumatisme.

La Coudraie, avec sa maison silencieuse, son parc en demi-friche, ses paysages évocateurs de souvenirs, n'a point guéri les blessures de son amour-propre et de son cœur, mais elle les a calmées pour un temps; le peintre a réfléchi, face à face avec le spectre de sa jeunesse, que chaque être a sa place mesurée ici-bas, et que la sienne, plus étroite sans doute que ses désirs, fut plus large encore que celle de tant d'autres.

Niotte l'avait accompagné dans ce pèlerinage... Il y vécut, pour ainsi dire, seul avec elle... Et voilà que parmi cette sohtude il s'avisa pour la première fois que Niotte était jolie, et que pour la première fois il se douta...

Pauvre Niotte! Elle ne songea guère à résister. Elle se donna, vierge et passionnée, comme elle se fût donnée quinze ans plus tôt, s'il eût voulu!

... Quand ils seront de retour à Paris, il pourra, s'il lui plaît, la tromper sous ses yeux, la chasser ou la tuer. Elle ne se plaindra pas. Niotte a accompli sa destinée. Niotte est heureuse.

La Médaille

La Médaille

ORSQUE M. Lambert-Desnoyers, soussecrétaire d'Etat au Commerce sous l'Ordre moral, envoya son chef de cabinet en mission confidentielle dans le département de l'Indre, le jeune vicomte de Labrit accepta sans enthousiasme. Entré dans l'administration, comme on épouse une femme laide, pour faire une fin, le vicomte n'avait point le feu sacré; et la besogne qu'on lui confiait cette fois le dégoûtait

particulièrement. M. Lambert-Desnoyers l'avait définie en quelques mots.

« Vous savez, mon cher Labrit, avait-il dit, que le Maréchal doit prochainement se rendre dans rindre... Département douteux... Des communes excellentes qui enverraient une poutre au Parlement si l'on mettait dessus : candidat du gouvernement... Mais d'autres bien mauvaises, l'arrondissement d'Issoudun, par exemple, pays ouvrier, travaillé parle socialisme... Le voyage du Président a pour but de changer tout cela, autant que possible. On ne ménagera ni les décorations ni les palmes académiques. De plus, le ministère vient de créer, vous ne l'ignorez pas, des médailles spéciales, avec diplômes, pour les ouvriers et les serviteurs méritants, en général. Nous comptons beaucoup là-dessus pour agir sur la population. Décernée à propos, une médaille ramène cent électeurs.. . Je me suis fait adresser des propositions par les chefs des principaux établissements de la région, par les maires des communes, sans distinction de parti. Il s'agit maintenant de choisir, de trier, de déterminer ce qui doit récompenser la fidélité conservatrice ou ramener le radicalisme

LA MÉDAILLE lO]

hésitant... Je vous charge de cette besogne délicate. Voici le dossier de l'affaire. Rendez-vous sur les lieux; mettez-vous en rapport avec les maires, les patrons, les chefs de comité : vous avez plein pouvoir pour rayer ou ajouter un nom aux listes préparées. »

M. Lambert-Desnoyers voulait être obéi passivement : le vicomte ne fit donc pas d'objections et prit le premier train pour le département de l'Indre, emportant le dossier. Mais, en route, il réfléchit. Visiter des maires, coUoquer avec des patrons d'usine, c'était peu divertissant, et d'ailleurs inutile. Maires et patrons, à coup sûr, chercheraient à attraper le plus de médailles possible pour leur clientèle. N'était-il pas plus simple d'aller voir les sous-préfets, l'un après l'autre, et, d'accord avec eux, de reviser soigneusement la liste des médailles pour leur arrondissement?

C'est à quoi se résolut le vicomte. Il passa ainsi assez agréablement les premiers jours de sa mission à la Châtre et au Blanc, à fumer les cigares des sous-préfets, tandis que les bureaux émondaient les listes. Mais, en arrivant à Issoudun, un samedi

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soir, il apprit que le sous-préfet Caminade, appelé à l'improviste sur le lieu d'un sinistre, ne serait de retour que le lendemain matin.

Le jeune chef de cabinet était trop correct pour descendre à la sous-préfecture sans invitation; il fit donc porter sa malle à l'hôtel du Cygne, où il dîna tant bien que mal. Son dîner fini, il constata avec amertume qu'il n'était que neuf heures. « Que faire dans ce trou? pensa-t-il. Me coucher? Je ne dormirais pas... Travailler? Oui... évidemment... je pourrais préparer le dossier de l'arrondissement... Mais travailler dans une chambre d'hôtel, avec une mauvaise bougie sur un guéridon branlant.. Si j'allais travailler dans un café? Il y a bien, je suppose, un café propre à Issoudun. »

11 s'informa. On lui indiqua le Café d'Angleterre, sur la promenade, fréquenté par « ces messieurs des contributions ». Il s'y rendit immédiatement, emportant, dans une serviette, le fameux dossier. De vagues fonctionnaires jouaient aux cartes et aux dominos dans les coins. Labrit demanda « une fine » et de quoi écrire. On le prit pour un voyageur de commerce faisant, comme c'est l'habitude, sa correspondance au café.

LA MÉDAILLE lOf

Jamais le vicomte n'avait travaillé d'aussi bon cœur. Onze heures sonnaient à l'église prochaine, quand il s'aperçut qu'il était seul dans l'établissement avec le garçon, endormi sur sa chaise... ce Allons nous coucher, se dit-il, il est temps. » 11 réveilla le garçon, paya, et sortit, sa serviette sous le bras.

Jolie nuit de mai, un peu fraîche, sans lune, mais toute parée d'étoiles. La petite ville dormait : pas une lumière aux vitres, pas un passant. Labrit se mit en route gaiement, en fredonnant la scie alors à la mode :

Voye:(^moi c' beau garçon-là.

C'est l'amant d'A... C'est V amant d'A...

Il prit une rue, puis une seconde, puis une troisième, côtoya un marché couvert, franchit un boulevard, aboutit à des faubourgs, revint sur ses pas, et, finalement, dut s'avouer qu'il nç savait plus du tout où il était. « Se perdre à Issoudun, pensa-t-il, voilà qui est plaisant... Et dire qu'il n'y a pas un seul indigène dehors pour m'indiquer mon chemin. Bien sûr ils le font exprès, pour

106 NOTRECOMPAGNE

mettre un membre du Gouvernement dans l'embarras... » Il résolut, suivant le précepte de Descartes, de marcher autant que possible en ligne droite. « Je ne traverserai pas la ville, j'imagine, sans rencontrer un être vivant. »

En effet, comme il s'engageait dans une rue assez étroite, il aperçut Une lumière au rez-dechaussée d'une maison. Il hâta le pas. Une vieille femme en bonnet blanc, assise sur le seuil, se leva à son approche, le fit entrer; et avant qu'il eût le temps de se reconnaître et de s'expliquer, le vicomte se trouva assis dans un petit salon bleu, avec deux filles court-vêtues sur les genoux.

L'aventure lui parut si comique dans son imprévu, qu'il résolut de la pousser jusqu'au bout. L'une des deux filles était jeune et fraîche; il la choisit et la suivit dans sa chambre. La vieille au bonnet blanc leur apporta du Champagne, puis les laissa seuls en leur adressant un sourire maternel qui voulait dire : « Maintenant, jeunesse, amusez-vous!... » A peine les avait-elle quittés que le refrain de la zMarseillaise éclata au rezde-chaussée.

LAMÉDAILLE IO7

« Qu'est-ce que c'est que ça? demanda le vicomte.

— C'est Gambetta et ses amis qui s'amusent en bas...

— Comment, Gambetta?

— Il s'appelle Maurice Delplanque, reprit la fille. Seulement, comme c'est le chef des républicains, ici, on l'appelle Gambetta. C'est un bon garçon : il a beaucoup d'argent. Il vient nous voir souvent.

— C'est donc le Parc aux Cerfs d'Issoudun, ici?... »

La fille ne comprit pas.

« Je ne sais pas, fit-elle niaisement.

— Est-ce que la vieille d'en bas est la patronne?

— Oh! non... C'est-à-dire, c'est la patronne sans l'être... La patronne est morte il y a trois ans, en laissant un petit garçon... Alors cette vieille, qui s'appelle Catherine Rabourdin et qui est depuis quarante ans servante dans la maison, s'est chargée de la diriger pour le compte du petit... Le petit est au collège; Catherine l'aime beaucoup et le fait sortir le dimanche. »

Ils cessèrent de causer. Du rez-de-chaussée montaient toujours des bouffées de éMarseillaise :

Aux armes, citoyens!

Formel vos bataillons!...

Et Labrit, riant dans sa moustache, pensait : « En voilà toujours un que Gambetta n'aura pas! »

Lclendemain, le jeune chef de cabinet se réveilla fort tard, dans sa chambre de l'hôtel du Cygne. Il y était rentré vers trois heures de la nuit, conduit par la vieille Catherine Rabourdin qui, d'ailleurs, s'était discrètement arrêtée à l'angle de la rue. Tout en s'habillant pour se rendre à la sous-préfecture, il songeait joyeusement à son aventure nocturne, au plaisir de la raconter aux

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