LA DEMOISELLE AU CHAT D OR
je rentrais. J'avais remarqué que les fenêtres voisines des miennes étaient simplement masquées par de grands rideaux de dentelle; d'ailleurs, les deux balcons communiquaient; mon voisin ou ma voisine avait donc lieu de redouter les regards indiscrets, et éteignait sa lumière en m'entendant rentrer. Pour vérifier mon hypothèse, j'employai un moyen fort simple, qui réussit.
ce Je me fis porter du mess, par mon ordonnance, un souper froid vers le milieu de la journée, et le soir je ne sortis pas.
« Quand l'ombre tomba, je me mis à l'affût près de ma fenêtre. Bientôt je vis le balcon s'éclairer devant les fenêtres de l'appartement voisin. Je me glissai doucement sur le mien, je franchis la frise. Maintenant, sachant que je m'exposais à un danger positif, comme de me rompre le cou, ou de me prendre corps à corps avec un homme, je n'avais aucune émotion. J'atteignis la fenêtre éclairée sans avoir fait le moindre bruit : cette fenêtre était entr'ouverte; les rideaux, transparents pour moi qui étais du côté de l'ombre, me rendaient invisible pour un observateur placé à l'intérieur de l'appartement.
c( Je vis une chambre très vaste, meublée d'assez beaux meubles en très mauvais état, éclairée par la lampe d'une suspension. Au fond, un lit Henri II, fort bas. Sur ce lit, une femme, qui parut jolie et jeune, complètement nue. Ses cheveux dénoués enveloppaient sa tête et ses épaules d'un foisonnement d'or. Elle se regardait, se caressait, passait ses bras sous ses lèvres, tordait son corps souple sur le lit avec des mouvements de grand félin. Et tous ses gestes dévoilaient de l'or.
— Oh! docteur! fit quelqu'un.
— Pardon, reprit Tribourdeaux, ce n'est pas pour le plaisir de corser mon histoire que je vous donne ces détails. Vous allez voir qu'ils sont nécessaires...
ce Je regardais toujours, un peu troublé, je l'avoue, quand tout à coup les yeux de la jeune femme se fixèrent sur moi : des yeux étranges, des yeux de phosphore vert, qui éclairaient comme la lampe. J'étais sûr que j'étais invisible, étant du côté obscur d'une vitre drapée : c'est là une observation élémentaire. PourtantyV semis que j'étais vu... Elle laissa échapper un cri, puis se cacha le
LA DEMOISELLE AU CHAT DOR 2f I
corps dans le couvre-pieds et la figure dans les oreillers.
c( Je poussai la fenêtre et je m'élançai dans la chambre vers le lit. Je me penchai vers ce visage qu'elle dérobait, et là, très ému, je m'excusai et je m'accusai, et je me traitai d'indiscret et de lâche; je demandai à être frappé et chassé, mais avec un mot de pardon. Longtemps je m'efforçai ainsi sans succès. A la fin, elle se retourna : je vis son visage jeune, extraordinaire et charmant, qui me souriait... Elle murmura ces mots, dont je ne compris pas bien le sens : — « C'est vous... c'est a vous... » Elle avait un peu laissé tomber le drap dont elle s'enveloppait; je voyais sa gorge menue de jeune fille, les bouts de corail tendre appelant le baiser... Je la regardais, ne trouvant plus de parole, bouleversé par cette pensée : a Où donc « ai-je déjà vu ce visage, ce regard, ce geste ? » Peu à peu, le vent du désir balaya toutes mes idées. Je voulus prendre l'inconnue dans mes bras; elle s'échappa avec une agiUté de clownesse, courut à la lampe qu'elle éteignit. Puis elle revint, et ce fut elle qui, à son tour, me prit la tête dans ses bras et me couvrit de caresses... »
2f2 NOTRE COMPAGNE
On murmura :
« Glissez, Tribourdeaux!
— N'ayez pas peur, poursuivit le médecin, je ne raconterai que l'indispensable. Je sortis de cette chambre par le balcon, comm.e j'étais entré; j'en sortis vers quatre heures, charmé et inquiet. Cette femme, si belle et si facile, logée là, qui me disait : « C'est vous! » comme si elle me connaissait, qui parlait peu, qui répondait évasivement à toutes mes questions, me faisait peur. Elle m'avait dit son nom, — Linda; c'était tout. Je ne pouvais chasser le souvenir des prunelles vertes qui, dans l'obscurité, se voyaient par moments, et des reflets d'électricité qui jaillissaient de sa chevelure quand on la caressait avec la main. A peine étendu dans mon lit, je sentis un poids me tomber sur les jambes : c'était la chatte d'or. Je voulus la chasser, elle revint; je finis par m'y résigner, et je m'endormis comme les autres nuits avec cette étrange compagne de couche, mais le sommeil troublé, traversé de cauchemars.
« ... Connaissez-vous cette espèce de chancre cérébral qui est la conquête du cerveau par une