LA DEMOISELLE AU CHAT DOR
Je me baissai pour le caresser, il se laissa faire, ronronna, sauta sur mes genoux. Je vis alors que j'avais affaire à une chatte très jeune; les petites boules roses de ses tétines soulevaient à peine le poil de son ventre. Elle paraissait disposée à se laisser caresser encore longtemps. Je la reposai à terre et je voulus la faire sortir. Mais elle m'échappa et se blottit sous mes meubles.
« Dès que j'eus soufflé ma bougie, elle sauta sur mon lit... Je m'endormis tout de même. Le matin, je me réveillai au grand jour : il me fut impossible de la retrouver.
a Véritablement, le cerveau humain est un instrument facilement dérangeable. Associez en faisceau les faits que je viens de vous conter : une lumière vue, puis éteinte, dans un appartement inhabité; un angora d'une couleur singulière qui apparaît et disparaît avec des allures un peu mystérieuses; il n'y a rien là de fort émouvant, n'estce pas? Bien... Imaginez maintenant que ces menus faits se répètent quotidiennement et dans des conditions identiques pendant une semaine : en voilà assez, croyez-moi, pour affecter le cer-
veau d'un homme qui vit seul, et lui donner ce petit frémissement, dont je parlais en commençant, que cause l'approche de l'inconnaissable. L'âme humaine est ainsi faite, qu'elle applique inconsciemment le principe de la raison suffisante; à toute série de faits identiques, elle veut une cause, une loi, et l'inquiétude la prend si elle ne devine pas cette cause, cette loi.
« Je ne suis pas un poltron. Mais j'ai beaucoup étudié la peur chez les autres, depuis sa forme naïve, chez les enfants, jusqu'à sa forme tragique, chez les fous. Je sais qu'elle s'alimente et s'accroît d'incertitudes, tandis que l'appUcation à découvrir les causes la transforme simplement en curiosité.
« Je me résolus donc à rechercher la vérité. Je questionnai mon ordonnance. Il ne connaissait pas mes voisins. Tous les matins, une vieille femme venait faire le ménage de l'autre appartement; il avait voulu l'interroger, mais, ou bien elle était complètement sourde, ou bien elle n'avait pas voulu répondre.
« Néanmoins, je m'expliquais aisément le premier fait bizarre : l'extinction de la lumière quand