LA VISITE AU CIMETIÈRE
si je ne vais pas m'y mettre moi-même. Je suis bonne couturière, je dirigeais l'ouvroir chez les Dames Grises; j'aurai vite appris à faire des chapeaux. Seulement, ça m'effraie d'être toute seule à Paris... »
Dautricourt récoutait. Il la trouvait amusante et sympathique. Quand elle dit : « pour la succession », il pensa que son argent, à lui, celui qu'il donnait régulièrement à Marthe et qu'elle mettait de côté, irait à cette petite paysanne dégourdie et vaillante, et cela lui fit plaisir.
Il chercha un moyen de redemander ses rasoirs, ses chemises de nuit, son portrait. Mais, décidément, confier ces détails intimes à une jeune fille ne lui paraissait guère convenable. (( J'écrirai à l'aînée, » se dit-il. Et il se leva pour prendre congé.
Mais Marie parut surprise.
a Comment, vous partez? Vous ne venez pas
avec moi
— Avec vous?... où cela?
— Mais au cimetière... porter la couronne. Ce n'est pas loin : au bout de la rue d'Amsterdam... le cimetière Montmartre.
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— Certainement, mademoiselle, répliqua le conseiller. Je vous accompagnerai avec le plus grand plaisir. Nous prendrons une voiture.
— C'est cela, fit Marie; une voiture pour porter la couronne, et nous reviendrons à pied. Je vais mettre mon chapeau. »
Elle le laissa seul dans le salon. Alors, par la porte entre-bâillée, les souvenirs mélancoliques semblèrent se glisser furtivement, peupler la pièce vide, rappelant au jeune homme les attitudes, les gestes de sa maîtresse, les caresses dont chaque meuble avait été le témoin, — accusant l'antinomie affreuse de l'Amour et de la Mort. Marie rentra, gentille dans ses vêtements noirs, avec son chapeau noir et son voile de crêpe anglais; il fut soulagé véritablement.
... Il était trois heures, environ, quand le fiacre les déposa, tous les deux, devant la grille du cimetière Montmartre. Dautricourt prit la couronne sous son bras droit; il offrit le gauche à Marie. Et ils pénétrèrent ainsi dans le jardin des morts, marchant lentement et silencieusement sur le gravier fraîchement arrosé, au grand soleil
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qui faisait reluire les feuilles vernissées des buis et les pierres des caveaux monotones, à façon de temples.
Tous deux avaient chaud et se sentaient las. Le conseiller demanda, pour dire quelque chose :
« Vous êtes sûre de vous reconnaître?
— Oh! oui, répliqua la jeune fille. Je me rappelle très bien le chemin. »
Ils quittèrent la grande allée, en prirent une petite, qui tournait peu à peu vers la droite. Les tombes, maintenant, paraissaient plus modestes, plus serrées. Mais aussi, dans ce coin de cimetière, il y avait plus d'arbres : on eût dit que les pauvres gens enterrés là avaient voulu dormir comme ils avaient vécu, à l'ombre. Et, dans ces arbres, les moineaux se querellaient.
Marie s'arrêta devant une sorte de terre-plein dénudé.
« C'est là, » dit-elle.
Elle enjamba la bordure de buis et, Dau tricourt la suivant, elle atteignit une petite croix de bois noir, toute neuve, luisante comme si la peinture n'en était pas sèche. Le conseiller lut en lettres blanches, entre deux larmes verticales.
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ce nom : éMarrhe Grave^ avec les dates de la naissance et de la mort.
La jeune fille, ayant inspecté le tombeau d'un regard de ménagère, étendit son mouchoir sur le sol et s'agenouilla. Dautricourt resta debout, mais il ôta son chapeau et prit une pose méditative.
11 ne pensait à rien du tout, un peu ahuri par la marche, la grosse chaleur et les incidents imprévus de cette matinée. Soudain, un petit sanglot gloussa à côté de lui. Ce sanglot, ainsi qu'un choc léger, fit chavirer l'émotion amassée dans son cœur. La terre remuée, la croix, le décor des tombes, des cyprès et des buis, s'embrunirent subitement autour de lui, comme ces paysages d'où un nuage chasse tout à coup le soleil. Une vibration de tristesse lui parcourut les nerfs, et dans cette tristesse se mêlaient indiscernablement la sympathie pour la vivante et le regret de la morte.
Pauvre Marthe! Il la revoyait, si pâle, si fatiguée, surtout aux dernières semaines de sa vie. C'était le seul être, en somme, qui lui eût donné de la tendresse depuis dix ans qu'il avait perdu
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sa mère. L'horreur de sa vie de fonctionnaire lui apparut, dans l'avenir, dénuée de l'espoir des dimanches à deux, partagée entre les besognes stériles et les distractions du café. Et comme ce retour sur sa propre personnalité avivait son chagrin, il essuya une humidité furtive au bord des yeux.
A ce moment, Marie se releva. Elle vit qu'il avait pleuré; et leur émotion se multipliant par le reflet, pareille aux images dans des miroirs opposés, ils eurent le geste naturel aux parents qui voient fermer le cercueil d'un parent : ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre. Le conseiller baisa la jeune fille sur le haut de la joue, parmi le sel des larmes.
Elle se dégagea doucement. Rouge, un peu gênée, elle dit :
ce Nous partons? »
Dautricourt acquiesça du geste. Tous deux s'éloignèrent de la tombe, reprirent le chemin par où ils étaient venus. Marie marchait en avant, les yeux baissés, muette. Sa poitrine se soulevait irrégulièrement, quand un retour de tristesse y faisait monter un sanglot. Et le jeune homme
avait l'envie que donne à tout mâle sensible la vue d'une femme jolie, qui pleure : l'envie de la prendre dans ses bras et de la caresser en lui disant des paroles douces.
A la grille du cimetière, Marie parut se réveiller.
c( Je vais vous laisser libre, monsieur, dit-elle. Il faut que j'aille chez le notaire; et vous, sans doute, vous avez des affaires? »
Dautricourt n'avait pas d'affaires. Mais réellement la tension inaccoutumée de sa sensibilité, depuis le matin, le fatiguait; il balbutia :
« Oui... J'ai à passer au ministère. »
Puis, comme elle le regardait dans les yeux, il eut le regret de la quitter, le désir de la revoir. Il questionna :
« Seriez'vous assez aimable pour venir dîner avec moi, ce soir? »
Elle eut sa petite mine de réflexion, si comique.
c( Mais oui, fit-elle. Je suis toute seule. Je ne demande pas mieux. Où dînerons -nous? A votre bouillon de la rue Maubeuge, voulezvous?
--^ Vous le connaissez?
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— Bien sûr. J'y allais toujours avec Marthe, quand je venais à Paris.
— Eh bien! c'est entendu... Quelle heure?
— Sept heures... Si cela vous va, rendez-vous au bureau des omnibus de Notre-Dame de Lorette? »
Ils se serrèrent la main. Quelque temps, Dautricourt regarda la silhouette noire qui s'éloignait dans un poudroiement de soleil. Au tournant de la rue, elle disparut. Alors il se mit en marche à son tour, alla droit devant soi, le long des boulevards, vers l'Arc de l'Étoile, puis descendit les Champs-Elysées. Des femmes passaient à côté de lui, des mondaines que leur voiture suivait au pas le long du trottoir, des bonnes, des ouvrières, des marchandes d'amour. Une pensée l'obsédait, — celle qui est le lien secret des collages : « Je suis trop vieux maintenant pour nouer une autre liaison. » Et chaque fois il se faisait à lui-même cette réponse secrète : ce Mais non... Pourquoi pas là sœur, si elle reste à Paris? Elle n'a pas l'air d'une Agnès!... » Enfin, irrité au point d'avoir envie de battre les passants, il entra dans un café et lut les journaux, tous, du titre aux annonces, comme
on accomplit une tâche, jusqu'à l'heure où il se dirigea vers Notre-Dame de Lorette.
Marie fut exacte au rendez- vous. Sept heures sonnaient quand elle arriva; il l'attendait depuis vingt minutes. Ils se sourirent, — ^ et tous deux virent qu'ils avaient du plaisir à se retrouver. Ils gagnèrent le bouillon de la rue Maubeuge et s'attablèrent à la place habituelle.
Leur repas fut gai, tout naturellement. Comme par un accord tacite de gens qui en ont assez de leur chagrin, ils ne parlèrent point de Marthe. Marie conta sa jeunesse, la ferme, le couvent de Brie-Comte-Robert, l'ouvroir. Elle était animée et drôle. Les hommes assis aux tables voisines lui jetaient des regards brefs, de ces regards qui cherchent à allumer les yeux, et Dautricourt, voyant cela, n'était pas mécontent.
Puis ils causèrent de l'avenir. Resterait-elle à Paris, décidément, ou céderait-elle l'ateher?
Dautricourt opinait qu'il fallait rester. Elle objectait son inexpérience, sa peur de la solitude.
« Mais je serai à votre disposition, » répliquait le conseiller.
Il lui avait pris la main; il la lui serrait avec
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tendresse. Et derrière les mots qu'ils disaient, ils devinaient des pensées qu'ils ne disaient point.
Au dessert, le jeune homme se décida à parler de ses lettres, de son portrait, de ses rasoirs. La sœur de Marthe se rappela les avoir vus. On convint qu'il les prendrait le soir même en ramenant Marie chez elle; après quoi, il repartirait pour Evreux par le train de dix heures vingt.
Ils sortirent du bouillon assez tard, ayant bu du café, puis des cassis. Ils montèrent rapidement la rue d'Amsterdam jusqu'au y8 bis. Marie chercha les objets; elle les roula dans un journal et les ficela. Le conseiller avait posé son chapeau, et l'éclairait. Elle tremblait un peu.
Quand l'opération fut terminée, ils se regardèrent un instant, debout, l'un devant l'autre. Dautricourt murmura :
a Eh bien! je vais vous dire adieu, maintenant. »
Comme tantôt, au cimetière, ce départ l'attristait. Marie ne répondait rien. Il se dit : c( C'est absurde de partir comme ça. » Et pour retarder un peu la séparation, il trouva cette demande :
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« Mais avant de m'en aller, je voudrais revoir la chambre de Marthe... une dernière fois. »
Elle répondit : « Oui, » — un oui qui sonna trouble dans sa gorge. Dautricourt pensa : « Si je n'essaie pas maintenant, c'est fini... Je ne la reverrai plus. » Elle le précéda dans la chambre. Et là, comme elle posait le bougeoir sur la table de nuit, il ramassa son courage, et saisit la jeune fille à pleins bras, la baisant au hasard, sur le visage, sur la poitrine, sur les cheveux. Elle se débattait, balbutiait : « Vous êtes fou, voyons!... » Mais il l'amenait vers le lit. Alors, elle souffla la bougie d'un geste agile de fausse innocente, et se laissa porter.
Le lendemain soir, Marie accompagna le conseiller à la gare. Tous deux, dans la salle d'attente, causaient de leurs projets. Marie était décidée à garder l'ateHer : ainsi, chaque semaine, ils se verraient. L'heure pressait. Dautricourt voulut glisser un billet bleu dans la main de la jeune fille. Mais elle refusa, prête à pleurer:
« Vous ne me devez que onze francs, la moitié de la couronne. »