‹ Notre compagne (provinciales et Parisiennes)Chapitre 5 sur 23 · LA MÉDAILLE II · texte numérisé non relu

LA MÉDAILLE II

ralistc?... Les palmes académiques ? Quoi ? Mais parlez donc, nom de nom !

— Mon Dieu, monsieur, fit Catherine... Si monsieur est dans le gouvernement, il pourrait peut-être me faire avoir... une bourse au collège... pour le petit...

— Vous l'avez, répliqua Labrit... une bourse entière... avec trousseau complet... et du chocolat le matin. Mais vous, vous? Vous n'avez besoin de rien?

— Mais non, monsieur... Je suis bien où je suis... Et puis, qu'est-ce que vous voulez donner à une vieille comme moi, qui a soixante-trois ans ?

— Comment, une vieille comme vous ? répliqua le chef-de cabinet avec chaleur... Mais vous êtes une excellente femme! Vous élevez le fils de votre patronne, qui est morte, avec un dévouement... extraordinaire... Voulez-vous... »

Il réfléchissait. Soudain une inspiration lui traversa le cerveau. Il saisit un papier dans le dossier, griffonna quelques lignes. Caminade, surpris, l'observait.

(c Tenez, fit-il en tendant le papier à la bonne femme, lisez !

— Mon Dieu! monsieur... c'est que je ne sais pas lire...

— Eh bien, toi, petit, lis-lui ça, voyons ! » Le petit prit le papier, et, posément, comme

à l'école, il lut :

« République française. Ministère du Commerce. — Médaille de vermeil : Catherine Rabourdin, soixante-trois ans. Élève avec un dévouement admirable l'enfant de ses maîtres décédés. Quarante ans de service dans la même maison. »

Ayguenoîre

Ayguenoire

^^s^^i) E château d' Ayguenoire, où Biaise de > (v^^M Montluc écrivit une partie de ses Com- ^^-^jr^ mentaires, où il mourut, où il est enterré, étonne le passant par sa farouche apparence, dans la vallée de sourires qui ondule, en faibles ressauts, en combes molles, d'Agen à Nérac, de la Garonne à la Baise. Ses tours carrées se dressent sur la plus haute des collines voisines de Roquefort-d' Agen ; et, de la grand'route, on

Il8 NOTRE COMPAGNE

voit encore scellés dans la pierre les anneaux de fer où le terrible capitaine pendait ses captifs huguenots. L'autre face du château est plus sinistre. Elle regarde un bois de pins de petite étendue, mais extraordinairement obscur, tant on a laissé les branches pousser au hasard et s'enchevêtrer. Une mousse demi-moisie vêt le sol toujours humide, traversé par des filets d'eau chuchotante; ils s'unissent plus loin, forment cette mare noirâtre qui a dénommé l'endroit. Dans le redan dessiné, de ce côté, par la façade du château, le tombeau de Montluc s'érige, simple rectangle de pierre, avec l'image du capitaine couché sur le dos, les bras croisés sur la croix de l'épée, son chien allongé à ses pieds. Le socle et la figure de pierre sont voilés de vertes moisissures.

Peu de curieux visitent Ayguenoire : cet admirable pays de Garonne est ignoré des touristes. Les rares voyageurs emportent le souvenir d'une vision du passé étrangement nette : depuis les guerres héroïques, la vieille demeure n'a pas changé. Rêve-t-on quelque temps devant ces pierres immobiles, que le temps épargne par miracle, on s'étonne qu'elles abritent des êtres

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vivants, vêtus à la moderne. Pourtant Ayguenoirc est habité. Vers l'heure de midi, on peut apercevoir les habitants réunis autour de la table, dans l'ancienne salle des gardes, qui, précisémen t, borde le tombeau de Montluc. Ces habitants sont une dame âgée, tordue par la goutte sur un fauteuil à haut dossier; une jeune femme brune, encore belle, d'une pâleur attristée, comme épuisée et fanée dans cette solitude, dans cette ombre; et un grand gaillard imberbe à cheveux noirs, à teint d'Espagnol. Us mangent lentement, sans se parler. Et les murs d'Ayguenoire, témoins de bien des drames au temps où Montluc luttait de férocité contre le légendaire baron des Adrets, n'en ont point vu peut-être d'aussi tragique que le drame intime qui se joue ainsi chaque jour, depuis cinq années, entre ces trois convives silencieux.

La vieille dame s'appelle : marquise douairière de Seyssac. Elle fut une des plus jeunes, naguère, parmi les frivoles compagnes que M^'^ de Montijo amena à sa suite aux Tuileries. Elle y rencontra et y épousa le marquis, de bonne noblesse languedocienne : les Seyssac prétendent

descendre de Biaise de Montluc, et de fait, Ayguenoire leur est venu en héritage direct. Le couple, admis à la familiarité impériale, eut les mœurs de ce temps et de cette cour. On compta la marquise parmi celles qui, aux fins de soupers de Compiègne, jouaient demi-nues des charades sur des vocables impurs. Un fils lui naquit cependant, qu'elle appela Victor. lU'embarrassait : on l'envoya nourrir en Agenais, par quelque robuste fille à jupon rouge, à foulard noué sur les lisses cheveux noirs. Il n'avait pas vu ses parents trois fois en six ans quand l'Empire croula; la guerre tua le marquis, et rejeta dans l'exil d'Ayguenoire la marquise affolée, stupidede cet écroulement comme elles le furent toutes, les gaies joueuses des charades de Compiègne!

Elle se raccrocha à la maternité comme au dernier prétexte à vivre qui lui demeurât, dans sa déchéance; et il faut reconnaître qu'elle fut une mère passionnée, avec le détraquement de ses anciennes passions. On n'éleva pas le petit marquis : il poussa à sa fantaisie sous les caresses, servi aveuglément par sa mère et par les domestiques de la maison. A vingt ans, Seyssac était le

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cadet de Gascogne, point rare encore aujourd'hui, qui ne sait d'autre usage de sa liberté que jouer aux cartes, monter des chevaux et trousser des filles. Paris, où sa mère l'envoya, recommande à tous les débris du parti bonapartiste, déconcerta son esprit court; forcé d'y vivre médiocrement, il s'y ennuya. Au bout d'un an, il revenait à Ayguenoire, demandant à la marquise de le marier.

Elle y avait songé. Quelques jours après le retour de Seyssac, elle reçut au château un de leurs voisins, M. de Buch. C'était un homme de cinquante ans à peine, robuste et jeune d'allures. D'assez noble maison, mais à demi ruiné comme presque toute l'aristocratie terrienne de la région, il s'était expatrié de bonne heure; il avait cherché la fortune, avec un tout petit capital, dans les pâturagesdel'AmériqueduSud. lien revenait, quinze ans plus tard, riche de trois millions, gagnés dans l'élevage. Là-bas il s'était marié; sa femme était morte. Il ramenait une fillette d'une douzaine d'années, qu'il mit au couvent de l'Assomption, à Bordeaux. Lui s'installa dans l'ancienne maison de sa famille, à Roquefort-d'Agen, qu'il fit recon-

struire et aménager luxueusement. La légende de sa fortune rapide s'était vite répandue, et on se montrait curieusement, quand ils passaientdans les villages, a moussu de Buch » et son domestique José, — un jeune gaucho américain qui avait tenu à suivre son maître en Europe.

Longtemps à l'avance, la marquise douairière de Seyssac rêva de marier son fils à la petite de Buch. Ainsi elle le garderait près d'elle; puis, un million de dot est rare en Gascogne. Victor, à son retour de Paris, s'était pris d'un désir subit d'être riche; il approuva le choix de sa mère. Marguerite de Buch sortait du couvent ; elle était jolie, un peu grave de visage et de façons. Elle vit le marquis deux ou trois fois au cours de sa dernière année de couvent, s'habitua à l'aimer, et, dès qu'elle eut quitté l'Assomption, le mariage eut lieu.

AYGUENOIR E la'}

Les deux premières années d'union furent assez heureuses, bien qu'attristées par la mort subite de M. de Buch : une congestion pulmonaire l'emporta six mois après le mariage de sa fille. Le marquis était épris de Marguerite, la plus souhaitable femme, certes, qu'il eût jamais tenue entre ses bras, dans sa vie de don Juan campagnard. Mais le temps usa son désir : de nouveau les jupes des servantes et des paysannes le tentèrent; il fit, comme autrefois, des voyages à Agen, à Bordeaux, à Toulouse. Marguerite, délaissée et trompée, demanda à sa belle-mère de la défendre contre la trahison de son mari. La marquise répondit en riant « que les hommes étaient les hommes; qu'elle-même avait été bien autrement coiffée, jadis, par son mari, et n'en était point morte ». De ce jour, les relations, qui n'avaient

jamais été tendres, se rompirent entre les deux femmes. Marguerite s'isola le plus qu'elle pur, nourrit en de mornes rêveries sa rancune contre la mère et le fils. Dans cette triste maison d'Ayguenoire, pleine de souvenirs sanglants, elle sentait tout le monde hostile, rangé au parti du marquis. Son goût des basses compagnies flattait ses gens et les paysans : la Gascogne, depuis Henri IV, aime les maîtres qui la chevauchent. Marguerite était l'étrangère, fille de cette race espagnole détestée là-bas. Comme exilée à Ayguenoire, la pauvre épousée n'y sentait qu'un appui : José, le domestique argentin qu'elle avait voulu près d'elle, après la mort de M. de Buch. Il lui rappelait les prairies natales, aux herbes hautes, l'estancia de Peisandu, où elle avait été élevée, le père qu'elle pleurait. Avec lui, elle pouvait parler sa langue, la première qu'elle eût balbutiée. Et elle le savait dévoué comme un chien qui défend son maître, capable, pour elle, de tuer ou de mourir.

... Une nuit de février, — Marguerite de Seys— sac était mariée depuis près de cinq années, — le

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marquis, comme à l'ordinaire, était absent. Les domestiques, affolés, se précipitèrent dans la grande salle où se tenaient les deux marquises, la vieille endormie dans son fauteuil, la jeune rêvant, un ouvrage aux doigts.

« Madame! madame la marquise!

— Eh bien! qu'est-ce qu'il y a?

— Monsieur le marquis qu'on ramène!... II est blessé! Il n'a pas sa connaissance. On craint qu'il n'ait passé en route!... »

C'était vrai, on ramenait Victor de Seyssac blessé à la tempe, mourant. Marguerite questionna, tâcha de savoir les circonstances de l'accident. On ne voulait pas lui répondre : on parlait d'une chute de cheval à Bordeaux. Mais l'enquête de la justice dénonça la vérité. C'était bien à Bordeaux que le marquis avait reçu un coup mortel; seulement, il l'avait reçu dans une des plus basses maisons publiques du port, au cours d'une rixe avec des matelots. Cette aventure traîna deux semaines dans les journaux de la région ; ceux de Paris en parlèrent à leur tour : la veuve but la coupe de honte jusqu'à la lie. Un instant, elle songea à quitter la France, à retourner en

Amérique sous la garde de José. Mais non : elle voulait une revanche pour sa jeunesse flétrie, pour son honneur de femme souillé; et, puisqu'elle ne pouvait plus atteindre Victor de Seyssac, elle résolut de se venger sur la mère, sur la vieille marquise, dont les larmes ne tarissaient pas depuis la mort de son fils.

Le soir même du jour où elle apprit que la triste affaire était classée, — on n'avait pu retrouver le meurtrier; l'enquête n'avait révélé que les mœurs honteuses de la victime, — Marguerite de Seyssac remonta dans sa chambre, sonna José.

« Écoute, Pepito, lui dit-elle, tu m'aimes bien, n'est-ce pas?

— Oh ! oui, seiîora. Je vous aime comme Dieu.

— Non, tu ne m'aimes pas comme Dieu, tu m'aimes comme un homme aime une femme.

Ne réponds pas, ajouta-t-elle sur un geste de défense du gaucho. Je le sais. Tu t'es épris de moi quand j'étais toute petite, quand tu m'apprenais à monter à cheval le long des palissades de l'estancia. Après, quand papa est revenu en France, c'est pour moi que tu as voulu le suivre. Est-ce

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vrai, cela?... Quand j'étais au couvent, je t'ai vu rôder bien des fois, le dimanche, autour des murs de l'Assomption, cherchant à me voir par les fenêtres. Et quand je me suis mariée, tu pleurais comme une femme, à l'église... »

L'homme s'était jeté à ses pieds :

« Pardonnez-moi! pardonnez-moi!... disait-il. Je n'ai rien dit jamais, senora; je n'ai rien fait...

— C'est vrai. Tu n'as jamais oublié qui je suis et qui tu es. Eh bien! écoute, José. Tu me vois? Je suis encore belle, malgré tout le chagrin que j'ai eu... Regarde... »

Elle rejeta le fichu qu'elle portait toujours à la mode de son pays, croisé sur le corsage largement ouvert. Elle dénuda sa gorge, le haut de ses seins.

« Belle... belle comme la mère du Christ, balbutia Pepito, les yeux flambants.

— Eh bien, je vais être ta maîtresse, entendstu? ta maîtresse. Tu vas coucher dans mon lit ce soir, et tu y coucheras toutes les nuits, maintenant, jusqu'à ce qu'un de nous deux meure. Tu ne peux pas croire que ce soit vrai? Si, c'est vrai, tu vas me posséder; tu vas être mon amant, tout à l'heure... Entends-tu? »

Elle arracha les dernières agrafes de son corsage, et, penchant sa poitrine nue vers Pepito agenouillé, elle lui répéta, les yeux dans les yeux :

« Ta maîtresse! entends-tu? »

L'homme, affolé, se releva d'un bond, voulut la saisir. Elle recula, et l'arrêta d'un geste.

« Attends! pas encore. Il faut me gagner... Il faut me jurer quelque chose. .

— Quoi? » balbutia José, qui râlait de désir... Et il ajouta simplement :

a Qui est-ce qu'il faut tuer? »

Marguerite répliqua :

« Personne... personne maintenant, du moins. Il faudra seulement m'obéir, absolument, faire ce que je voudrai, comme je voudrai. Demain, quand on sonnera la cloche du déjeuner, tu descendras de ma chambre avec moi, tu viendras t'asseoir à notre table, entre la marquise et moi...

— Oui, fit José.

— Et de même tu dîneras avec nous; et tu resteras avec nous le soir, dans la salle... Et quand tu auras envie de me baiser sur la bouche, tu le feras devant elle; tu me prendras sur tes genoux devant elle, dis?

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— Oui...

— Et si quelqu'un ici ose te manquer, je le chasserai; et si quelqu'un me manque, tu le tueras, n'est-ce pas ?

— Oui.

— C'est juré?

— Sur la tête du Christ.

— C'est bon. Je suis à toi. Prends-moi. »

Le gaucho se rua sur elle. Elle se laissa emporter dans son étreinte enragée, et jeter sur le lit, où les armes de Seyssac blasonnaient les oreillers et les draps.

Les années se sont succédé depuis cette nuit : Marguerite n'a pas désarmé. La mère a voulu protester d'abord. Pepito a traîné de force, à côté du sien, le fauteuil d'infirme où la clouait la goutte. Elle a affecté de ne point manger, on l'a laissée faire; la faim a eu raison de sa résistance. Maintenant, elle est vaincue. Elle souffre, résignée, ce supplice de chaque heure de voit le gaucho, fort de l'appui de Marguerite et de la terreur qu'il inspire, prendre la place de son fils mort dans la demeure historique, à la table commune, dans

le lit même de sa belle-fille... Parfois, pourtant, des révoltes d'orgueil blessé soulèvent son cœur de patricienne. Elle appelle la mort, qui la délivrera de cette honte. Mais la mort, complice de l'atroce vengeance, épargne l'infirme.

Et longtemps encore, l'ancien valet de ferme argentin s'assoira, à chaque repas, entre les deux marquises de Seyssac, dans la salle des gardes du château d'Ayguenoire.

Les Jumelles

Les Jumelles

ous les connaissez, ces petites villes de province, qu'on aperçoit un instant par les portières des express, et dont l'apparition fugitive apporte et emporte quelque chose de déjà vu, on ne sait où en France, — Languedoc ou Touraine, Flandre ou Beauce... De molles lignes de coteaux dessinent l'horizon; une route suit la voie du chemin de fer, une autre s'en détache perpendiculairement, conduit à un amas de maisons modestes et propres, groupées en rues désertes autour d'un clocher... On entre-

voit la bâtisse claire de la municipalité, le drapeau de la gendarmerie. Une carriole cahote sur la route. Un peu à l'écart, les toitures d'un château percent les verdures d'un parc. La gare est une boîte blanche et rouge posée au bord de la voie, avec un nom obscur écrit dessus... Le train passe, et la vision de la gare, du clocher, du château et des maisons disparaît dans le grésillonnement d'un carillon.

Je ne puis la voir, moi, cette bourgade française, si pareille à elle-même sur tout le territoire, sans rêver au mensonge de ses tranquilles apparences. Car, de ma vie de fonctionnaire, j'ai gardé l'expérience de la petite ville, et je sais les drames intimes, le déchaînement d'appétits et de haines, que masquent son silence hypocrite, sa simplicité dormante.

... Lorsque je fus nommé à Givry, dans la Sarthe, au commencement de ma carrière, j'avais vingt-deux ans. C'est l'incomparable privilège de cette toute première jeunesse de rendre désirables et vraiment aimables les pires besognes et les pires séjours. J'aimai mon affreux métier de

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contrôleur, les tournées en cabriolet, les logis d'auberge, la paperasserie imbécile des procèsverbaux. Mon logement de garçon, — trente francs par mois, un rez-de-chaussée de trois pièces avec la jouissance d'un grand jardin, — mes copieux repas de l'Hôtel de l'c4igîe d'Or, surtout la sensation de posséder mon temps, de n'être plus, chez mes parents, une sorte de collégien émancipé, et au bureau un surnuméraire, tout cela me parut très supérieur à ma vie médiocre de pauvre employé parisien. Givry, chef-lieu de canton, m'offrait une petite société de fonctionnaires, — recette principale, justice de paix, régies financières, — où l'on se visitait, où l'on s'invitait; les mères de filles mariables m'accueillirent avec bienveillance. Je me laissai choyer; je n'avais, du reste, aucune envie de prendre femme. A Givry, Sarthe (trois mille habitants agglomérés), je me proposais de rencontrer, non pas le mariage, mais l'aventure. Et, comme j'avais vingt-deux ans, je la rencontrai en effet.

Mon grand jardin n'était séparé de celui de la maison voisine que par une haie trouée en vingt endroits; et cette maison, une dame de Givry

l'habitait avec ses deux filles. J'avais fait la connaissance des trois femmes quelques jours après mon arrivée, dans une soirée donnée par le conseiller général du canton, M. de Sizoles, qui possédait un joli château à une portée de fusil de la ville. M™^ Rabot était veuve d'un capitaine de gendarmerie; ses filles, Rose et Marguerite, avaient dix-neuf ans l'une et l'autre, étant jumelles. La première fois que je vis ensemble ces deux belles blondes au teint mat, elles me parurent, bien que pareilles de taille, de visage et de vêtement, aussi impossibles à confondre que les fleurs dont elles portaient le nom. L'une se donnait des airs de langueur, parlait peu, posait évidemment pour l'incomprise de province; l'autre s'annonçait vive, aguichante, amusée par les amabilités que je risquais déjà. Celle-ci, je lui demandai son nom. Elle regarda sa sœur en souriant, c( C'est moi Rose, » répondit-elle.

<c M^^^ Rose Rabot est tout à fait charmante, » disais-je l'instant d'après à mon nouvel ami Labatut, juge de paix, garçon comme moi, qui prenait avec moi ses repas à VoAîgle d'Or.

Il répliqua :

« M^^^ Rose ? Vous savez laquelle des deux est Rose, vous? Vous êtes un malin.

— Mais Rose, c'est celle qui parle, qui rit, qui vibre... Marguerite est poseuse et endormie : elle me déplaît.

— Ah! elles vous ont fait « le coup de l'étranger ». Eh bien, mon cher, elles se sont moquées de vous. Les deux ont la même gaieté ou la même mélancolie, à volonté... Tout à l'heure, dans ce bal, vous retrouverez votre jeune fille si rieuse et vibrante, et quand vous l'appellerez « mademoiselle Rose », elle vous répondra ingénument : a Mais je suis Marguerite! » Lorsqu'elles sont côte à côte, elles s'amusent à être différentes; l'une se tait quand l'autre bavarde, l'une s'attendrit quand l'autre éclate de rire... Mais personne ne sait s'il parle à Marguerite ou à Rose, personne, entendez-vous, pas même leur mère, qui depuis longtemps a renoncé à s'y reconnaître et qui dit « Marguerite » ou a Rose » au petit bonheur; pas même ceux qui ont approché ces jeunes filles de près, de rour près. »

Je ne compris que beaucoup plus tard le sens

des derniers mots de mon ami Labatut, qui ne fut pas plus explicite ce jour-là : mais je constatai vite qu'au point de vue de ce qu'il appelait assez précieusement a l'indistinguibilité » des jumelles, il ne m'avait pas trompé. Les longs et purs soirs de juin aidant, j'étais devenu l'ami de M'^^^ Rabot et de ses filles : — la mère les laissait même souvent seules avec moi, quand la beauté de la nuit ou l'entrain de la conversation leur ôtait l'envie de se coucher tôt. Mieux je les connaissais, plus Rose et Marguerite me devenaient indistinctes, se confondaient pour moi en une seule femme double. Leur mère m'avait avoué qu'elle ne les séparait plus dans sa pensée; il lui semblait posséder deux exemplaires d'une fille unique; les relations domestiques n'en étaient d'ailleurs point embarrassées, car ce qu'entendait l'une, l'autre le savait aussitôt, intuition ou communication secrète, personne n'eût pu le dire. Et du reste, logiquement, le cas ne se présentait jamais de dire à l'une quelque chose sans qu'on eût les mêmes raisons de dire la même chose à l'autre, puisque l'une et l'autre étaient identiques.

Ce cas illogique m'échut pourtant. Après trois

mois de Givry, ma continence de célibataire commençait à me peser; et le voisinage, presque l'intimité de deux belles filles, avec qui je passais maintenant toutes mes heures de liberté, n'était pas pour me refroidir. A de certains indices, je ne les jugeais pas inaccessibles... Un soir, un soir très obscur où nous étions assis tous trois sous les figuiers de leur jardin, j'osai porter à ma bouche la main de l'une d'elles... Elle se laissa faire; je m'enhardis et j'effleurai un instant ses lèvres sans qu'elle résistât.

Je me couchai, cette nuit-là, fort satisfait de mon audace, mais non sans anxiété, ce Laquelle des deux m'a livré sa main et sa bouche? pensais-je. Ou bien mon aventure est mort-née, ou bien je risque de la continuer avec celle des deux sœurs qui ne l'a pas commencée... » On devine la solution à laquelle je m'arrêtai; elle n'était pas très morale; ma jeunesse en fut l'excuse, outre l'impossibihté de faire autrement.

Le lendemain soir, je renouvelai donc ma tentative, au hasard, sur ma plus proche voisine. La main que je cherchais se retira brusquement. Je n'insistai pas. J'allai m'asseoir près de l'autre sœur

qui, elle, ne fut pas plus farouche que la veille, au contraire.

Pour ne plus me tromper de la soirée, je ne quittai point le bras de celle-ci, et, en la reconduisant à sa porte, par le jardin, je lui glissai dans l'oreille : « Venez me voir, je vous en prie. »

Elle ne répondit pas. Mais, quelques minutes plus tard, comme je venais de rentrer chez moi, le sang aux tempes, la bouche sèche, on frappa légèrement aux vitres de mon rez-de-chaussée. C'était elle. Elle ne résista guère, et, bien qu'assez inexpérimenté moi-même, je vis bien qu'elle ne manquait pas d'expérience.

Cinq mois plus tard, cette liaison durait encore et, pas plus qu'au premier jour, je ne savais laquelle des deux sœurs était ma maîtresse. Je lui avais déclaré que, dans nos tête-à-tête, je l'appellerais Rose, et qu'elle serait Rose pour moi, le voulût-elle ou non. Mais ce n'était là qu'une fiction de verbe; elle ne contentait pas l'anxiété secrète où, peu à peu, je sentais se dissoudre mon désir, et sourdre quelque chose qui ressemblait à de la peur. L'antinomie dont j'étais hanté, maintenant,

avec une persistance de maniaque, pouvait se formuler ainsi : « Dans la vie habituelle, pour leur mère, pour moi, pour tout le monde, Rose et Marguerite ne sont qu'un seul être, à forme double, mais unique pourtant; lorsqu'on pense à l'une, on ne sait si ce n'est pas à l'autre qu'on pense, elles sont donc bien logiquement un même être. Pourtant ma maîtresse est l'une ou l'autre, exclusivement. Elles se distinguent donc dans ce cas isolé.. . A moins que?... »

Oui; à moins que!... A moins que ma maîtresse ne fût Marguerite et Rose alternativement, suivant qu'une impulsion irréfléchie jetait chaque soir dans mes bras l'une ou l'autre des deux figures sensibles de cette âme unique. Un sentiment puissant m'inclinait à cette croyance; mais comment la justifier, la vérifier? Quand je m'y appliquais, je perdais pied dans la réalité; j'éprouvais cette première angoisse de la folie qui vient : la défiance de l'instrument infaillible, de la raison. Peu à peu l'obsession fut intolérable. Je résolus de tenter une épreuve, dangereuse mais décisive.

Je profitai d'une après-midi où je savais Rose

et Marguerite seules; je me rendis chez elles. Je les trouvai, travaillant côte à côte à une même broderie, près de la fenêtre de leur salle à manger. Je m'approchai de l'une d'elles et, sans choix, sans préparation, je lui pris la tête dans mes mains et je la baisa sur les lèvres, devant sa sœur.

Le même cri d'indignation sortit de leurs deux bouches, si sincère qu'il me paralysa; je les vis se lever et, le visage inondé de larmes, quitter la salle en se serrant l'une contre l'autre, comme pour mieux se défendre contre une nouvelle injure... Et j'eus peur; et, épouvanté de ne plus rien comprendre à ces deux âmes, je m'enfuis chez moi, où je m'enfermai.

Le lendemain, je reçus la visite de l'inspecteur d'arrondissement, mon chef direct, venu tout exprès pour faire une enquête sur ma conduite. M"^^ Rabot lui avait adressé par télégramme une plainte contre moi. J'étais injustifiable, évidemment. Je ne me défendis pas; il n'y eut point de scandale; on m'envoya en disgrâce dans un canton de Lozère. Je n'ai plus jamais revu ni Rose, ni Marguerite.

Bien des années après, je rencontrai dans le monde, à Paris, mon ancien ami le juge de paix Labatut. Il venait d'être nommé dans le département de la Seine. Naturellement, nous parlâmes du passé.

Je demandai :

ce Et les jumelles, que sont-elles devenues?

— Comment, vous ne l'avez pas su? Vous ne lisez donc pas les journaux?... D'ailleurs, reprit-il, nous avons fait tout ce qu'il fallait pour étouffer le bruit de l'affaire.

— Mais quelle affaire?

— Eh bien, voilà. Environ deux ans après votre départ (dont j'ai connu la cause, vous vous en doutez), on a découvert, enfoui dans votre jardin, le cadavre d'un nouveau-né. L'enfouissement était ancien, datait de six mois au moins, davantage peut-être; l'enfant, né vivant, avait été étranglé avant d'être enterré. Des rapports de domestiques orientèrent les soupçons sur les petites Rabot.... Le parquet fît une enquête à Givry.

- — Et qu'a-t-on trouvé?

— On a trouvé tout ce qu'il fallait pour démontrer que l'enfant était bien de l'une des deux filles... Mais de laquelle? L'examen médical établit que toutes les deux avaient été mères. Mais quand? M'"^ Rabot, qu'on questionna de mille façons, avait certainement tout ignoré; elle avait ignoré aussi, la pauvre femme, que ses filles avaient été les maîtresses, ou plus exactement la maîtresse de presque tous les mâles du canton.

— Alors?...

— Alors, que voulez-vous? Comme l'instruction ne put tirer aucun aveu des jumelles, comme un seul crime était établi et que l'auteur ne pouvait en être désigné, on conclut par une ordonnance de non-lieu. Du reste, je vous l'ai dit, il fallait étouffer l'affaire. Toutes les familles de Givry y avaient un homme de mêlé... »

Il me détailla la fin de l'histoire; comment la mère Rabot était morte de honte et de chagrin; comment Rose et Marguerite continuaient à habiter le pays, tête haute, fortes de tant de secrets qu'elles connaissaient sur tout le monde.

Moi, je ne l'écoutais plus. Je réfléchissais à l'irréductible énigme que sont les femmes; je me

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disais qu'il ne manque souvent à la duplicité de leur âme — pour vivre en honnêtes courtisanes, en sereines criminelles comme les jumelles de Givry — que cet auxiliaire magique : un corps double.

La Visite au Cimetière

La Visite au Cimetière

OMME tout bon fonctionnaire de l'Administration, M. Maurice Dautricourr, conseiller de préfecture de l'Eure, se dérangeait avec régularité.

Chaque samedi, par le train de midi, il partait pour Paris, muni d'un léger bagage. Il y arrivait à deux heures. Sa valise à la main, il suivait la rue d'Amsterdam, pendant une centaine de mètres, et entrait au n° yS bis. Il montait l'escalier, propre et sans tapis, jusqu'au second; là, sur une porte à un seul vantail, une plaque disait au

passant : « M^^^ Grave, modiste ». Dautricourt sonnait : une gamine quelconque, une apprentie ébouriffée, minable et coquette, venait ouvrir, le reconnaissait, — et, tandis qu'il accrochait son pardessus et déposait sa valise, elle rentrait dans l'atelier en criant : « Mademoiselle, c'est Monsieur. »

... Leur amitié s'était nouée un samedi soir, grâce au hasard d'une rencontre dans un théâtre du boulevard. Marthe Grave s'y trouvait, accompagnée d'une fillette d'environ quinze ans, juste à côté de Dautricourt. Aux lumières, elle paraissait jolie, d'une pâleur ivoirine de cardiaque, avec des cheveux de jais, très bien mise. Le conseiller fit des poUtesses, prêta ses jumelles, nomma les actrices, offrit une tasse de chocolat, à la sortie. Et, chez Zimmer, la connaissance s'acheva. Dautricourt dit son nom et son titre ; il apprit qui était sa voisine; il sut en outre qu'elle vivait seule à Paris; que sa mère était morte; que le vieux père habitait Coubert, en Brie, dans une sorte de ferme modèle gouvernée par la sœur aînée de Marthe. La petite sœur, encore au couvent, chez

LA VISITE AU CIMETIÈRE Ifl

les Dames Grises de Brie-Comte-Robert, venait à Paris trois ou quatre fois par an; et Marthe, pour la distraire, la menait au spectacle.

Le conseiller reconduisit les deux sœurs jusqu'à la rue d'Amsterdam. Il avait offert son bras à Marthe; il le serrait significativement. Aux abords de la maison, il devint pressant. Mais M'^^ Grave montra la fillette; elle murmura à voix basse :

« Cesoir, ce n'est pas possible... Venez me voir samedi prochain. »

Il n'y manqua pas : et cela dura trois ans, une visite tous les huit jours, du samedi au lundi matin, sauf les rares semaines où la petite venait voir sa sœur. Dautricourt, ces dimanches-là, restait à Êvreux; on s'y embêtait si ferme qu'il goûtait davantage, après, le plaisir de sa liaison. Du reste, Marthe et lui étaient faits pour s'entendre, aimant tous deux l'ordre, la correction extérieure, l'économie. Le conseiller donnait quelque argent à sa maîtresse, peu, parce qu'il n'était point riche; autant qu'il pouvait, car il n'était point avare. Marthe l'acceptait. Son métier de modiste était pourtant plus productif que la place officielle du fonctionnaire; mais elle avait cette idée, bien fran-

çaise, que les faveurs d'une femme doivent toujours être payées, au moins pour la forme. Cela ne l'empêchait point d'aimer Dautricourt et de lui être fidèle. Elle le trouvait distingué, instruit, d'une belle allure d'homme de trente-cinq ans, parfaitement conservé.

Un samedi de juin, comme le conseiller rentrait à Êvreux, vers onze heures du matin, après une tournée de révision qui avait duré trois jours, il trouva dans son courrier une enveloppe bordée de noir, timbrée de Paris. Il l'ouvrit. La lettre disait :

ce Monsieur Dautricourt,

« J'ai la douleur de vous informer que ma sœur, M^'^ Grave, que vous fréquentiez, est morte subitement, hier mardi, de son anévrisme. Je suis à Paris avec ma sœur aînée. On lèvera le corps demain; je pense que cela vous fera plaisir d'y assister. Ma sœur aînée repartira tout de suite après, parce qu'on a besoin d'elle à la ferme de Coubert. Moi, je resterai un peu pour les affaires.

LA VISITE AU CIMETIÈRE I f 3

« La levée aura lieu à dix heures du matin. « Croyez-moi, je vous prie, monsieur Dautricourt,

« Sa sœur affectionnée.

« Marie.

« T.-S. C'est moi qui étais au théâtre avec Marthe, la première fois. »

En lisant cela, le conseiller était devenu pâle. On n'apprend jamais avec indifférence la mort d'une femme qui a été longtemps votre joie de chair... Dautricourt sentit un picotement aux paupières, comme si ses yeux, déshabitués des larmes, eussent essayé de pleurer.

Il s'assit en murmurant : « Pauvre fille! » Et sa rancune contre la Mort qui lui enlevait un être ami se doublait de l'ennui égoïste de sa vie dérangée, du vide entrevu de ses futurs dimanches. Pauvre Marthe ! C était fini ; il ne la reverrait plus. Il songea que son absence, le jour de l'enterrement, avait dû être jugée singulière parles gens de la maison et par les deux sœurs. L'interprétation qu'on avait dû y donner choquait à la fois sa bonté et sa cor-

If4 NOTRE COMPAGNE

rection naturelles. Quel dommage qu'on n'eût pas fait suivre la lettre! Au moins il eût revu une dernière fois l'appartement de sa maîtresse, la chambre, l'atelier, le salon, où il y avait des chapeaux de femme sur des champignons de bois. Tout d'un coup il se rappela qu'il avait laissé, chez Marthe, des effets de nuit, des rasoirs, son portrait, quelques lettres. Cela le décida.

c( Il faut que j'y aille, » pensa-t-il.

Dans un quart d'heure, partait le train qu'il prenait d'ordinaire. Il fit rapidement ses préparatifs, courut à la gare. A l'heure habituelle, il sonnait à la porte de sa maîtresse.

Il devina plutôt qu'il ne reconnut, dans la jeune fille en deuil, blonde, potelée et fraîche, qui vint lui ouvrir, la sœur cadette de Marthe.

« Monsieur Dautricourt, » fit-il.

Elle devint très rouge, et s'effaça :

(( Entrez au salon, monsieur. »

Elle l'y rejoignit tout de suite, et s'assit en face de lui. Alors le conseiller commença à expliquer pourquoi il n'était pas venu aux obsèques, — l'histoire de sa tournée de révision. Le silence de l'appartement, d'ordinaire animé par le voisinage

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